1,2,3… Féministons !

Rédigé le 18 décembre 2017 par: Anne-Claire Orban

Elles ont entre 25 et 65 ans, se disent catholiques, musulmanes, juives, athées ou agnostiques, elles exercent comme architecte, artiste ou dans le milieu du soin à la personne, elles ont des origines diverses, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, de Turquie, d’Allemagne, de Liège, elles aiment les femmes, les hommes, ou les deux.

Et toutes ont envie de construire ensemble le féminisme de demain. Le temps de quelques rencontres entre novembre 2016 et janvier 2017,  une quinzaine de femmes participent à cette expérience osée, s’inscrivant ainsi dans le mouvement appelé « troisième vague féministe ».

Un féminisme qui se diversifie

Il est commun de distinguer trois vagues au mouvement féministe occidental. Les revendications illustrées dans la « première vague », de la fin du 19ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, demandent l’égalité juridique des femmes et des hommes ainsi qu’un accès plus égalitaire au monde du travail. Ce mouvement permet aux femmes belges d’obtenir notamment le droit de voter aux communales en 1921 et aux nationales en 1948. À cette époque, questionner la répartition traditionnelle genrée des rôles n’était pas encore d’actualité.

Une deuxième vague avec son lot de nouvelles revendications se forme dans les années 1970. Certain la qualifie de plus « radicale » ce qu’elle s’attaque au sexisme familial et social et dénonce l’oppression des femmes dans le domaine privé. D’une part, ce féminisme européen pénètre la sphère privée et appelle à l’émancipation des femmes par la libération des corps et de la sexualité et d’autre part, il questionne le rôle de la femme dans la société en s’opposant clairement au déterminisme qui enferme les femmes dans un rôle reproductif, un rôle de mère. Ces revendications se heurtent au conservatisme porté entre autres par l’Eglise catholique, notamment face aux mesures de contraception et à l’interruption volontaire de grossesse. Le « Manifeste des 343 salopes »[1] déclarant avoir avorté illustre le désir de reprise de pouvoir des femmes sur leurs propres corps et vie de femme. Partant du postulat que la religion, institution créée par des hommes, pour des hommes, assujettit la femme à l’homme, le combat féministe fut également anticlérical. Encore aujourd’hui, certains courants féministes issus de cette seconde vague sont extrêmement farouches, voire hostiles, à l’égard des religions qu’ils considèrent comme sources principales du patriarcat.

Les années 1980 voient apparaitre aux Etats-Unis une dite « troisième vague » de féminisme, portée cette fois par des femmes issues de groupes minoritaires et ne s’identifiant pas au modèle de la femme porté par les féministes de la seconde vague. Elles trouvent entre autres ce modèle trop centré sur les valeurs européennes et appellent à la décolonisation du mouvement en promouvant une construction plus inclusive des identités diverses, notamment racisées. Selon ces féministes, les militantes de la seconde vague porte un regard trop genré sur les inégalités sociales et en oublient les inégalités liées  découlant du racisme, du capitalisme et du néolibéralisme[2]. Cette troisième vague apporte une lecture plus complexe du sexisme en élargissant la domination aux autres sphères que celle du genre : domination de classe, de « race », d’orientation sexuelle, de religion, etc. Ces femmes revendiquent une prise en compte des différentes formes d’oppression subies et amènent la notion d’ « intersectionnalité »[3]. Se créent ainsi divers courants au sein du mouvement pour l’égalité des femmes et des hommes, chacun mettant en avant ses particularités : féminisme musulman, afro-féminisme, féminisme lesbien, mouvement athée Femen, … Les 1ère et 2ème vagues étaient loin d’être homogènes, elles comprenaient notamment des féministes socialistes et bourgeoises, mais cette troisième vague se caractérise par une diversification sans précédent des visions du féminisme.

Lorsque le racisme s’en mêle

Entrer dans les nombreux nœuds qui opposent ces différents sous-mouvements féministes n’est pas le propos de cette analyse. Je renvoie ici le lecteur aux analyses et recherches des associations féministes mêmes. BePax étant une association de lutte contre le racisme, c’est sur cette dynamique d’exclusion que nous nous arrêtons ici.

Comme nous l’avons déjà montré dans plusieurs analyses et études, le racisme aujourd’hui laisse de côté la « race » pour se parer de culturel, voire de religieux. Et ce constat est d’autant plus criant au sein du mouvement féministe où l’on remarque une crainte plus ou moins assumée à accepter des femmes croyantes. Pour rappel, la seconde vague féministe a remis en question la répartition genrée des rôles sociaux, véhiculée entre autres par l’Eglise catholique (tout comme par les partis libéraux et socialistes de l’époque). Voyant en l’Eglise un outil de renforcement du patriarcat, nombre de féministes issues de cette vague se disent aujourd’hui athées et anticléricales et voient d’un très mauvais œil les initiatives de femmes croyantes désireuses de se joindre au mouvement. On peut citer comme exemple la tension entre le collectif de citoyennes musulmanes auteures d’une carte blanche en septembre 2016[4] et la réponse de Nadia Geerts peu de temps après[5], leur fermant directement la porte au mouvement féministe si elles ne retirent pas leurs voiles.  

