Comment aider la Syrie ?

Rédigé le 28 septembre 2012 par: Nicolas Bossut,Philippe de Briey

Paolo Dall'Oglio est un jésuite italien établi en Syrie depuis une trentaine d'années. Depuis le début de la révolution syrienne, il ne cesse d'appeler au dialogue et à la solidarité de tous les Syriens ; une position qui a fait de lui un symbole de la non-violence et lui a valu d'être expulsé par le régime de Bachar el-Assad. La violence de la répression le pousse aujourd’hui à réclamer de l’aide pour la Syrie.

Alors qu'il étudie à Beyrouth au début des années 80, le jeune jésuite découvre les ruines d'un monastère catholique syriaque, Mar-Mûsa, qu'il entreprend de reconstruire. Ordonné prêtre catholique syriaque, il consacre sa vie et celle de son monastère au dialogue islamo-chrétien. Son succès est tel que 50.000 personnes, dont la majorité de locaux, visitent chaque année son monastère. En 2009, les universités catholiques de Louvain (UCL et KUL) lui décernent un doctorat honoris causa lors d'une cérémonie placée sous le signe de la multiculturalité. 

Premières manifestations

La vie du Père Paolo comme celle de millions d'autres syriens bascule à partir du 15 mars 2011, date à laquelle se déroule dans la foulée du Printemps arabe la première manifestation contre le régime de Bachar el-Assad.

La famille el-Assad tient la Syrie d’une main de fer et ne peut accepter aucune contestation de son pouvoir. Aucune réunion publique, aucune manifestation n’est tolérée sans son accord. La liberté d’expression et de presse sont quasiment inexistantes. Même les prêches dans les mosquées et les églises sont relus par la Sûreté de l’Etat.

Yahia Hakoum était l’un des cinq organisateurs de cette première manifestation. Il témoigne : « Internet a été un espace de liberté incroyable pour les jeunes. C’était le seul endroit où nous pouvions parler. Malgré les tentatives du régime d’interdire l’accès à Facebook ou Youtube, il restait toujours possible de pirater le système. » Galvanisés par la chute des pouvoirs tunisiens et égyptiens, les jeunes s’imaginent pouvoir obtenir aisément les droits démocratiques auxquels ils aspirent.

Le 13 mars 2011, quinze écoliers sont arrêtés à Deraa pour avoir tagué sur les murs de leur école les slogans de la révolution égyptienne. Les enfants seront emmenés en prison, puis torturés. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Un appel à la manifestation le 15 mars est lancé sur Facebook par Yahia et ses amis. Le succès est immédiat ; 40.000 personnes annoncent leur participation à l’événement. Le jour-même, ils seront à peine quelques dizaines. Les Syriens ont encore peur.

La menace est cependant suffisamment forte pour que le régime réagisse avec vigueur. Les quelques manifestants sont arrêtés et torturés. Les jours qui suivent, leurs familles et amis prendront le relais et battront eux aussi le pavé pour réclamer leur libération. Progressivement, les manifestations s’étendent à tout le pays.

Elles resteront non-violentes, non parce que la non-violence est une tradition syrienne mais parce que les manifestants ont estimé qu’elle était la meilleure stratégie pour arriver à leurs fins. Bachar el-Assad, de son côté, a adopté la stratégie inverse. Il fait preuve d’une extrême violence à l’égard des manifestants.

Bientôt, il devient impossible de rester neutre pour les Syriens. La violence de la répression est telle qu’on ne peut y rester insensible. Les jeunes ont été inconscients en défiant Bachar mais la réaction de ce dernier nous a obligés à les soutenir. Nous ne pouvions rester indifférents au spectacle de nos jeunes battus, torturés et assassinés par les forces de l’ordre. Nous sommes tous dans le même bateau maintenant, explique le Père Paolo. 

