Antisémitisme : regard vers le Royaume-Uni

*redig le17 décembre 2019 par: Benjamin Peltier

Ces quatre dernières années la question de l’antisémitisme s’est fortement invitée dans les débats politiques outre-manche. Principalement autour des accusations d’antisémitisme au sein du parti travailliste britannique. Si l’Angleterre en la matière préfigure d’une résurgence inquiétante de l’antisémitisme institutionnel, dans un parti de gauche qui plus est, elle donne aussi à voir des réponses à cette problématique de la part d’acteurs juif·ve·s. Cela a pu se faire de manière créative et nouvelle, tout en étant aussi fort et organisé. C’est donc de cette résistance que cette analyse va traiter car elle nous semble finalement trop peu étudiée par les commentateurs.

Une approche institutionnelle

Un premier acteur central à aborder est le Jewish LabourMovement (JLM – Mouvement Juif du Labour), mouvement qui vise à représenter les Juifs membres du Labour depuis 1920. Ce qui peut sembler étrange vu du monde francophone est une tradition dans le monde anglo-saxon : il est vu positivement que les minorités s’organisent pour assurer leurs droits et leur visibilité au sein de la société ou d’une organisation. Ainsi au sein du parti travailliste le JLM n’est pas une exception, il existe aussi un Labour Muslim Network (Réseau des musulmans du Labour) ou encore un LGBT+ Labour.

Le Jewish LabourMovement a donc joué un rôle central dans la réponse apportée aux actes antisémites qui se sont accumulés au sein du Labour. Au fil de la crise, le nombre de membres n’a été qu’en augmentant, de nombreux Juif·ve·s n’estimant pas nécessaire d’être représenté·e·s précédemment ont rejoint les rangs du JLM. Des personnalités non-juives du Labour  ont également rejoint le mouvement pour marquer leur soutien aux Juif·ve·s face à la montée de l’antisémitisme dans le parti. C’est le cas de Gordon Brown, ancien premier-ministre britannique et de Sadiq Khan, premier maire musulman de Londre. Le mouvement a permis d’avoir une réponse structurée et institutionnelle au problème. On peut nier la réalité soulevée par une ou deux personnes, cela devient plus difficile quand cette réalité est dénoncée par l’organisation représentant la majorité des Juif·ve·s du parti.

Face à cela, de nombreuses tentatives de déstabilisation du mouvement ont eu lieu : une pétition de membres du parti a été lancée pour que le JLM soit désaffilié du parti. Pétition qui dans le plus pur antisémitisme moderne, était accompagnée de photos montrant des exactions de l’armée israélienne. Elle a récolté 750 signatures au sein du parti. Une autre tentative de diminuer la place prise par JLM fut de créer un mouvement concurrent, le Jewish voice for Labour, dont la principale activité est de nier toutes les accusations d’antisémitisme, quand l’une se fait jour. L’adhésion à ce groupe est restée marginale, voir anecdotique en comparaison au JLM. 

Le JLM jouera notamment un rôle déterminant en présentant à la commission pour l’égalité et les droits humains en Grande Bretagne (the EHCR) un rapport de 60 pages résumant l’ensemble des accusations et permettant d’offrir un panorama complet de l’antisémitisme au sein du parti.

Un front qui rassemble

Un autre élément frappant de ce mouvement de résistance, ce sont les ponts qu’il a su créer avec des acteurs d’autres minorités afin de défendre ensemble les droits qui sont les leurs. Ainsi nous l’avons évoqué plus haut, Sadiq Khan, Mayor of London, est une personnalité importante au Royaume-Uni et au sein du Labour. Ses prises de positions répétées en défense de la minorité juive ont participé à construire un front face à une direction du parti particulièrement blanche. Cela affaiblit aussi l’argument principal du clan Corbyn qui répétait à l’envi qu’ils étaient des antiracistes de la première heure : est-ce encore possible d’affirmer cela à notre époque quand on est un groupe d’hommes blancs sous le feu des accusations de différentes minorités ? Car ce n’était pas la seule, ainsi beaucoup de voix se sont élevées aussi dans le milieu LGBT, traditionnellement proche du Labour. Notamment celle de Joshua Garfield, militant et grand supporter de Corbyn il faisait partie du mouvement qui a porté celui-ci à la tête du parti : Momentum. Il a finalement quitté Momentum suite au climat antisémite récurrent. Il est ensuite intervenu dans le documentaire Panorama  de la BBC sorti début juillet sur l’antisémitisme dans le parti. Son témoignage[1] a suscité de nombreuses prises de positions et de soutien de la part de ses camarades militants.

On peut aussi parler du journaliste d’origine palestinienne, Oz Katerji, qui a énormément milité pour dénoncer les faits d’antisémitisme au sein du parti travailliste, demandant à répétition aux leaders du parti d’arrêter de se protéger derrière la lutte pour la Palestine pour se justifier. En 2018, il affirmera notamment « Les activistes arabes travaillent  dur pour lutter pour les droits des Palestiniens tout en maintenant le respect de la communauté juive. En partageant des plates-formes avec des criminels de guerre et des racistes, Jeremy Corbyn sape littéralement tout ce qu'ils font.

