Afrophobie, antikémitisme, négrophobie, de quoi parle-t-on ?

Rédigé le 19 janvier 2015 par: Jonas Nunes de Carvalho

Il n’existe pas de terme communément admis pour qualifier la haine et la discrimination particulières à l’égard des populations noires. Pourtant, de tels termes existent bel et bien concernant d’autres groupe racisés.

Les musulmans ont ainsi l’islamophobie[1] et les Juifs, l’antisémitisme[2]. Cet état de fait est symptomatique d’un manque d’intérêt global par rapport au vécu des populations noires établies en Europe ; manque d’intérêt qu’elles partagent d’ailleurs avec les roms.

L‘absence d’un terme désignant la haine et la discrimination particulière à l’égard des populations noires représente un double paradoxe. D’une part parce que l’existence d’un racisme à l’égard des personnes à la peau noire n’est plus à démontrer. Et d’autre part, parce que plusieurs termes existent et sont employés même si la clarté n’est pas toujours de mise quant à leur portée. On relève : l’afrophobie, l’antikémitisme et la négrophobie.

Ces trois qualificatifs se réfèrent tous à une forme de racisme anti-Noirs mais ont chacun une dimension qui leur est propre. Ce qui importe n’est pas de déterminer une fois pour toutes quel mot est le plus adéquat, mais d’appréhender les enjeux complexes dissimulés derrière une sémantique mouvante au gré des sensibilités.

Afrophobie

L’ « afrophobie », selon Tangang Meli Loumgam, est une forme de haine, de mépris du noir[3]. Ce concept a le désavantage de donner à croire qu’il s’applique à toute l’Afrique alors qu’il « se réfère de manière générale aux Noirs et particulièrement aux Africains noirs[4] ». Par la notion « afro », il faut entendre non pas ce qui fait référence au continent Africain, mais « propre à tout ce qui est relatif aux Noirs[5] » de la même manière qu’on emploierait le terme de « afro-américain ». Le philosophe et politologue camerounais Jacob E. Mabe donne quelques définitions dont l’ « Afrographie », l’ « Afrophilie » et l’ « Afrophobie »[6]. L’ « afrophobe » selon lui, est une personne se plaçant comme un adversaire affirmé de l’Afrique et doute tant de la maturité mentale que de la prise efficace de la pensée progressiste européenne sur le continent Africain. En somme, il rabaisse systématiquement l’Afrique en partant de l’idée que si l’application du progrès à l’européenne ne peut fonctionner, alors rien ne le peut.

Le terme d’ « afrophobie » est employé officiellement par l’European Network Against Racism (ENAR)[7]. En février 2014, ce même réseau organise une campagne au sein du Parlement Européen visant à dénoncer l’ « afrophobie ».

A noter que l’ « afrophobie » et la « négrophobie » sont souvent associées et recouvrent en effet une définition dont l’essence est commune. D’ailleurs, le Centre Interfédéral pour l’Egalité des Chances et la Lutte Contre le Racisme et les Discriminations évoque cette forme d’hostilité dans un paragraphe intitulé « contre les personnes d’origine subsaharienne (afrophobie/négrophobie)[8] ». Pour autant, nous le verrons plus loin, la « négrophobie » comprend une sémantique et une histoire d’usage qui doivent être distinguées.

Antikémitisme

L’ « antikémitisme », l’ « antikamitisme » ou encore l’ « antichamitisme » désignent une hostilité anti-Noirs qui s’appuie sur une dimension religieuse en partant de textes sacrés dont principalement la Bible. Cette dernière raconte l’histoire de Cham[9], qui aurait aperçu la nudité de son père Noé et en aurait parlé à ses deux frères, Sem et Japhet. Cette révélation publique est vécue comme une injure et provoquera la colère de Noé qui condamnera le fils de Cham, Canaan, à être « l’esclave des esclaves de ses frères[10] ».

 

Bien que ce passage en lui-même n’évoque pas la couleur de peau de Cham ni de Canaan, d’autres lectures et interprétations, souvent ultérieures, y font référence. Ainsi, l’apocryphe syriaque La Caverne des trésors indique « Cham perdit tout sens de la décence et il devint noir et fut appelé impudique le reste de ses jours et pour toujours[11] ». Dans le recueil de contes populaires Les Mille et une nuits, la couleur de peau est également associée à une malédiction jetée sur Cham pour avoir ridiculisé son père[12].