Notons toutefois que depuis plus ou moins longtemps selon les tendances religieuses, des mouvements féministes alliant croyance et engagement social ont existé. C’est le cas du mouvement « Femmes et hommes dans l’Église (FHE) », précurseur dans les années 1970 en Belgique. Cette critique de l’interprétation masculine et sexiste des textes sacrés prend de l’ampleur à la fin des années 1980 où des théologiennes mettent en avant les figures féminines des traditions religieuses. Aujourd’hui, on trouve un certain nombre d’associations militant pour le droit des femmes tout en s’inscrivant dans l’un ou l’autre mouvement religieux.

Si l’appartenance au monde des croyants hérisse certains milieux féministes, lorsque s’ajoute le facteur « provenance autre », on déclenche l’allergie. En effet, lorsque des femmes croyantes sont perçues comme originaires d’ « ailleurs », s’attachant à une « autre » religion (actuellement c’est autour de l’islam que les opinions se crispent), elles n’en sont que plus stigmatisées et leur féminisme se verra sans cesse mis en question : Si elles se disent réellement féministes, pourquoi ne s’émancipent-elles pas de la religion ? S’en suivent les arguments racistes : Elles doivent comprendre qu’ « ici » on ne porte pas de voile, qu’ « ici » on se bat pour l’avortement, qu’ « ici » les femmes et les hommes doivent avoir un accès égalitaire à l’emploi, qu’ « ici » la parité reflétée au sein de toutes les sphères sociales… En d’autres termes, qu’ « ici » les femmes se sont battues pour leurs droits, pour un certain modèle de société et qu’il n’est pas question d’en rediscuter. Ce scepticisme généralisé à l’égard du féminisme que ces femmes d’une croyance « autre » peuvent véhiculer reflète à merveille la nouvelle rhétorique raciste : provenant d’un « ailleurs » prétendu moins civilisé, ces femmes ne seraient porteuses que de valeurs rétrogrades, contraires aux valeurs « universelles » d’égalité et d’émancipation.

De l’autre côté, les courants minoritaires présents en Belgique (comme l’afro-féminisme ou le féminisme musulman) critiquent la vision occidentalo-centrée du féminisme institutionnel belge. Ces femmes apportent des nuances dans les débats (notamment une vision plus différentialiste, apportant une approche différente du constructivisme social et réintégrant dans le débat l’idée d’une certaine spécificité féminine, innée) et réconcilient croyances et militance sociale, croyance et progressisme. Elles contestent un « matriarcat blanc », entendu comme la main mise d’une vision blanche, athée et occidentale de ce que devrait être le féminisme aujourd’hui, de ce que devrait être « la » femme aujourd’hui. Elles contestent le maternalisme des femmes européennes se disant libérées et désirant appliquer à toutes les femmes, leur vision de l’émancipation comme seul modèle imaginable. Ces femmes issues de minorités sentent le retour d’un récit semblable au récit colonial basé sur l’idée de mission civilisatrice et clament « Ne nous libérez pas, on s’en charge ! » reprenant ainsi le même slogan que dans les années 70, les féministes érigeaient contre le système patriarcal.

Ainsi les femmes s’inscrivant dans l’afro-féminisme ou le féminisme musulman désirent sortir des logiques coloniales où toute personne en provenance d’ailleurs se voit infantilisée et nécessiteuse devant être éduquée à la civilisation européenne. Elles désirent être entendues sans devoir se conformer au rôle de « la » femme pensé par des blanches pour des blanches. Au contraire, disent-elles, le féminisme devrait s’apparenter à une « macro-culture », transcendant les frontières, englobant toutes les femmes de notre planète, se repensant sans cesse afin d’être le plus inclusif possible.

Passer du « je » au « nous »

Ouvrir un espace de dialogue entre femmes afin de montrer que la rencontre et la construction commune du mouvement sont possibles dès aujourd’hui. Tel était l’objectif de BePax et du CCIB quand ces associations ont répondu à l’appel d’offre pour le projet « Forgotten Women » lancé par le Réseau Européen de Lutte contre le Racisme[6]. Une diffusion sélective dans différents réseaux nous a permis de rassembler autour de la table des profils diversifiés de femmes, toutes désireuses de partager et d’avancer ensemble. Arriver à exprimer ses opinions, ses particularités tout en s’inscrivant dans un mouvement commun, en d’autres termes, passer du « je » au « nous » guidait tout le processus d’animation.

