Centenaire de 14-18 en Belgique : quelles représentations de la Grande Guerre aujourd’hui ?

Rédigé le 31 mars 2014 par: Stéphanie Claisse

Nul ne sait, malgré les nombreux projets (et visions divergentes) au sud et au nord du pays, à quoi vont ressembler les commémorations de la Guerre 14-18 en Belgique. Ces commémorations seront-elles surtout diplomatiques, politiques, économiques –superficielles ?– ou toucheront-elles véritablement les citoyens ? Toutes les générations se sentiront-elles concernées par cet événement ? D’aucuns soulignent le fossé immense entre un jeune de 1914 et un adolescent d’aujourd’hui. Comment rapprocher ces expériences ? Quant à ceux qui se rendront aux cérémonies commémoratives, s’y sentiront-ils obligés ? Faudra-t-il rémunérer des fanfares, des porte-drapeaux, voire… des participants pour vivifier les commémorations locales ? Ou une sorte de « conscientisation » collective de la Grande Guerre se produira-t-elle ? Enfin, quelles représentations, quelles mémoires seront mises, çà et là, en avant ? L’avenir nous le dira.

Longtemps, les aspects diplomatiques ou stratégiques de la Première Guerre mondiale ont été privilégiés. On débattait des causes de la guerre, de généraux, de batailles. Aujourd’hui, les historiens s’intéressent davantage à la dimension anthropologique du conflit. En sondant, par exemple, les motivations, les expériences et la manière dont les soldats et les civils (se) sont sortis de la Grande Guerre, mais aussi en étudiant la manière dont les survivants ont voulu la représenter.

Représentations sociales

Tout individu a besoin des représentations sociales pour vivre. « Nous avons toujours besoin de savoir à quoi nous en tenir avec le monde qui nous entoure. Il faut bien s’y ajuster, s’y conduire, le maîtriser physiquement ou intellectuellement, identifier et résoudre les problèmes qu’il pose. C’est pourquoi nous fabriquons des représentations. (…) Elles nous guident dans la façon de nommer et définir ensemble les différents aspects de tous les jours, dans la façon de les interpréter, statuer sur eux et, le cas échéant, prendre une position à leur égard et la défendre. »[1]

Les monuments aux morts, comme diverses productions ou les manuels scolaires, s’inscrivent dans cette optique. En les élaborant, ceux qui ont survécu à la guerre veulent non seulement raconter la manière dont ils l’ont vécue, ce qui les a frappés, mais aussi dire leur vision des choses, leur état d’esprit ainsi que leurs espérances. « Ces monuments doivent dire aux générations futures quels furent nos sentiments, quelle âme vivait chez nous au lendemain de la guerre. Ils doivent nous montrer tels que nous étions et symboliser le geste tendu de nos aspirations et de notre gratitude. »[2] Les monuments aux morts témoignent des représentations de la guerre –la manière dont les survivants veulent la raconter– dans l’après-guerre.

Représentations monumentales

La majorité des monuments aux morts belges ont été érigés au début des années vingt[3]. Pour les familles et les communautés en deuil, il s’agissait, après l’armistice, de se souvenir des morts, de donner un sens à leur disparition, à la guerre, à la vie. Surtout, ne pas oublier.

Si, sur ces monuments, le soldat est –à côté de la Victoire ou de la Patrie– LA figure de la Grande Guerre, plusieurs catégories de civils belges sont également représentées.

Certaines localités, victimes des atrocités allemandes lors de l’invasion, se revendiquent comme « cités martyres » et font construire, sur les lieux des massacres, des monuments spécialement dédiés aux civils fusillés. Celui « à la mémoire des habitants de Lince et Fays lâchement assassinés par les hordes allemandes les 6 et 7 août 1914 » est éloquent et émouvant. Une femme à genoux, portant un bébé, lève le poing en signe de vengeance. Ce monument sera détruit durant la Deuxième Guerre mondiale.

