Acteur et citoyen de paix

Rédigé le 9 février 2007 par: Katheline Toumpsin

Mettre la non-violence en action constitue un enjeu de taille, qui n’est pas toujours évident à mettre en place, même dans nos relations quotidiennes. Comment agir face à la violence de manière non-violente? Autrement dit : comment, lorsqu’on est confronté à une situation de violence, agir de manière à faire cesser la violence sans que cette action n’en engendre une nouvelle?

Cette question est une préoccupation centrale pour une association comme Pax Christi Wallonie-Bruxelles, qui entend contribuer au développement d’une culture de paix par l’éducation de la violence et par le changement des comportements. Mais aussi par la prise de conscience individuelle et collective de notre capacité à tous à devenir acteurs de paix au quotidien.

Pour mieux comprendre comment il est possible de pratiquer la non-violence face au conflit, BePax a choisi de sonder l’expérience d’un accro à la paix. Thierry de Lannoy, permanent au Mir-Irg[1] et engagé depuis de longues années pour le développement d’une culture de paix, milite au quotidien pour donner la priorité à la non-violence. Avec lui, nous tenterons de répondre à cette question complexe : comment agir face à la violence de manière non-violente. 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, précisons que cette question peut s’appliquer tant à des violences éclatant dans des conflits d’ordre interpersonnel, qu’à des situations d’envergure sociétale. Nous verrons également que la non-violence a ses limites, que la meilleure stratégie reste toujours et avant tout l’éducation de la violence et l’apprentissage de comportements et d’attitudes non-violentes en guise de prévention. 

Les conflits, moteurs de changement

Rappelons pour commencer que la violence, ce n’est pas le conflit, mais un dérapage du conflit, où le dialogue cède sa place au rapport de forces. Le problème n’est pas le conflit, mais la gestion du conflit.

L’enjeu est donc d’adopter une attitude ou de développer une stratégie qui (ré)installe le dialogue et le respect de chacun comme mode de relation.

«Le non-violent est celui qui est réellement révolutionnaire, parce qu’il va à l’encontre d’une société où tout s’articule sur le mode de la violence et du rapport de forces (violences sociales, économiques, culturelles…). Ceux qui veulent changer la société par la violence font du réformisme, car ils ne font qu’installer un nouvel ordre, impliquant de nouveaux acteurs, mais fonctionnant dans un même système, obéissant aux mêmes règles d’organisation. Ceux-là ne peuvent en fin de compte obtenir que la paix des cimetières. Or, le recours à la non-violence, instaure un mode de fonctionnement où chaque acteur de la société est respecté. Amis ou ennemis, tous sont avant tout des êtres humains. Il faut arriver à ce qu’on respecte tout le monde, en gardant bien entendu un élément de justice.[2]»  

Géré positivement, et dans le respect de l’ «adversaire», le conflit est moteur du changement humain ou de société. Par le conflit, un nouvel équilibre peut s’installer, établissant de nouvelles règles, comportant plus ou moins de justice, plus ou moins de liberté. 

«Là où s’instaure une réelle politique de dialogue et de concertation, le regard sur l’autre change, les conflits deviennent des occasions de progrès pour chacun.[3]»

Dans le conflit : une place à prendre pour faire place au respect

Dans une situation de conflit, chaque protagoniste impliqué de près ou de loin se retrouve dans l’une des trois positions : auteur, victime ou témoin.                                                                                          

L’emprise que chacun de ces acteurs pourra avoir dans le conflit dépendra de son rapport au pouvoir (de quelle force physique ou intellectuelle, de quelle légitimité, de quelle autorité je dispose), à l’avoir (quels appuis externes ou financiers) et au savoir (quelle est ma connaissance de la situation).

Rappelons qu’avant d’être une action, la non-violence est une attitude éthique, et qu’elle est aussi un choix, une option que chaque être humain peut faire, et qui donne priorité à la vie.

Cela signifie que dans une situation de conflit, chacun est en mesure d’opter pour une gestion positive et non-violente du conflit ou, au contraire, de chercher à résoudre le conflit par la force en écrasant son adversaire, ou en s’écrasant soi-même.

Or, être non-violent, ce n’est ni être hérisson, ni paillasson. Le non-violent ne cherchera pas à éviter à tout prix le conflit, ni à aborder systématiquement les sujets qui fâchent. Il cherchera à ouvrir un autre registre que celui de la violence : celui du dialogue et du respect.

Enfin, parce que c’est d’abord, et avant tout, sur sa propre violence que l’on a prise, et que c’est sur elle qu’il faut agir, le non-violent cherchera toujours à cerner avant tout la violence qu’il a en lui, et celle qu’il exprime ou qu’il provoque. Cela implique d’être capable de maîtriser ses sentiments (de peur, de haine, de mépris). Mais sans cela, impossible de comprendre l’autre, et donc de devenir un acteur de paix, non-violent. 

