Au Nigéria, des ponts entre chrétiens et musulmans

Rédigé le 2 décembre 2012 par: Laure Malchair

On passe parfois à côté, dans notre espace francophone historiquement connecté à l’Afrique des Grands lacs, de questions se posant dans des pays plus majoritairement anglophones. C’est notamment le cas des enjeux importants rencontrés actuellement par le Nigéria, globalement assez peu connus par la population belge. La situation de ce pays, et plus particulièrement les conflits liés aux exactions de la secte islamiste Boko Haram, interpellent en tous cas BePax qui, par son travail sur les questions d’interculturalité notamment, s’engage résolument en faveur du vivre ensemble entre chrétiens et musulmans à travers le dialogue et la rencontre.

Sur ce point précis du dialogue entre communautés au Nigéria – point qui est devenu, au fil du temps, un nœud problématique pour la stabilité de ce géant africain - des acteurs s’engagent. Et à travers l’expérience de l’un de ceux-ci, cette analyse permettra d’éclaircir la situation sur le terrain, de comprendre quels amalgames il importe d’éviter et, enfin, d’identifier quelques pistes pour avancer.   

Un contexte en toute complexité

Le Nigéria, devenu indépendant du Royaume-Uni en 1960, est composé de trois grands ensembles ethniques : les Haoussas et Peuls musulmans au nord (33%), les Yorubas au sud-ouest (31%) et les Ibos christianisés à l’est (12%). Il s’agit d’un pays complexe, traversé de contrastes aussi difficiles à comprendre qu’à concilier. D’un côté le Nigéria est caractérisé par une économie extrêmement dynamique, une croissance solide, une grande ouverture sur le monde et une vivacité culturelle remarquable. Considéré comme un « géant » économique au niveau africain (2e place après l’Afrique du Sud), le Nigéria entend jouer un rôle de plus en plus important sur l’échiquier mondial, y compris au niveau diplomatique où il se veut porte-parole de l’Afrique. Premier pays africain exportateur de pétrole (en 2011), il est également le premier pays producteur de manioc et d’igname du monde et détient parmi les réserves les plus importantes de gaz du continent. Et pourtant, la médaille que certains pourraient être tentés de lui attribuer a un revers bien moins enthousiasmant… Pour ne citer que quelques exemples parmi les plus éclairants, il est important de savoir que 70% de la population vit, aujourd’hui, avec moins de 1,25$ par jour, qu’un tiers de la population est analphabète et que les disparités régionales sont grandes, notamment entre Nord et Sud. Le chômage des jeunes se maintient de plus à un niveau élevé et ce, malgré le taux de croissance remarquable.

Les défis qui attendent des réponses politiques fortes sont nombreux et autant d’ordre économique que social et religieux. Ils restent pourtant souvent sans réponse appropriée… Il va par exemple falloir gérer la croissance démographique qui devrait placer le Nigéria, selon les prévisions, à la quatrième place des pays les plus peuplés du monde d’ici 40 ans, avec 400 millions d’habitants (contre 167 aujourd’hui), dont une grande partie vivra dans les villes. La situation dans le Delta du Niger pose quant à elle déjà, et depuis plusieurs années, de grosses difficultés. Région d’extraction du pétrole et du gaz, elle fait face à une véritable catastrophe écologique en raison du plus d’un million de tonnes de pétrole qui auraient déjà été répandus en 50 ans mais aussi à une absence quasi-totale de retombées économiques, pour les populations locales, de ce lucratif commerce qui génère hélas plutôt corruption et clientélisme. Résultat, des groupes armés – et surtout le mouvement du MNED - s’en prennent aux entreprises pétrolières et agitent de façon récurrente la région par des attentats, prises d’otages ou siphonage du pétrole.

Le pays est donc caractérisé à bien des égards par une forte instabilité et de nombreuses tensions, reflétées également par les élections présidentielles de 2011 qui ont été marquées par la lutte entre l’ancien président musulman du Nord (Babandinga) et un chrétien du sud (Goodluck Jonathan).

Et les conflits religieux ?

Au niveau religieux enfin, il n’est guère aisé de dresser un portrait de la situation. A gros traits, on pourrait placer les chrétiens au sud du pays et les musulmans au nord et expliquer qu’un certain nombre d’Etats du nord (12 sur 36) ont décidé d’instaurer la charia, avec la volonté, à terme, de l’étendre au pays tout entier. Fer de lance de ce combat islamiste, la secte Boko Haram se réclame des Talibans hostiles à l’Occident et est devenue djihadiste. Ses « combattants », militant pour une application égalitaire et stricte de la charia et pour une moralisation de la vie politique nigériane[1], se montrent extrêmement violents dans leurs propos et attaques et ce, non seulement contre les populations chrétiennes qu’ils terrorisent en de nombreux endroits du pays, mais également envers les musulmans eux-mêmes. Sa dérive extrémiste interpelle d’ailleurs de nombreux observateurs, internes et externes[2], mais aussi bien sûr, en premier chef, les citoyens eux-mêmes.

L’Islam radicalisé tel qu’observé au Nord Nigéria, comme au Soudan ou en Somalie, « refuse la sécularisation du politique et ne sépare pas la sphère politique de la sphère privée. Il vise non seulement à moraliser la société mais aussi à changer l’état. (…) En réalité l’Islam radical est peu compatible avec un Islam populaire, pétri de croyances et de pratiques syncrétiques»[3]. Cette dernière phrase est essentielle pour comprendre les enjeux sur le terrain et la clé des combats – non violents ceux-là – menés par les acteurs de paix.      