Susciter la peur de l’islamisme

Afin de fédérer les foules autour de lui, Bachar el-Assad reprend le discours du régime : il est le défenseur des minorités, au premier rang desquelles figurent les Chrétiens et les Alaouites, groupe ethnique et religieux dont il est lui-même issu. Sans sa protection, ces minorités devraient se soumettre au diktat des Sunnites qui forment la majorité de la population et qui ne tarderaient pas à imposer un Etat islamiste. 

Ce discours trouve un écho dans la population. Depuis leur plus tendre enfance, on explique en effet aux Syriens que les minorités sont menacées par les Sunnites. On agite devant eux le spectre de l’islamisme radical. Les populations sont montées les unes contre les autres plutôt que d’être amenées à mieux se connaître et à dialoguer.

Alors que la révolte gronde et que les forces armées sont amenées à tirer sur les manifestants, les déserteurs ou les jeunes qui refusent de faire leur service militaire sont de plus en plus nombreux. Tous ne sont pas traités de la même façon. Ainsi, un Sunnite est exécuté tandis qu’un Chrétien ou un Alaouite sera simplement emprisonné.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que Bachar el-Assad trouve des supports parmi les chrétiens, non parce qu’ils l’apprécient particulièrement mais plutôt parce qu’ils ont peur de ce que l’avenir pourrait leur réserver. Certains dignitaires de l’Eglise, dénonce Paolo Dall’Oglio, vont jusqu’à fermer les yeux sur les exactions des forces de sécurité, pour défendre celui qui affirme les protéger, en dépit des évidences et de la force du message évangélique qui devraient les animer.

Une « démocratie consensuelle »

Ce n’est pas le chemin que choisit le supérieur de Mar-Mûsa. En juillet 2011, il publie un texte dans lequel il indique le chemin d'une transition pacifique vers l'instauration d'institutions démocratiques, fondée sur le consensus des différents groupes sociaux et communautés religieuses qui cohabitent dans le pays. En effet, le Père Paolo croit encore à la réconciliation du peuple syrien. Il pense qu’il est encore possible que les jeunes, ceux qui les soutiennent et les partisans de Bachar el-Assad puissent vivre dans le même pays et trouver un terrain d’entente, pour autant que la liberté d’opinion et d’expression soient respectées.

Le Père jésuite propose également de soustraire la Syrie au jeu des puissances. Un statut de neutralité militaire, politique et économique la protégerait selon lui des manœuvres de ses puissants voisins, qu’ils soient Turcs, Iraniens, Israéliens, voire Russes, Européens, Chinois ou Américains.

La réaction du régime est immédiate ; le Père Paolo reçoit un avis d'expulsion. Son combat n’a pas l’heur de plaire. Quelques mois plus tard, tandis que la répression ne cesse de s’intensifier, le monastère recevra la visite d'une trentaine d'hommes armés et masqués. Le régime ne semble même plus prêt à entendre une voix discordante prêchant le dialogue.

Le droit à la légitime défense

Bachar el-Assad ne cherche donc pas, on le voit, à sortir du conflit par la négociation. Sa seule réponse a été et demeure plus que jamais d’arrêter systématiquement ses opposants ou ceux qu’il soupçonne de l’être et de les torturer pour les démolir physiquement et moralement. Sa logique a sans cesse été de pousser les opposants à la violence, pour pouvoir ensuite la leur imputer.

Cette stratégie a été payante. L’opposition syrienne a basculé dans la violence, se dotant même d’une armée composée de déserteurs et de citoyens. Poussés par les médias fidèles au pouvoir, certains entrent dans son jeu en reprochant à l’opposition d’avoir pris les armes et d’avoir abandonné leur posture non-violente. Le Père Paolo leur rétorque, rappelant l’art. 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, que « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Doit-on, ajoute-t-il, assister impuissant à l’exécution des ses fils et filles, à la torture de ses voisins, amis ou collègues ?