La non-violence : un choix à des degrés divers

La violence peut être vécue à des degrés très divers : dispute verbale, agression physique, injustice sociale ou économique : elle a plusieurs visages, et plusieurs réponses.

Dans tous les cas, face à un conflit, la première préoccupation de l’acteur non-violent est de chercher à gérer et résoudre le conflit en privilégiant le dialogue et l’écoute active. Il choisira de s’adresser à l’autre en s’exprimant en «je» et sans porter de jugement à l’égard de l’autre, en s’efforçant de comprendre les raisons de la violence que l’autre exprime, et éventuellement y reconnaître sa propre part de responsabilité, et de chercher des solutions valables pour les différents protagonistes. Mais pour laisser place au dialogue constructif, il est indispensable de calmer ses sentiments, et de prendre de la distance par rapport à ses propres émotions. Cela demande une préparation psychologique importante, nourrie d’amour et d’espoir.

Parfois, il faut «laisser du temps au temps» et éviter les causes de tensions pour pouvoir les aborder plus sereinement plus tard, à un moment plus opportun.

L’intervention d’un tiers, le médiateur, peut également s’avérer très précieuse, en particulier si les parties en conflit ne parviennent pas à calmer le jeu par elles-mêmes. C’est le rôle que l’observateur non-violent pourra par exemple assurer. Sa tâche sera de permettre à chacun de parler et d’être entendu, et ensuite d’amener les parties à observer la cause du conflit comme un problème à résoudre et non pas sous le prisme ami/ennemi. De cette manière, l’enjeu du conflit pourra plus facilement s’apaiser et trouver une solution valable pour chacun. Le médiateur pourra, si nécessaire, faire à son tour appel à un second intermédiaire, qui pourra faire part de sa manière de percevoir le conflit, et à qui chacune des parties en conflit devra expliquer son point de vue.

Cette stratégie de la triangulation permet de désamorcer de nombreux conflits engendrés par un manque d’écoute ou de compréhension.

Violences quotidiennes 

Dans certaines situations plus violentes, comme une bagarre ou une agression, d’autres stratégies doivent être mises en place. Une fois de plus, il ne faut pas perdre de vue que le choix d’intervenir, ou non, dépendra de la capacité (physique, morale, rapidité…) et de la légitimité de chacun à intervenir. Chaque situation est différente et nécessite une réponse différente. Il n’y a pas de solution miracle face à la violence.

Prenons le cas d’une bagarre en rue, où les personnes s’empoignent et se frappent durement : intervenir physiquement, ou interpeller les bagarreurs permet d’interrompre le conflit, et dès lors de couper un instant la tension qu’il y a entre eux. On peut ainsi les aider à se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls et à prendre conscience de ce qu’ils font : que la vie en société ne peut pas se construire sur base de rapports de forces déréglés, mais qu’il existe d’autres manières de régler ses conflits. C’est le rôle du contrôle social, qui a tendance à s’étioler dans notre société où la peur et l’individualisme règnent. «Le gros problème de la violence, c’est que c’est une irresponsabilité collective.[4]» Martin Luther King a bien décrit l’enchaînement qui laisse place à la violence : la peur engendre la violence, qui à son tour entraîne la haine, qui elle-même vient justifier la violence ; tout comme la peur entraîne l’inaction[5]

Cette peur, il faut arriver à la surmonter, et ce n’est pas toujours facile. C’est pourquoi, faire appel à un acteur qui détient la légitimité de faire usage de la force légale (organes de police par exemple), constitue également une réponse non-violente efficace. Elle contribue à faire respecter les règles communes de la vie en société. Ce n’est pas être lâche que de ne pas oser intervenir directement dans un conflit : il est parfois bien plus négatif de vouloir aider quelqu’un en se mettant soi-même en danger.

Ce ne sont pas les passants qui doivent assumer le rôle des juges dans le conflit, tout comme ce n’est pas le passant qui rattrape le voleur d’un sac à main qui doit juger du sort qui sera fait au voleur. Il s’agit ici de rappeler que l’intervention directe (s’interposer dans la bagarre, crier «au voleur»…) permet souvent d’interrompre la violence, voire de l’éviter.

Résoudre le conflit et/ou rendre justice sont des étapes dissociées, et pas nécessairement exercées par les mêmes acteurs.

Pour reprendre l’exemple du voleur de portefeuille, c’est au passant à crier «au voleur», c’est au policier à amener le voleur devant la justice. Ce n’est pas au passant à décider de le frapper ou de le relâcher. Son rôle se limite à le maîtriser et à appeler la police. Dans la cas de la bagarre dans la rue, un homme fort pourra s’interposer et faire la médiation du conflit, alors qu’une personne plus fragile physiquement ou âgée aura le réflexe de faire appel à quelqu’un ou d’appeler les stewards ou forces de l’ordre.