C’est au XVIIème siècle, dans les milieux protestants de Hollande, que l’on voit poindre les premières justifications d’une infériorité des peuples noirs et de l’esclavage s’appuyant sur une lecture Biblique. Par des lectures fondamentalistes de la Genèse, différentes figures[13] vont valider l’infériorisation des personnes noires et consolider un argumentaire visant à légitimer l’esclavage. Un argumentaire qui sera repris au États-Unis jusqu’au XIXème siècle.

Il importe de saisir la portée spécifique de l’antikémitisme qui, à l’inverse de la négrophobie ou de l’afrophobie, prétend authentifier une distinction entre les hommes sur une base religieuse. C’est non seulement pour cette raison que l’antikémitisme doit être pris en compte, mais aussi parce qu’il constitue une base de réflexion très forte pour un certain nombre de panafricanistes à partir de la fin du XXème siècle.

Négrophobie

Le terme « négrophobie » s’inscrit dans le même esprit que celui d’ « afrophobie », mais la distinction majeure se trouve dans le ton. La composition sémantique du mot « négrophobie » renvoie aux qualificatifs de « nègres » ou « négros » que l’histoire a surchargé d’une connotation négative à laquelle il convient de s’arrêter un instant. En outre, ils renvoient aussi à la couleur noire (qui est plus exactement un ton) de sorte que même dans une tentative de dénoncer ces schémas réducteurs, on y trouve une référence. Comme si le problème se trouvait déjà dans sa définition. Ce qui, par ailleurs, peut être assumé.

En effet, il n’est pas rare d’entendre prononcer ces mots dans la bouche même de personnes de couleur de peau noire. Aux États-Unis, le terme « negro » est resté neutre jusque dans les années 1960. Peu de temps auparavant, en 1909,  se fondait la National Negro Committee. Plus encore, « negro » était régulièrement employé par différents leaders et militants de la cause afro-américaine tels que Martin Luther King et Malcom X[14]. Bien entendu, les États-Unis ne sont pas la Belgique, l’anglais n’est pas le français et les sensibilités ne sont pas identiques, mais l’intérêt de cette incise outre-Atlantique est de percevoir la sémantique comme participant également à la construction identitaire et inversement.

Une donnée importante qui permet de mieux saisir pourquoi ces deux mots sont employés pour désigner une hostilité semblable, mais sans être interchangeables. Plus haut, nous évoquions la campagne au sein du Parlement Européen qui visait à dénoncer l’ « afrophobie ». Il n’est pas anodin de remarquer qu’un groupe militant français nommé « Collectif/Brigade Anti Négrophobie » s’était rendu quelques mois plus tôt, le 16 octobre 2013, à ce même parlement. L’organisation explique que l’utilisation de ce vocable se justifie par son accessibilité et sa capacité de vulgarisation même si, selon eux, sa « traduction littérale en reviendrait à minimiser la réalité raciste[15] » qui « ne peut se résumer à […] une peur irraisonnée du Noir[16] ». C’est donc pour une raison pratique de communication que le terme « négrophobie » est employé, d’autant que la lutte voulue par l’organisation se fait au sein du territoire français. Cela n’empêche pas le collectif de préciser que le « terme le plus approprié pour désigner la réalité de ce « racisme anti-noir » pourrait être « antikémitisme » ou « antikamitisme » en référence à la prétendue malédiction de Cham[17] ».

La « négrophobie » comme concept ajoute donc un caractère plus offensif à la lutte contre le racisme anti-Noirs. Parallèlement,  la réception du message n’est pas la même. Le 10 mai 2011, la Brigade Anti Négrophobie était expulsée des jardins du Luxembourg  où prenait place la commémoration de l’esclavage par l’inauguration de la première stèle et l‘anniversaire des 10 ans de la loi Taubira. Une exclusion manu militari qui illustre une forme de malaise quant à ce type offensif de revendications auquel les autorités ne sont pas habituées[18]. La gestion chaotique de la situation semble due en particulier à l’incapacité de considérer cette organisation comme légitime ou non pour assister à cette commémoration. Pourtant, l’objectif n’était pas de troubler l’ordre public, mais, selon le porte-parole de la Brigade, Franco Lollia, « de dénoncer la négrophobie[19] », « cette idéologie raciste est à l’origine de l’entreprise génocidaire que se révèle être l’esclavage des Africains déportés[20] ».

D’un mot à l’autre, entre distinction et inexistence

Pour qualifier l’hostilité à l’encontre des populations noires, il existe donc des mots. Mais, « dans le langage commun, il n’en existe aucun[21] ». Le terme collectif « racisme » semble contenir cette hostilité[22] spécifique, mais le vide sémantique reste un problème dans la mesure où la plupart des hostilités à l’égard d’autres communautés ont leurs définitions formalisées.