Une première rencontre basée sur l’expression personnelle a manqué de nous faire arrêter le projet. Tant de sensibilités diverses. Tant de tensions déjà. Difficile d’installer un climat d’empathie et d’écoute lorsque chacune campe sur ses positions. Les exposés de Malika Hamidi et Céline Caudron autour du féminisme musulman et des multiples violences faites aux femmes ont nourri la seconde rencontre. Une rencontre elle aussi riche en émotion avec le départ d’une participante. Une participante se sentant décalée par rapport aux sujets traités, notamment à propos des couples homosexuels. Le Coran ne proscrit-il pas ce genre de comportement ? Comment concilier militance pour le droit à une orientation homosexuelle libre et la foi ? Malgré le témoignage de Madame Hamidi exprimant comment elle vivait son engagement social tout en gardant la foi, cette participante a pris la décision de quitter le groupe. Plus tard, elle reviendra vers nous pour nous encourager à continuer le travail, mais sans elle. La troisième rencontre se déroula dans un climat serein et constructif. En plus de témoigner face caméra autour des thématiques abordées lors des rencontres[7], les participants ont commencé le travail de construction du « nous » en répondant collectivement à la question « Nous voulons un féminisme qui… ». Travail en sous-groupes qui donna lieu à la définition suivante :

Un féminisme inclusif qui intègre des femmes aux sensibilités diverses, décolonial qui écoute les femmes issues de minorités, intersectionnel qui soit à la croisée des différentes luttes contre les oppressions pour un monde plus juste. Un féminisme qui prône la liberté et qui soit solidaire envers toutes les femmes quel que soit leur choix de vie, inventif qui utilise tous les moyens d'action, évolutif qui se repense et reformule sans cesse ses objectifs et stratégies à partir des femmes qui s'y engagent. 

Le bilan de ces rencontres ? Tout d’abord, le dialogue prend du temps. Il est naïf de penser que trois rencontres suffisent pour construire un début de mouvement solide. Ces trois rencontres ont tout du moins lancé une dynamique en montrant que la co-construction inclusive est possible. Ces trois rencontres appellent mondes associatifs et politiques à imiter ce processus pour « faire ensemble » le monde de demain. Deuxièmement, au sein du groupe, une certaine tension entre tenantes du constructivisme[8] et celles du différentialisme[9] se faisait sentir, sans pour autant couper court au dialogue… Est-ce idéaliste de penser que nous serons d’accord sur l’ensemble des points à aborder dans un mouvement (prostitution, gestation pour autrui, salaire parental…) lorsque certains sous-mouvements accordent plus d’importance à la famille, au rôle maternel de la femme alors que d’autres voient en tout cela une construction sociale au service du patriarcat ? Nul ne sait encore. Mais tentons l’expérience !

Dans une société plurielle, les sensibilités se multiplient. Parce qu’il est plus que nécessaire, dans ce climat de droitisation de l’Europe, de faire face ensemble pour préserver les libertés fondamentales de tous et toutes et garantir l’égalité de l’ensemble des citoyens, ne laissons pas le racisme entacher le mouvement des femmes. Ne laissons pas la « question des races » se substituer à la « question des genres ». Et, car il s’agit d’avoir une vue d’ensemble, ne laissons pas non plus le racisme diviser la lutte sociale en déplaçant la « question des classes » à la « question des races ». Ouvrons les débats et créons la route ensemble car l’heure est au rassemblement des mouvements féministes, antiracistes, écologiques et anticapitalistes.

 


[1] Rédigé par Simone de Beauvoir en 1971, paru dans Le Nouvel Observateur

[2] Pour plus de nuances sur cette « troisième vague », voir Diane Lamoureux, « Y a-t-il une troisième vague féministe ? », Cahiers du Genre 2006/3 (HS n° 1), p. 57-74

[3] Voir à ce sujet l’analyse « Êtes-vous plutôt raciste ou sexiste ? » publiée sur Bepax.org

[6] Ce projet, coordonné et financé par le Réseau Européen de Lutte contre le Racisme – ENAR – prend place dans 8 pays, représentatifs de la situation des femmes musulmanes dans l’espace européen. Il s’agit de la Belgique, la France, le Danemark, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni. Les objectifs principaux sont de mettre en lumière les effets de l’islamophobie sur les femmes et de développer des alliances entre les mouvements anti-racistes et féministes afin de sensibiliser au mieux aux doubles discriminations dont souffrent les femmes musulmanes. Plus d’infos sur : http://www.enar-eu.org/Forgotten-Women-the-impact-of-Islamophobia-on-Muslim-women

[7] Des capsules vidéo, reprise dans un outil pédagogique, ont été réalisées en partenariat avec l’asbl GSARA. Pour consulter l’outil et visionner les capsules : http://www.bepax.org/publications/etudes-et-outils-pedagogiques/outils-pedagogiques/feminisme-s,0000838.html

[8] Le mouvement constructiviste postule que les rôles et faits sociaux ont été construits par l’homme pour devenir des institutions et des traditions. Les rôles genrés n’ont aucune origine biologique, ils ne sont que le fruit de l’action et des discours humains. L’égalité de genre passe par la déconstruction de ces rôles et l’accès égal pour hommes et femmes (et transsexuels) à toutes les positions et rôles sociaux.

[9] Les féministes différentialistes postulent qu’il existe une différence de nature entre les hommes et les femmes mais si cette différence intrinsèque existe, elle ne doit toutefois pas faire l’objet d’une hiérarchisation. Hommes et femmes sont égaux mais complémentaires : les rôles masculins et féminins se complètent sans immixtion de l’un dans l’autre. Ce mouvement se dit aussi « essentialiste ».  

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