De peur de se brûler, il sauta dans le feu

Rédigé le 22 juin 2016 par: Guillaume Sneessens

Nous avons tous notre avis, et nous tenons à le faire savoir. C’est que depuis l’avènement de l’internet, les moyens de dire au monde entier ce que nous pensons n’ont cessé de devenir plus accessibles. Il y a 15 ans nous tenions des blogs ; nous avons ensuite réagi sur les forums au bas des articles de presse ; puis est arrivé Facebook et le moyen de mettre en scène notre vie ; et enfin, crème de la crème : twitter !

Dire tout ce qu’on pense en quelques signes… C’est dire si on pense, et si  par conséquent, on est.

Pour exister, nous devons avoir un avis tout le temps, un avis rapide, un avis en quelques signes, un avis sur tout, sur tout ce qu’on connait, ou pas. Nous publions, partageons des petites vidéos, des petits textes venus d’on ne sait où, et apparus sur la page d’un contact. Nous nous fendons d’une petite réplique bien sentie.

Etes-vous plutôt adepte de l’avis dit « consensuel », ou préférez-vous surprendre le monde (enfin votre monde) en émettant un avis original, apparemment construit, surprenant, apparemment critique, sous forme de nique aux discours officiels ?

Vous êtes plutôt pour la deuxième proposition ? Vous voulez montrer qu’on ne vous la raconte pas, à vous ?

Fantastique ! Le Kremlin a des outils pour vous. Même si vous ne le savez pas. Surtout si vous ne le savez pas !

Dans le contexte prédécrit de l’hypershortmédiatisation (oui, c’est un néologisme), plus que jamais, l’information est un enjeu de pouvoir. Les voisins de la Place rouge l’ont bien compris. Ils ont également parfaitement compris la forte demande de récits alternatifs et d’explications simplistes sur les maux de ce monde…

Russia Today est créée au milieu de la première décennie du XXIème siècle pour, selon l’objectif avoué, concurrencer les informations des médias occidentaux, et les chaînes d’information en continu comme CNN et la BBC. J’ai bien écrit « concurrencer les informations des médias occidentaux », et pas « concurrencer les médias occidentaux ». La précision a son importance.

Des informations pures, non interprétées et sans jugement de valeur, n’ont pas, dans nos pays, l’habitude d’être concurrencées, et pour cause : on ne peut normalement pas leur faire dire ce qu’elles ne disent pas. Une information est un fait objectif ou au moins objectivement construit.

C’est le tour de force que veut nous imposer Russia Today : en anglais et en continu, cette chaîne dite d’information, prend de façon plus que fréquente le contrepied des informations diffusées sur nos chaînes. Comme si il y avait les informations officielles, imposées par nos régimes-qui-ne-nous-disent-pas-tout, et les informations cachées, tues, secrètes.

« 911 raisons qui font que le 11 septembre a (probablement) été fomenté de l’intérieur » est, par exemple, le titre d’un article de Russia Today. Si c’est la Russie qui le dit !

Autrefois, nos pères avaient l’habitude de se méfier de la propagande du Kremlin. C’est un réflexe qui s’est perdu. Il faut dire que la propagande a changé, s’est faite plus subtile, plus adaptée à nos failles et à l’horizontalité des réseaux sociaux. Elle avance beaucoup mieux masquée et donc beaucoup plus efficacement.

RT (Russia Today) s’est associée à des réseaux européens ou américains, émettant des discours délirants, conspirationnistes. Elle leur offre une tribune inespérée. Des Soral, Meyssan, Lyndon LaRouche, trouvent refuge et temps d’antenne sur RT. Des négationnistes, des membres du Ku Klux Klan y trouvent pignon sur rue. Et nos « esprits libres » qui croient échapper à « la propagande du système » tombent à pieds joints dans celle de l’autre, soit de manière parfaitement inconsciente, soit selon une logique géopolitique naïve qui voudrait que l’ennemi de mon ennemi soit mon ami…

M. Poutine ne s’arrêtera pas là. Il a de grands projets, en France notamment. L’Institut de la démocratie et de la coopération existe déjà, sorte de think thank aux objectifs assez troubles.

