Cultiver et métisser nos identités

Rédigé le 31 juillet 2012 par: Amandine Kech

Notre société belge se constitue tous les jours de nouvelles diversités. Nourris de principes démocratiques et imprégnés par notre société prônant l’individuation , nos jeunes reconnaissent, assument et revendiquent pour diverses raisons leurs identités culturelles, sociales, de genres, religieuses et autres. Cette multitude de points de vue peut constituer un terreau d’innovation pour le bien être de toutes et tous, chaque jeune accepté et valorisé dans sa différence. Néanmoins, l’expression et la cohabitation de diverses façons de vivre et de penser sont également sources de conflits.

Dans ce contexte, comment soutenir les jeunes porteurs de multiples identités dans leur participation à des projets communs de société ? Ce texte abordera certaines problématiques d’identités liées aux origines des jeunes dans deux milieux : l’école et la rue. Il sera aussi fait mention de pistes de travail, évoquées par des jeunes eux-mêmes et par des travailleurs sociaux, à mettre en place avec la jeunesse issue de l’immigration pour favoriser sa contribution aux projets de société[1]. Enfin, il proposera aux jeunes une piste d’action choisie par deux associations, BePax et la Commission Justice et Paix, pour les accompagner dans une démarche de dialogue.

Des écoles, telles des cocons ou des prisons culturelles

Pour connaître certaines difficultés vécues par les jeunes issus de l’immigration en milieu scolaire, on peut s’appuyer sur une recherche de Pascale Jamoulle, parue sous le titre Adolescences en exil [2]. Celle-ci a été réalisée dans les quartiers du croissant pauvre de Bruxelles, lesquels entourent le centre ville par le Nord-Ouest et sont essentiellement habités par des personnes issues de l’immigration. Lesjeunes issus de l’immigration y ont décrit leurs écoles comme des univers « monoculturels ». Leur milieu scolaire est pour eux comme un cocon culturel confortable mais aussi telle une prison dont ils ne peuvent sortir[3]. Ils considèrent que la mixité culturelle n’est pas établie au sein des écoles et ceci leur apparaît comme une volonté de l’Etat belge. De plus, ces jeunes issus de l’immigration s’estiment surreprésentés dans les filières techniques. Sur base de ces observations et considérations,  ils construisent une vision de l’Etat inégalitaire et discriminant.

Ces jeunes pointent chez eux-mêmes une survalorisation de leurs origines ethniques et une méconnaissance du français. Les questions ethniques et sexuelles sont très imbriquées : un contrôle des élèves masculins est exercé sur certains espaces scolaires.

Cette homogénéité culturelle décrite par ces jeunes est envisagée par d’autres avant tout comme une homogénéité sociale[4]. Dans un cas comme dans l’autre, pour participer aux projets d’une société mixte aux niveaux sociaux et culturels, il est très important que les jeunes de différents milieux et horizons aient une meilleure connaissance réciproque. 

Comment soutenir ces rencontres ? Les propositions avancées sont multiples : décret inscription, mixité au niveau de l’habitat, travail de changement social au sein des écoles elles-mêmes… Au cours de la recherche de Pascale Jamoulle, les jeunes eux-mêmes ont formulé diverses demandes : ils souhaitent que l’Etat garantisse la mixité dans les écoles et soutienne la mobilité urbaine et sociale. Ils préconisent la création d’espace de recherche, de création, de métissage identitaire et de mise en question des normes de genres.

Des travailleurs sociaux écartelés entre guidance et surveillance 

Dans leurs quartiers, les jeunes issus de l’immigration vivent en groupe. Se retrouver en groupe est motivés par plusieurs objectifs: se sentir protégés, occuper le territoire urbain, se faire une réputation et se faire craindre. Les conséquences de ces regroupements sont entre autres l’exacerbation de la violence, notamment de genre, et la territorialisation de Bruxelles.

C’est dans ce contexte que les travailleurs sociaux accompagnent les jeunes issus de l’immigration dans leurs trajectoires de vie. Dans une étude menée par Ural Manço[5], les animateurs de rue désignent leur principale mission de travail comme de la guidance en vue de susciter l’autonomie et l’émancipation. Ils encouragent le dialogue qui doit aider chaque jeune à trouver ses racines et ses limites pour aller vers le métissage, les multiples appartenances culturelles. Ils mettent en avant l’équivalence de ces appartenances et travaillent celles-ci pour construire ensemble une nouvelle culture commune : une culture du débat qui refuse l’insulte et accepte la critique.

A l’occasion de cette étude, les travailleurs de rue ont dégagé plusieurs problématiques structurelles de travail de terrain. Premièrement, la discordance entre d’une part, leur éthique professionnelle, c’est-à-dire l’accompagnement, le dialogue, et d’autre part, la pensée d’Etat. Ils perçoivent celle-ci comme une politique centrée sur des logiques gestionnaires et sécuritaires dont l’objectif est de garantir la tranquillité publique et non l’émancipation des jeunes.  Deuxièmement, les travailleurs sociaux pointent la problématique de la gestion de la diversité: en créant du lien au sein des communautés, ils craignent de renforcer une identité unique ou une appartenance au quartier.  Enfin,  ils soulignent l’importance de la diversité des travailleurs eux-mêmes. 