Entendons-nous bien, l’objectif n’est assurément pas de faire le jeu de la compétition victimaire. Finalement, plus que le mot lui-même, ce qui importe c’est son sens, mais aussi le sens de son absence. Que le dictionnaire n’évoque pas de mot qui définit l’hostilité ou la haine à l’encontre des subsahariens alors qu’il le fait pour d’autres formes de rejet n’est pas le problème, c’est un symptôme. En revanche, si octroyer un terme pour désigner une hostilité revient à reconnaître son existence, il est important de faire le point sur ce que nous connaissons de ce rejet et de son acceptation comme telle et de saisir cette carence de dénomination comme une opportunité d’autodétermination.

Quoi qu’il en soit, les groupes racisés sont différemment touchés par le racisme et les discriminations et dégager un terme spécifique au racisme à l’égard des populations noires  c’est octroyer le crédit de cette différence. En l’état actuel des choses, le terme de « négrophobie » semble être le plus accessible à tous et a l’avantage de poser immédiatement et sémantiquement le problème. Son existence permet de combler un vide sans faire l’impasse des débats nécessaires qui entourent la recherche du langage le plus adéquat.



[1] Ramberg I., L’islamophobie et ses conséquences pour les jeunes : rapport du séminaire, Centre européen de la jeunesse, Budapest, 1er-6 juin 2004, éd. Council of Europe, 2005, p. 6

[2] Lewis B., A History of the Jews, Harper Perennial 1988, p. 133 f

[3] Loumgam T.M., Plaidoyer pour un terme générique désignant la haine et les préjugés à l’égard des Noirs : L’Afrophobie, Africa & Science, février 2013

<http://africa-and-science.com/wp-content/uploads/2013/02/Article-Afrophobie-Par-Tangang-Meli-D-19-Fevrier-2013.pdf >

[4] Ibidem

[5] Ibidem

[6] Mabe J.E., Was wissen Europäer kulturell von Afrika ? (trad. Quelle est la culture des européens à propos de l’Afrique), p.10 < www.gaph.org/pdfs/AfrikaKulturell-%20Mabe.pdf>.

[7]Annual Report 2013, European Network Against Racism (ENAR), p.9, <http://www.enar-eu.org/IMG/pdf/annualreport2013_final.pdf>

[8] Belgique, Centre Interfédéral pour l’Egalité des Chances et la Lutte Contre le Racisme et les Discriminations, Discrimination Diversité : Pour un Plan d’action interfédéral contre le racisme : Rapport annuel 2013, p.36-37

[9]Genèse 9 :20-27 : "Noé commença à cultiver la terre et planta de la vigne, Il but du vin, s’enivra et se découvrit au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et il le rapporta dehors à ses deux frères. Alors Sem (Ndlr : les Sémites, arabes et juifs en général) et Japhet (Ndlr : les blancs, européens, etc) prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons et couvrirent la nudité de leur père, Comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem et que Canaan soit leur esclave !"

[10] Ibidem

[11] Mahé J-P (trad.), La caverne des trésors : version Géorgienne, Ciala Kourcikidzé, Corpus scriptorium Christianorum orientalium 526-27, Scriptores Iberici 23-24, Louvain, 1992-93, ch. 21, 38-39

[12] La malédiction de Cham, la Bible a-t-elle maudit l’homme noir ?, juin 2010 <http://lencrenoir.com/la-malediction-de-cham-la-bible-a-t-elle-maudit-lhomme-noir/>

[13] Dont Georg Horn et Louis Hannemann.

[14] Bonnet V., Don’t call me Nigger, Whitey, Vol. 28/2 | 2011, <http://communication.revues.org/1803>. Sous le chapitre « Negro et Uncle Tom », l’auteur compare l’usage de ces deux mots en reprenant l’extrait d’un discours de Martin Luther King et comptabilise 13 occurrences pour « negro » contre 4 pour « black ».

[16] Ibidem

[17] Ibidem

[19] Fontan F., 10 mai 2011 :Retour sur l’expulsion de la Brigade Anti Négrophobie, Respect Mag, juillet 2011, < http://www.respectmag.com/2011/06/07/10-mai-2011-retour-sur-lexpulsion-de-la-brigade-anti-negrophobie-5221>  

[20] Ibidem

[21] Loumgam T.M., Plaidoyer pour un terme générique désignant la haine et les préjugés à l’égard des Noirs : L’Afrophobie, Africa & Science, février 2013

[22] Ibidem 

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