Sur la voie de Mgr. Onaiyekan

Monseigneur Onaiyekan est l’un de ces acteurs. Archevêque d’Abuja, il œuvre activement depuis des années pour la justice et la paix en soutenant le dialogue inter-religieux entre chrétiens et musulmans au Nigéria, mais également plus largement sur le continent africain. Malgré la situation toujours plus tendue entre membres de la secte Boko Haram et les chrétiens, le nouvellement désigné Cardinal Onaiyekan continue à jeter des ponts entre communautés. Il insiste sur le fait que les islamistes imposant leur loi au nord-est du pays ne sont pas représentatifs de l’esprit de la très grande majorité des musulmans nigérians. Souvent, la vision propagée par les médias occidentaux est simpliste et nuit à la bonne compréhension de la situation. Dire, par exemple, que « des églises sont attaquées par des musulmans » ou que « le nord est musulman et le sud chrétien » contribue à une idée tronquée de la réalité du terrain. Rares sont en effet les lieux où il y aurait une réelle séparation entre chrétiens et musulmans. Tous sont en réalité frères, amis, cousins, membre d’une même et grande communauté, sans réelle distinction et surtout sans scission entre les uns et les autres. 

Les écoles sont communes, de même que les magasins sont fréquentés par tous et les partis politiques identiques.   

Ceux qui « attaquent les églises » ne sont qu’une minorité ayant versé dans un radicalisme rejeté par le plus grand nombre. Comme il existe ce genre de fanatisme dans d’autres religions aussi… Ceux du Nigéria ont souvent été formés à l’étranger (Afghanistan, Irak ou Pakistan) et prennent le pays en otage en prétendant qu’il est de leur mandat divin de porter les armes. En d’autres termes, à la place de la phrase « des musulmans attaquent des chrétiens », on devrait énoncer « des musulmans et des chrétiens luttent ensemble contre un groupe extrémiste ».

On a par exemple vu des musulmans se mobiliser contre l’attaque d’églises, et inversement. Mgr. Onaiyekan rappelait, à l’occasion d’une conférence tenue à BePax le 30 octobre 2012, le rôle d’avant-garde que les leaders spirituels sont appelés à tenir selon lui : « Ils doivent se prononcer face aux exactions, et poser des gestes symboliques forts », comme par exemple lui-même l’a fait en allant aider à la distribution de nourriture aux indigents à la Mosquée. Ce genre de gestes, très simples, peut avoir un énorme impact positif en termes de signal lancé à la communauté.   

Qui peut faire quoi face à cette situation ?  

Aujourd’hui, dans notre monde globalisé, chrétiens et musulmans ne sont jamais loin les uns des autres. Bruxelles en est un bon exemple ! Mais ce phénomène, relativement récent dans certains pays, n’est pas le cas du Nigéria où les communautés sont depuis toujours étroitement liées, partageant une base spirituelle commune qui date d’avant la conversion à l’Islam et au Christianisme. Il importe donc que les croyants, au premier rang desquels leurs représentants, se rappellent que les valeurs fondamentales et même la base de la spiritualité au Nigéria sont les mêmes de l’un ou l’autre côté et que la solidarité est nécessaire pour affronter les problèmes beaucoup plus concrets, également communs, auxquels fait face la population (corruption, éducation, pauvreté, etc.). On ne peut vivre sa religion avec une idée d’exclusivité, d’autres doivent pouvoir prendre place. S’il est normal que des conflits (d’intérêts) entre individus existent toujours, la religion – quelle qu’elle soit - doit pour sa part jouer le rôle de lien, de réconciliation.

A ce titre, il est donc inconcevable que les questions religieuses fassent l’objet de négociations ou manipulations, comme cela a parfois eu lieu au cours des dernières élections, autant au nord du pays qu’au sud.  

BePax Wallonie Bruxelles se positionne également aux côté de Mgr Onaiyekan pour insister sur l’importance d’un pouvoir central fort et clair dans ses messages. Le président doit exiger le désarmement de ces groupuscules armés. La population doit en effet pouvoir mener sa vie sans craindre constamment pour sa sécurité.

Le défi posé par les islamistes radicaux est de taille car le Nigéria, ce « géant » économique, est très fragile sur le terrain. La population pauvre – en constante augmentation –, et surtout les jeunes, sont tentés de grossir les rangs de ces extrémistes prometteurs de jours meilleurs.

Les leaders, y compris religieux, manquent souvent de vision à long terme et de courage dans l’action. L’établissement d’un dialogue respectueux des spécificités de chacun et dans l’optique d’une vie meilleure pour les citoyens sera le prérequis à toute tentative de résolution du conflit ravageur en cours.     



[1] Nigéria, une émergence retardée, in Le dessous des cartes, ARTE, émission diffusée en octobre 2012.
[2] Voir par exemple l’article suivant : PEROUSE de MONTCLOS, M-A., « Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigeria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ? » in Questions de recherche / Research Questions, Centre d’études et de recherches internationales, Sciences Po – n°40 – Juin 2012
[3] HUGON, P., Géopolitique de l’Afrique (3e éd), Sedes, 2012, p. 71.  

 

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