Banalisation des stéréotypes négrophobes, symbole d’un profond malaise

Rédigé le 26 février 2016 par: Nicolas Rousseau

« Les Noirs sont toujours en retard ». Des préjugés de ce type, chacun de nous en a déjà entendus. Souvent lancés sur le ton de l’humour, ils ont de plus en plus tendance à être banalisés dans une société belge en peine avec son altérité noire. Pourtant, les contextes historique, mémoriel et sociétal qui entourent les stéréotypes négrophobes rendent ces derniers particulièrement destructeurs.

Souvent perçus comme des sujets de moquerie sans réelles conséquences, les stéréotypes à l’égard des Noirs peuvent même être prononcés dans un sens que l’on croit positif : « les Noirs ont le rythme dans le peau». Voilà qui traduit un profond malaise au sein de la société belge.  Retour sur la nature et les impacts de ces stéréotypes.

Une vieille recette, le même résultat ?

Pour commencer, les stéréotypes véhiculés aujourd’hui à l’égard des Noirs découlent pour la plupart de l’imagerie utilisée dans le cadre de la propagande coloniale belge. Cette dernière présentait le Congolais comme un être moins intelligent, sauvage, ignorant et sans hygiène. Il s’agissait d’un petit enfant à qui il était nécessaire de tenir la main car incapable de s’organiser et d’avancer tout seul vers la civilisation et le progrès[1].

Ces éléments se retrouvent souvent parmi les différents stéréotypes actuels. Plusieurs études d’Unia (Centre interfédéral pour l’Egalité des Chances) analysant la perception des groupes minoritaires par la société belge démontrent que « les Africains subsahariens sont eux perçus de façon inférieure »[2]. Les Noirs sont souvent décrits comme naïfs et ayant le rire facile. Ils seraient aussi paresseux et désorganisés. Ils vivraient essentiellement en communauté, entretiendraient moins bien leur habitation et occasionneraient de nombreuses nuisances. Leur sens inné du rythme est également fréquemment avancé, tandis que dans les stades de football, les cris de singe et les jets de bananes visant un joueur africain ou d’origine africaine sont loin d’être des incidents ponctuels. Autant d’éléments qui renvoient à l’animalisation de « la » personne noire et à une remise en cause de ses capacités intellectuelles, comme c’était le cas durant la période coloniale.

"Plus le temps passe, plus cette représentation de l'"Autre est difficile à déconstruire"

Plusieurs décennies après la fin de la colonisation, la Belgique n’a toujours pas fait face à ce passé colonial douloureux. Faute d’un réel débat public, l’imagerie raciste et binaire utilisée par la propagande de l’époque – qui avait pour but de justifier l’exploitation des peuples colonisés – s’est durablement immiscée dans les esprits. Plus le temps passe, plus elle est tenace et difficile à déconstruire.

Pas de discrimination sans racisme

Aujourd’hui, on peut définir le racisme comme une idéologie qui se structure autour de trois éléments majeurs.

  • Le premier est l’homogénéisation des groupes racisés, qui implique que chaque individu du groupe en question aurait des caractéristiques et des comportements collectifs identiques.

  • Le second est la naturalisation des caractéristiques que l’on attribue au groupe racisé : ces caractéristiques qui leur sont propres se transmettraient de génération en génération.

  • Enfin, le troisième élément structurant l’idéologie raciste consiste en la hiérarchisation des caractéristiques accolées au groupe victime de racisme, lesquelles sont perçues comme inférieures ou anormales.

Si l’on on applique ce canevas aux stéréotypes négrophobes, on remarque aisément qu’ils relèvent de l’idéologie raciste.

  • Tout d’abord, en dépit de leurs caractéristiques propres et de leurs spécificités, les Noirs sont souvent vus comme faisant partie d’un groupe homogène. Toutes leurs autres identités sont effacées. Peu importe que certains soient ouvriers, fonctionnaires ou médecins, qu’ils soient originaires de la RDC, du Rwanda ou du Cameroun, qu’ils soient catholiques, évangélistes ou musulmans, etc. On ne retient d’eux qu’une seule chose : « Ils sont noirs ! ». Cette couleur de peau les définit entièrement. Leurs individualités respectives disparaissent derrière elle, faisant de chacun d’eux des êtres interchangeables.

  • Ces caractéristiques assignées au groupe des Noirs sont bien entendu transmissibles d’une génération à l’autre.  Elles sont pour certains liées à la couleur de peau et pour d’autres à la culture spécifique qu’ont nos concitoyens d’ascendance africaine.