La non-violence : une arme redoutable contre l’injustice

Dans certains cas, le conflit implique des acteurs institutionnels. Il peut s’agir  par exemple d’une entreprise (exploitation de ses employés, pollutions…), des institutions politiques, ou encore de Lois. La dynamique de l’action non-violente s’enracine alors dans la prise de conscience collective d’une injustice, face à laquelle les acteurs non-violents décident de déclencher un conflit, dans le but de faire cesser cette injustice.

Dans les pays démocratiques, il existe des démarches légales pour faire changer des lois, imposer un code de déontologie à l’entreprise, etc… Cette voie légale doit bien entendu être privilégiée, et c’est la moins violente qui soit.

Seulement parfois, elle ne permet pas d’aboutir à ses fins. Par conséquent, les acteurs non-violents peuvent décider de passer à l’action, tout en gardant à l’esprit la même logique de dialogue et de respect de l’autre.

Organisée, fouillée, préparée et réfléchie, le succès de l’action non-violente  réside dans la persistance de l’action, et dans la justesse de sa stratégie à l’égard de l’adversaire visé (repérer les personnes ou groupes impliqués, définir un moment, un lieu et un type d’action).

Qu’il s’agisse de manifestations, de sit-in, de théâtre de rue, de marches silencieuses, de grèves de la faim, de distributions de tracts, ou de méthodes plus lourdes, telles que la non coopération (boycotts, grèves) où la désobéissance civile, l’action non-violente gagnera à être répétée, entraînée. En effet, les conséquences peuvent parfois être lourdes pour le non-violent (coups, prison, etc…). Car si l’action dérape, et que le non-violent fait usage de la violence, il légitime l’action de l’ «adversaire», et décrédibilise ainsi toute son action.

L’opinion publique via les médias est souvent sollicitée, et son soutien se révèle souvent décisif. Malheureusement, les actions non-violentes sont souvent peu médiatisées car elles sont moins spectaculaires qu’un attentat où une prise d’otages.

La non-violence, une stratégie pleine d’espoir, mais parfois limitée !

Nous avons pu constater qu’il n’est pas toujours possible de se faire accepter comme intervenant ou médiateur légitime pour mettre fin à un conflit ou à une situation violente. Cela explique la peur que l’on peut avoir à intervenir  personnellement, et elle est légitime également. Le non-violent n’est pas un héros qui court au devant de tous les dangers, il est un être humain qui fait le choix de la non-violence d’abord pour lui-même, et qui interviendra dans les conflits des autres dans la mesure de ses possibilités et de ses capacités. Ce n’est pas une question de lâcheté.

Construire la paix est un projet collectif qui a besoin d’acteurs engagés et persévérants, pas de héros enterrés ou blessés dans leur corps et dans leur âme. «Il y a des fois où il faut reconnaître qu’on n’est pas capable de réagir, en tous cas pas dans l’immédiat.»

La non-violence a ses limites : elle est une méthode d’action qui suppose d’avoir face à soi une personne humaine capable d’écoute, tout comme, face à des enjeux sociétaux, elle ne triomphe souvent que grâce à la mobilisation collective.

Mais dans tous les cas, elle reste une victoire, car elle n’entretient pas le cycle de la violence. Son secret? Considérer son adversaire d’abord et avant tout comme humain, et éviter ainsi de générer des victimes de la guerre, et des victimes de la paix.

Si l’on veut être plus pragmatique, on dira que répondre à la violence par la violence ne fait que justifier et légitimer la violence de l’autre, jusqu’à ce que le rapport de forces tourne à notre avantage. Mais la stabilité (que nous n’appellerons pas «paix», car la paix est bien plus que le silence des canons) ne pourra durer que le temps voulu sans parvenir à conserver la position de supériorité. Là aussi, faire le choix de la violence sonne déjà comme un échec.

Gandhi avait déjà écrit la conclusion : «avec la Loi du Tallion, œil pour œil et dent pour dent, on ne fera que construire une société d’aveugles !»

 


[1] Mouvement International de la Réconciliation, Internationale des Résistant-e-s à la Guerre, rue Van Elewijk, 35 – 1050 Bruxelles. 

[2] Op cit, Thierry de Lannoy, entretien du 08.05.2007

[3] Op cit. Elisabeth Maheu, « Le travail d’équipe est à développer à l’école », Alternatives Non Violentes n° 132, 2004.

[4] Op cit, Thierry de Lannoy, entretien du 08.05.2007

[5]«  Non-violence au quotidien », in La non-violence après Gandhi, Magasine d’Information Spirituelle de Solidarité Internationale n° 498, 2005.

 

 

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