A travers ces problématiques soulevées, il apparaît que les travailleurs sociaux souhaitent soutenir au mieux les jeunes issus de milieux et horizons divers à participer aux projets de société, en les guidant, en les encourageant à dialoguer et à se forger différentes identités : être musulman ET belge, schaerbeekois ET d’origine turque, croyante ET laïque ET…  Cependant selon eux, ces axes de travail, d’accompagnement,  ne semblent pas suffisamment appuyé par l’Etat.

Associer nos identités au sein d’un groupe de jeunes

La mixité culturelle et sociale au sein des écoles est un travail de grande envergure, tout comme la perméabilité des quartiers et communautés « ethniques » : belgo-belge, francophone, néerlandophone, turque, congolaise, marocaines, européennes,... Ces sont des enjeux majeurs pour la paix et la cohésion sociale.

En qualité d’associations d’éducation permanente, comment se positionner par rapport à ces problématiques ?  Comment soutenir les jeunes porteurs de multiples identités dans leur participation à des projets de paix et de cohésion sociale ? Les pistes de travail évoquées par les jeunes et les travailleurs sociaux dans les recherches de P. Jamoulle et U. Manço sont de véritables opportunités pour proposer des actions d’éducation permanente en phase avec les aspirations citoyennes.

Par rapport à ces pistes, la Commission Justice et Paix et BePax souhaitent proposer un espace de rencontres, d’expressions, d’actions et de revendications dont l’objectif global serait le dialogue entre jeunes issus de différentes composantes de la société belge et entre jeunes belges et internationaux. 

En effet, le dialogue est à la base d’une meilleure connaissance de l’Autre, de son quotidien, de ses peurs, de ses aspirations. Les échanges permettent de déconstruire les stéréotypes et de reconstruire de nouvelles relations. Ce projet correspondrait ainsi aux souhaits des jeunes et des travailleurs sociaux d’accompagner le métissage des identités en mettant à disposition un lieu où les jeunes peuvent rencontrer des personnes différentes, débattre et agir dans un esprit de respect mutuel.

Nous proposons aux jeunes un projet initial de journalisme engagé, sous forme de portraits de citoyens représentatifs de la diversité identitaire en Belgique et à l’étranger. Les articles, photos et vidéos seront diffusés en ligne via un web journal consacré à cette initiative. Ces reportages multimédia pourront être à la base d’autres actions proposées par les jeunes eux-mêmes. Un développement intéressant serait  par exemple d’aller à la rencontre de nos élus pour les informer directement des interrogations, difficultés et initiatives de citoyens belges en matière d’échange entre communautés.

Le dialogue se passera donc à plusieurs niveaux. Tout d’abord, entre les jeunes qui feront partie du groupe, que nous espérons le plus diversifié possible. Ils seront invités à exprimer leurs questionnement ou par exemple leurs préjugés par rapport aux différentes identités ethniques, communautaires, sociales, sexuelles, religieuses... Ensemble, ils débattront et dégageront des thèmes de société ou des profils de personnes qu’ils souhaiteraient aborder dans leur web journal. Ensuite, l’étape du reportage sera un moment de dialogue entre les jeunes membres du groupe et des personnes porteuses d’identités différentes. Le troisième lieu de dialogue sera virtuel : il s’agira d’avoir des échanges constructifs avec les internautes à propos des diversités. Enfin, comme exprimé plus haut, ce projet initial pourra être la base d’autres initiatives, envers les élus, les média, les écoles, les maisons de quartiers, …

Nous espérons ainsi, aux côtés des jeunes eux-mêmes, des travailleurs sociaux, des écoles, des chercheurs, du milieu associatif, de l’Etat et d’autres parties prenantes comme les parents et tous les citoyens, encourager concrètement chacun à être acteur d’une société métissée au sein de laquelle les jeunes sont des promoteurs de dialogue.

 


[1] D’après le colloque Agir auprès des jeunes tiraillés culturellement. Questions sur les pratiques quotidiennes des travailleurs de terrain, Bruxelles 23 mai 2012

[2] JAMOULLE Pascale, MAZZOCCHETTI Jacinthe, Adolescences en exil,  Coll. « Anthropologie prospective », Academia, 2011. 

 

[4] FRANCK Isabelle,  Enseignement : La mixité sociale peut-elle se décréter ?, en ligne < http://www.entraide.be/uploads/media/2012-01-mixte_sociale_ecole.pdf>,consulté le 6/07/2012.

[5] Manço Ural (coordinateur), Affaires d’identité ? Identités à faire !  Travail social et vivre ensemble. Expérience bruxelloise. Coll.« Compétences interculturelles », Paris : L’Harmattan, 2012.  

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