Une centre culturel et religieux, avec une église aux dômes impressionnants et un institut slave, devraient trouver place à Paris à côté du quai Branly. Une chaîne Russia Today en français devrait voir le jour, elle existe d’ailleurs déjà sous forme embryonnaire en tant que site internet alimenté par une dizaine de personnes à Paris.

Et ça fonctionne, les idées russes progressent, les partis soutenus par la Russie progressent, la Crimée russe est une idée (devenue réalité) qui n’était pas combattue par certains élus français avant qu’elle ne soit imposée par les armes.

L’Europe commence à prendre la menace très au sérieux

Le 1er septembre dernier, l’Union européenne a lancé une équipe visant à surveiller les médias russophones et répondre, en russe, aux désinformations qui visent directement l’Europe.

Ne sommes-nous pas déjà très en retard ? La Russie joue déjà sur notre terrain et nous commencerions à réagir sur le leur ? Que mettre en place ici ? Et puis que mettre en place, qui ne soit pas susceptible de passer pour un « geste de défense du système » et rejeté comme tel ?

La première réaction appartient en toute hypothèse aux citoyens. Nous devons être attentifs, ne pas partager, publier ou dire n’importe quoi. Les opinions conspirationnistes ne sont pas à prendre à la légère. Derrière ceux qui les écrivent ou les énoncent, il y a des jeux de pouvoirs conséquents, des enjeux importants, des risques non négligeables, à terme, pour chacun d’entre nous.

En voulant éviter que votre avis ne vous soit dicté par qui que ce soit, et en partageant des articles émettant des thèses nos relayées sur nos médias classiques,  vous pourrez en réalité vous faire dicter votre avis par M. Poutine, ni vu, ni connu. Se jeter à l’eau, pour ne pas être mouillé.

Certains irréductibles diront : « et alors ? »

M. Poutine n’est-il pas celui qui a redonné vie à la Grande Russie ?

Certes, l’opposition y est muselée, assassinée en rue ; certes il vaut mieux y être blanc, chrétien, riche, hétérosexuel et ami de M. Poutine et ce, sans jamais lui faire de l’ombre ;  certes il ne vaut mieux pas être une Pussy Riot… mais M. Poutine n’est-il pas le seul à pouvoir poursuivre « les terroristes jusque dans les chiottes » ? N’est-il pas le seul capable de nous montrer comment redonner force, crédibilité et grandeur à nos nations ?

Pas vraiment, non.

La grandeur de nos nations, il s’en fiche.

L’éclatement de l’Europe, la disparition d’un rival, voilà ce qui plairait à M. Poutine. L’idée de Grande Russie se voit en effet contrecarrée par une Europe puissante, qui s’étendrait de Londres à l’Ukraine.

L’éclatement de l’Europe est un rêve auquel on pense plus qu’en se rasant le matin, au Kremlin.

Accorder des prêts à l’eurosceptique Nigel Farage, au FN de Marine Le Pen, soutenir Pegida, inviter Filip De Winter à Moscou, féliciter Marie Le Pen lorsqu’elle gagne des élections, ouvrir ou fermer les vannes des réfugiés sur l’Europe avec plus ou moins de bombardements sur les populations en Syrie, voilà les autres outils actionnés par M. Poutine.

Une fragmentation de l’Europe, une fin de l’isolement de la Russie au sein de l’Onu, l’émergence de la Russie comme superpuissance, tout cela pourrait ne pas demeurer de la politique fiction. Mais à quel prix pour nos populations ? Rappelons-nous des journalistes assassinés en Russie, des opposants abattus en pleine rue, des chanteurs emprisonnés, des oligarques portés au faîte de la puissance et abattus d’un seul signe de la main.

Alors, redonner force et grandeur à nos nations européennes en liquidant l’Europe, de peur de ne plus être maître chez soi, en suivant la voie qui nous est tracée par la Russie ? Permettez-moi de douter de l’efficacité du stratagème – en particulier pour la petite Belgique... Ce serait donner les clés de la cité à M. Poutine.  Cela reviendrait à se jeter dans le feu, pour ne pas être brûlé.

Pensez-y avant de partager des articles de Russia Today, pensez-y avant de taper sur le soi-disant « politiquement correct » de nos médias, pensez-y avant de voter.

Ceci est mon avis, et je tenais à vous l’écrire. 

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