Toujours d’après le Père Paolo, on ne peut renvoyer Bachar el-Assad et ses opposants dos à dos, comme s’il y avait une équidistance entre les deux armées, entre celle qui dispose d’avions, d’hélicoptères, de tanks, de services secrets et celle qui n’en dispose pas !  La disproportion des forces en présence est trop évidente.

Aider l’opposition ?

Paolo Dall’Oglio continue. Il affirme qu’on a, non seulement le droit, mais le devoir, de fournir à la résistance syrienne les armes dont elle a un besoin urgent et indispensable pour protéger la population des avions, hélicoptères et tanks qui la bombardent d’une manière indiscriminée. La théologie catholique reconnaît ce droit légitime d’un usage limité, proportionné et autodiscipliné de la force en vue de mettre fin à la logique de violence totale qui est celle du pouvoir.

Rassurez-vous cependant, ajoute le prêtre, je reste enraciné dans la non-violence et je plaide pour qu’il y ait davantage de combattants désarmés et d’actions non-violentes, mais nous ne pouvons pas, au nom de la non-violence, refuser d’aider l’Armée libre. Ce serait une grande hypocrisie. 

Il ne s’agit pas d’envahir le pays, insiste-t-il, mais bien de donner à la résistance les moyens militaires, notamment de défense anti-aérienne, d’arrêter les bombardements et de convaincre ainsi les Russes et les Iraniens qu’il n’est pas dans leur intérêt de continuer à soutenir ce régime. C’est seulement alors que le régime acceptera de négocier et que l’envoi de casques bleus sera possible.

Que faire ?

Ayant entendu le message du Père Paolo, on peut désormais se poser la question de la suite que nous aimerions lui donner. Nous admirons bien entendu le courage et la détermination de la société syrienne qui lutte pour la liberté, la démocratie. Nous sommes également convaincus que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie fait partie, malgré ses spécificités, du même processus qui a commencé en Tunisie en décembre 2010 et qui est en train de faire tomber, l'une après l’autre, les dictatures du monde arabe. 

Nous regrettons, même si nous en comprenons les raisons, que le conflit syrien soit devenu militaire. Nous regrettons également, comme le Père Paolo, les actions inacceptables perpétrées par les combattants des deux camps. Aucune guerre n’est pure, malheureusement.

Nous savons aussi qu’un changement de régime, s’il advenait, sera long, difficile, contradictoire et que son résultat final n’est pas garanti d’avance. Par contre, nous n’acceptons pas que ce constat puisse justifier un manque de réaction et de mobilisation de la communauté internationale aux côtés des démocrates syriens. Nous voulons que nos dirigeants passent plus décidément à l’action et que l’Europe assume un rôle plus actif pour mettre fin à cette tragédie.

Nous comprenons cependant très bien la volonté du Père Paolo de protéger les populations de la folie meurtrière, d’où qu’elle vienne. En tant que mouvement de paix, Pax Christi ne peut évidemment donner son support à une quelconque demande d’armement mais entend répondre à l'appel du Père Paolo pour un plus grand engagement de la société civile européenne au côté des démocrates syriens, dans une optique de paix et de réconciliation. 

Que faire alors, pour aider les Syriens ? Nous demandons :

  • D’augmenter l’aide humanitaire aux réfugiés et aux déplacés syriens, non seulement dans les pays limitrophes mais également et surtout à l’intérieur de la Syrie ; 
  • De faciliter l’accès en Europe des demandeurs d’asile syriens, de leur fournir un accueil adéquat et de faciliter leurs mouvements à l’intérieur de l’UE ; 
  • D’augmenter les fonds mis à disposition par l’UE pour soutenir les défenseurs des droits de l’Homme syriens ;
  • De renforcer la politique des sanctions et de frapper toute entreprise ou tout individu qui contribue au maintien de ce conflit ;
  • De soutenir activement les appels du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies pour que les crimes perpétrés en Syrie soient référés à la Cour Pénale Internationale ;
  • D’accentuer les pressions sur les puissances impliquées dans le conflit afin d’arrêter tout soutien militaire au régime syrien.

 

  

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