  • Enfin, ces stéréotypes sont clairement imprégnés de jugements de valeur, d’une hiérarchisation puisque les  traits caractéristiques qui leur sont accolés sont perçus comme inférieurs à ceux du locuteur, aux « nôtres ».

Un discours raciste de ce type a des implications directes sur le quotidien de ceux qu’il cible : il permet de légitimer les discriminations structurelles. Or, ces dernières sont particulièrement importantes dans le cas des personnes d’origine africaine. Il n’est pas difficile d’imaginer que le stéréotype « Les Noirs sont toujours en retard » découragera beaucoup d’employeurs. Sans parler des nombreux stéréotypes quant à la prétendue désorganisation ou à l’intelligence limitée des Noirs. Et, de fait, malgré un niveau de formation plus élevé que la moyenne de la population belge, les personnes d’origine congolaise sont également davantage au chômage. Une émission récemment diffusée sur la RTBF a également permis de constater à quel point les préjugés négrophobes et les discriminations qui s’ensuivent sont toujours particulièrement répandus[3]. Plus généralement, il suffit de regarder autour de soi et de questionner la représentativité des populations noires au sein de la justice, des médias ou du monde politique pour se rendre compte de l’ampleur du problème.

Il est donc essentiel de garder à l’esprit que ces discriminations quotidiennes ne peuvent exister sans un discours raciste clairement affirmé et assumé pour les justifier. Elles s’appuient donc sur l’ensemble des stéréotypes véhiculés qui permettent, de manière consciente ou inconsciente, directe ou indirecte, de maintenir une partie de la population au bas de l’échelle sociale. Dans ces conditions, comment comprendre qu’ils soient à ce point banalisés ?

Une guerre psychologique

Ces stéréotypes peuvent également avoir des impacts désastreux sur le développement psychologique de jeunes belges d’origine africaine nés ou ayant grandi en Belgique. Car si les discriminations structurelles impactent directement le quotidien des personnes qui en sont victimes, par exemple en termes d’ascension sociale, elles ont également d’importantes conséquences sur les perceptions que les jeunes se font d’eux-mêmes, de leur entourage et de la société qui les entoure.

Forte de son expérience de terrain, Mireille-Tsheusi Robert[4] explique qu’en grandissant, ces jeunes voient leur entourage confronté de manière concrète et récurrente aux discriminations et préjugés. Ils observent leurs parents dans l’impossibilité de trouver du travail ou contraints d’accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés. En outre, dans un climat de silence pesant sur la question du passé colonial belge et de ses implications aujourd’hui, ils observent que les représentants de l’autorité avec lesquels leurs parents ou eux-mêmes sont en contact sont bien souvent blancs, qu’il s’agisse du banquier, du propriétaire ou du directeur d’école. Être né noir aurait-il des conséquences ?

"L'Afrique n'est-elle synonyme que de violences, de mauvaise gouvernance et de pauvreté?"

De même, ils grandissent dans une société qui renvoie une image particulièrement négative de l’Afrique. Regardons les informations télévisées, les films ou les campagnes de sensibilisation des ONG : ce continent semble n’être synonyme que de violences, de corruption, d’enfants-soldats et d’extrême pauvreté. L’Afrique – que beaucoup perçoivent d’ailleurs comme un grand pays, un peu comme si l’on prenait l’Europe comme un bloc compact, unique et homogène –  se résume-t-elle à cela ? N’y a-t-il donc jamais aucune expérience positive à mettre en lumière, que ce soit dans le domaine culturel, de la société civile, de l’entreprenariat ?

Cette perception négative et tronquée de l’Afrique s’avère d’autant plus néfaste que ces jeunes, qu’ils soient nés en Belgique ou issus d’une vague d’immigration plus récente, se voient constamment renvoyés à leurs origines. Cela se traduit notamment par cette phrase si banale : « Tu viens d’où ? ». Malgré la longue histoire coloniale belge et en dépit de plusieurs décennies d’immigration subsaharienne vers la Belgique, les personnes noires sont encore fréquemment assimilées à « l’Autre », à « l’ailleurs », à l’Afrique.