Les déportés économiques ne sont pas oubliés. Sur le monument de Dave et de Dottignies, le soldat et le déporté, se serrant la main, sont également glorifiés. Le monument de Jemappes offre, par contre une toute autre image. Il montre des déportés aux visages décharnés, aux corps amaigris et les vêtements en lambeaux. A la fois victimes et héros, ils protègent de leur corps et sans arme, les autres civils que sont les femmes et les enfants. Ce monument fait du déporté un héros qui, forcé de travailler pour l'Allemagne, défend sa Patrie.

Des monuments collectifs sont érigés aux patriotes fusillés (ou prisonniers politiques) au Tir national de Bruxelles ou à la Grande Chartreuse à Liège. Au sommet de ce monument, se trouve une Patrie ailée, sorte d'ange de la Liberté. Devant un mur, l'agent de renseignements, yeux bandés, poitrine dénudée, mains liées derrière le dos, tête haute, s’apprête à mourir pour la Patrie. Des monuments individuels sont aussi érigés à Philippe Baucq ou à Gabrielle Petit (à Bruxelles et à Tournai).

Quant auxautres civils, ils revêtent diverses fonctions. Les femmes et les enfants sont tantôt présentés comme une justification (c'est eux que l’on défendait), tantôt ils viennent prouver leur reconnaissance aux morts en déposant une couronne de lauriers ou des fleurs. Les enfants symbolisent également l’avenir.

Quelles représentations pour demain ?

A l’heure des dissensions et digressions commémoratives, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que 14-18 fut, pour la plupart des Belges, une guerre belge[4]. Si l’occupant allemand a bien tenté d’exploiter la question linguistique durant la guerre, les souffrances ne furent guère communautaires. Lors de l’invasion, des civils ont été massacrés dans tout le pays. Sur le front, soldats flamands, bruxellois ou wallons ont pareillement souffert. Beaucoup sont morts « pour la Patrie ». Les Belges ont enduré l’occupation. Partout, dès 1916, des milliers de civils ont été déportés pour travailler en Allemagne ou sur le front. Ces expériences de guerre se retrouvent, peu ou prou, sur les monuments commémoratifs.

Ces représentations monumentales témoignent d’une mémoire belge complexe (différentes mémoires nationale, régionale et locale coexistent) qui varie davantage suivant les expériences de guerre des gens que selon la frontière linguistique. Ainsi, il est beaucoup plus pertinent de comparer l’image de la déportation à travers les monuments de Flandre orientale et ceux du Hainaut (zones fortement touchées par ce phénomène) que de tenter, à tout prix, de mettre dos à dos monuments flamands et wallons. Dans l’ensemble, les monuments commémoratifs demeurent les représentations d’une guerre belge.

D’aucuns pourraient aussi être tentés de transformer ce centenaire en symbole de paix. De mettre en avant les « fraternisations » de Noël. Ce serait oublier que ces événements furent sporadiques, voire anecdotiques ; ces fragiles (t)rêves n’ont pas fait cesser les combats. De même, les monuments de 14-18 pacifistes sont rarissimes. Ces représentations monumentales ne s’érigeaient pas contre la guerre. En construisant son monument, la population souhaitait donner un sens à la mort des soldats et des civils, entamant ainsi un travail de deuil.

C’est que, il y a près de cent ans, les inscriptions des monuments commémoratifs revêtaient une autre dimension. Derrière chaque (pré)nom gravé, se trouvait une histoire, un visage aimé, une vie brisée par la guerre. Un mort dont la famille et les amis se rappelaient avec émotion.

Entre utilisation (de certains pans) de l’histoire, mémoire(s) mises entre parenthèses ou en exergue et émotions (?), nous verrons ce que seront ces commémorations…

 

 


[1] D. Jodelet, Les représentations sociales, Paris, 1989, p. 47.

[2] Le Courrier, 24/10/1920.

[3] S. Claisse, Du Soldat inconnu aux monuments commémoratifs belges de la Guerre 14-18, Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 2013. Plus d’informations : www.academie-editions.be

[4] S. de Schaepdrijver, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Bruxelles, 2004. 

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