Je ne me laisserai pas faire la leçon sur la Palestine par des militants blancs de gauche qui favorisent et exacerbent l'antisémitisme de gauche. C'est un virus corrosif et ceux qui le perpétuent et le défendent sont les ennemis de l'humanité entière. »

Des femmes en première ligne

Une autre actrice incontournable dans le débat qui secoué le parti travailliste est Sara Gibbs, scénariste et twitteuse influente, elle a inlassablement pris la parole sur la question permettant ainsi de saisir le climat pesant que les personnes juives avaient à subir : ce n’est pas tant un fait pris isolément qui permet de comprendre le problème de l’antisémitisme se posant mais plutôt la compréhension de l’aspect systémique de la chose. Par exemple, il ne faudrait plus devoir expliquer que systématiquement renvoyer une personne juive à la question Israélo-Palestinienne est quelque chose d’antisémite. C’est pourtant, des réactions qui intervenaient de manière récurrente en réponse aux prises de parole de Sara Gibbs. Elle a permis de mettre ça en évidence : de rendre dicible ce qui ne l’était pas pour les personnes non concernées. Elle a réalisé cela, notamment, en sortant la question de l’antisémitisme d’un débat d’arguments pour aller vers un discours de témoignages de la réalité du vécu. « Je pense que dans tout ce vacarme, beaucoup de gens oublient que l’élément principal ici est que les Juifs veulent être rassurés : qu'ils sont en sécurité, compris et appréciés. Nous n'essayons pas de gagner un débat argumentaire ici. Nous n'essayons pas d'avoir raison. Cet environnement hostile et moqueur est terrifiant » affirmait-elle. Ce qu’elle développe ici s’oppose au narratif de l’instrumentalisation de l’antisémitisme par toutes sortes de forces obscures : les blairistes, les conservateurs, la finance, Israël… Elle affirme finalement que tout n’est pas question de rapports de force politiques, pour lesquels tous les arguments seraient bons pour gagner : non la dénonciation de l’antisémitisme vient de personnes le subissant et ne supportant plus de le subir. Son témoignage et ses écrits ont fortement contribué à donner une autre tonalité au discours de lutte contre l’antisémitisme au sein du parti. Mais elle n’était pas la seule à pousser ce genre de narratif. Une jeune militante travailliste juive, Miriam Mirwitch, qui est devenue la présidente des Young Labour a aussi développé un discours fort et sans concession sur la question. Elle est d’autant plus crédible pour le faire que c’est une militante inlassable de la défense des droits des minorités. « Ce qui me dérange le plus, c'est que lorsqu'un Juif du parti dénonce l'antisémitisme, il est étiqueté comme " pas un vrai socialiste " ou un "traître". Cela signifie que les gens ont maintenant peur de parler de l'antisémitisme dont ils souffrent, ce qui n'est pas vraiment une bonne situation pour le parti, surtout quand les personnes juives en partent » affirmait-elle dans une interview. Elle a donc décidé de prendre le contre-pied en dénonçant systématiquement toutes les fois où elle était victime d’antisémitisme. Et c’est quasiment quotidiennement que cela est exposé, faisant ainsi prendre conscience à la communauté qui la suit de l’importance du problème. Elle pointe aussi régulièrement le fait que la question ne doit pas être abordée à la manière d’un débat rhétorique mais plutôt en plaçant la parole des concernés au centre, en la prenant au sérieux : « Nous devons améliorer nos pratiques et nous devons écouter ce que les gens disent. Peut-être que si les dirigeants avaient écouté, nous ne serions pas dans un tel pétrin ».

Vers une nouvelle lutte contre l’antisémitisme

Si la montée de l’antisémitisme au sein du Labour durant les quatre années de présidence de Jérémy Corbyn est indéniable, de ce champ de bataille aura émergé une nouvelle manière d’adresser la question. Le discours d’une nouvelle génération, plus disposée que ses aînés à utiliser les outils de l’antiracisme contemporain, a permis de renouveler le vocabulaire de la lutte contre l’antisémitisme. Si nous devons garder quelque chose de tout cela, c’est bien ce nouveau vocabulaire, ce nouvel argumentaire dont il faut se saisir afin de nous aussi remettre en question nos pratiques en la matière. La récente sortie de Jean-Luc Mélenchon visant à expliquer la défaite de Corbyn aux élections notamment par le complot dont il a fait l’objet de la part « du Likoud » et « du grand Rabbin d’Angleterre » montre bien que le problème ne se pose pas de manière très différente en France. Début décembre Sara Gibbs sortait un très long texte sur la question de l’antisémitisme au Labour[2]et je laisse sa conclusion pour terminer cette analyse :

« Des gens me disent de ne pas tenir compte de l'antisémitisme institutionnel des travaillistes et de voter pour eux de toute façon. On me dit que le racisme au sein du parti conservateur est bien pire et que je fais passer mes propres intérêts en premier pour ne pas voter travailliste.

Je suis anéantie de constater que les gens en sont arrivés à un point où ils ne comprennent plus pourquoi nous avons besoin d'un parti de gauche robuste et antiraciste. Pourquoi sacrifier ce principe signifie que la gauche perd son autorité morale pour parler au nom de TOUTES les minorités. Comment un parti travailliste infesté de racisme peut-il lutter contre le racisme à droite ? Et croyez-moi, je suis terrifiée par la montée du racisme à droite. Ce n'est pas comme si les Juifs y étaient immunisés. Mais de quelle plate-forme disposons-nous pour combattre le fascisme si lorsque nous nous tournons vers nos amis pour obtenir de l'aide on les trouve à hocher la tête et à être d'accord avec nos ennemis ? »
« Tout ce que je dirai, c'est que si, après tout ce que vous avez lu, vous pensez toujours qu'il est approprié de railler les Juifs, de placer nos préoccupations au bas de l'échelle ou de nous mettre en concurrence avec d'autres minorités et de nous dire que nous sommes complices si nous ne nous bouchons pas le nez et votons pour les travaillistes, peut-être n’êtes-vous pas aussi anti-raciste que vous ne le pensez. »

 

 


[1]https://www.huffingtonpost.co.uk/entry/anti-semitism-labour_uk_5d29824ae4b02a5a5d5b1e30?

[2]https://medium.com/@sararoseofficial/everything-i-never-wanted-to-have-to-know-about-labour-and-antisemitism-649b5bc1e576