En témoigne l’expérience d’une Belgo-Rwandaise vivant en Belgique depuis une vingtaine d’années : se trouvant dans le train, le contrôleur s’approche d’elle et lui parle lentement, avec des gestes amples et en articulant de manière excessive, à tel point qu’elle pense initialement qu’il s’agit d’une personne sourde ayant des difficultés à s’exprimer. Rapidement, elle comprend qu’en réalité, le contrôleur suppose qu’elle ne parle pas français. S’il n’y avait sans doute aucune mauvaise intention derrière cette attitude, elle n’en est pas moins extrêmement blessante et traduit surtout un profond malaise au sein de la société belge.

Dans un tel contexte, Mireille-Tsheusi Robert observe que les jeunes d’origine africaine sont fréquemment victimes d’un profond mal-être identitaire, d’une réelle guerre psychologique causée par tout ce qu’ils ont vu et appris durant leur processus de socialisation en Belgique concernant l’image du Noir et de l’Afrique dans la société. À tel point qu’ils finissent parfois par intérioriser ces clichés. Voilà le plus terrible : ces jeunes intègrent parfois des préjugés sur eux-mêmes et sur les personnes d’origine africaine. Ils en deviennent racistes envers eux-mêmes. Combinés au silence qui entoure la question du passé colonial belge, les stéréotypes négrophobes participent ainsi à une logique de profonde dévalorisation de soi et induisent un enfermement dans une altérité artificielle.

Il faut parler du passé colonial belge !

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les stéréotypes que nous véhiculons à l’égard des populations d’origine africaine ne sont donc ni anodins, ni inoffensifs. Il ne s’agit pas de simples mots isolés que l’on peut balayer d’un revers de la main. Ils s’inscrivent à la fois dans une histoire d’oppression et de domination racistes – jamais revisitée par ailleurs – et dans un contexte sociétal particulier fait de discriminations quotidiennes et d’un sentiment d’injustice constant. Ils contribuent ainsi à enfermer ces « Autres » dans des représentations figées, et à maintenir une partie de la population au bas de l’échelle sociale.

Il est possible de lutter contre cette banalisation des préjugés négrophobes. Tout d’abord, l’accent doit être mis sur l’enseignement, afin de permettre aux jeunes générations de comprendre ce que signifie être noir en Belgique aujourd’hui, tout en mettant en lumière les multiples spécificités de chaque individu. Cela doit déboucher sur l’émergence d’un débat inclusif sur le passé colonial de la Belgique (tant au Congo qu’au Rwanda et au Burundi) et sur ses implications actuelles. Ce travail mémoriel doit inclure la reconnaissance du rôle joué par les parents et ascendants des jeunes Belges d’origine africaine dans la construction de la Belgique.Ces stéréotypes peuvent également s’avérer enfermants pour ceux qui les diffusent, pour « nous ». Une fois intégrés, ils risquent de faire perdre toute autonomie et pensée critique au locuteur, lequel ne perçoit finalement plus l’Autre qu’au travers de cette représentation créée de toute pièce.

Enfin, dans une société en manque d’empathie, il faut développer cette faculté de se mettre à la place de l’autre, quel qu’il soit et dans toute situation. Une attitude, un contexte ou une prise de position peuvent être perçus de manière différente par les individus selon une multitude de facteurs. Lorsqu’un jeune élève d’origine africaine se retrouve face à un professeur d’histoire par exemple, il est possible que cette situation appelle de nombreuses représentations dans sa tête, en termes de rapport à l’histoire, à la mémoire, à son identité et à sa place dans la société. L’enseignant en a-t-il conscience ? Est-il en mesure de prendre en compte ces représentations ? C’est sans doute loin d’être toujours le cas. Sans tomber dans un discours moralisateur, cela traduit une profonde méconnaissance de toute cette problématique engendrée par ce silence mémoriel, par le renvoi à une altérité immuable et négative et par la banalisation de la négrophobie dans la société.

 


[1] L’exposition « Notre Congo, onze Kongo. La propagande belge dévoilée », organisée par l’ONG Coopération par l’Education et la Culture, met en lumière le fonctionnement de la propagande coloniale et propose une déconstruction des stéréotypes et images utilisés.

[2] CECLR, Dossier de presse, Discrimination des personnes d’origine subsaharienne : Le recyclage des stéréotypes, 21 mars 2011, http://www.diversite.be/diversiteit/files/File//persberichten/Dossier%20de%20presse%2021%20mars.pdf

[3] RTBF, «Question à la Une : Blanc, black, beur : tous égaux ? », 27 janvier 2016, disponible à l’adresse suivante : https://www.rtbf.be/video/emissions/detail_questions-a-la-une?pid=10

[4] Bamko asbl, dans le cadre du programme BaYaYa. 

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