Désarmer les imaginaires pour ouvrir le dialogue

Rédigé le 7 mars 2007 par: Katheline Toumpsin

Penser la cohabitation entre les cultures est une exigence majeure de la démocratie, et un enjeu central pour le développement d’une culture de paix dont nous sommes tous acteurs. Or, dans un climat de diversité sociale et culturelle tel que nous le connaissons, c’est bien souvent le sentiment de méfiance, voire de peur qui domine. Comme si la proximité de la différence, plutôt que de favoriser la rencontre et l’ouverture, attisait davantage la peur et le repli sur soi.

 

En Belgique, comme ailleurs en Europe, la question du dialogue interculturel et interreligieux est un enjeu crucial et incontournable pour l’évolution de la cohésion sociale. De plus en plus composite, notre société doit agencer le puzzle social qui la constitue de manière à favoriser une « convivance » positive, un « vivre ensemble » qui laisse place à l’échange, et qui construise son capital sur base de la richesse de la rencontre des différences.

De nombreuses associations, dont BePax, encouragent ces démarches de dialogue et d’ouverture à « l’autre ». Se livrer au dialogue avec un tout autre que soi pose la question fondamentale de l’identité, et des stéréotypes qui y sont associés.

Déconstruire les imaginaires

Avant d’entrer en dialogue avec l’autre, il est important de définir qui nous sommes, de se centrer d’abord sur soi. Mes héritages culturels, historiques, religieux… et l’idéologie qu’ils véhiculent, alimentent ma perception du monde. C’est ce qu’on appelle « l’imaginaire », source de bien des stéréotypes, positifs ou négatifs. C’est au départ de cet imaginaire que je construis l’image que je me fais de moi-même, ainsi que celle que je me fais de « l’autre ». Cet imaginaire est constitutif de mon identité, construite en partie par points de ressemblance et de dissemblance de l’autre. Pour le dire en deux mots, l’identité se base sur deux volets : qui sommes-nous, comment se définit-on pour nous-mêmes ? Mais également : qui ne sommes-nous pas ? 

La question de l’identité, par la manière dont elle conditionne la relation, est un enjeu central dans les démarches de dialogue interculturel, en ce compris interreligieux.

Comme deux faces d’une même pièce, poser la question de l’identité fait inévitablement appel à celle de l’altérité. Je suis ce que je suis à partir de ce que je ne suis pas. Et l’autre est étiqueté au départ de mes propres référents, c’est inévitable. Mais il est aussi indispensable de connaître les référents à partir desquels je construis ma perception de l’autre, afin de s’en défaire et de laisser place à une véritable rencontre, passer de la connaissance à la reconnaissance de l’autre au sens où l’entend le philosophe Levinas : passer d’une connaissance basée sur l’imaginaire et où l’écoute ne peut s’enraciner que dans les a priori, à la reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est. Reconnaître l’autre tel qu’il est et non pas tel que l’on voudrait qu’il soit, tel qu’on imagine qu’il est.  Une relation interculturelle - et tout simplement humaine – basée sur la reconnaissance de l’autre, dans sa différence et sa ressemblance, constitue la base d’un dialogue interhumain.

Au-delà du fait de simplement identifier et dénoncer nos imaginaires respectifs, il est important de chercher plutôt à les comprendre, à déceler leur origine et ce qui les alimente, en particulier lorsqu’ils sont négatifs, tout en évitant de stigmatiser ceux qui - bien souvent par ignorance - les véhiculent.

Construire le vivre ensemble et initier à la rencontre de « l’autre » peut se faire dès le plus jeune âge. Apprendre, par exemple à l’école, à connaître sa propre religion - celle qui constitue ma propre identité -, et apprendre également à poser un regard ouvert et tolérant à l’égard des autres religions peut faciliter l’effort de compréhension et de reconnaissance mutuelles. On se rendra compte alors qu’aucune religion n’est un bloc monolithique et que l’identité n’est pas définie par un facteur unique. Apprendre dès le plus jeune âge à décoder la complexité de sa propre réalité et de celle de l’autre, c’est apprendre à trouver la richesse qu’elle contient. Apprendre que le danger n’est pas l’autre, mais plutôt l’ignorance et l’intolérance.

Ayant à l’esprit cette tâche permanente de se défaire de l’imaginaire, et de donner à la rencontre de l’autre non plus une dimension subjective, mais ouverte à l’écoute et intellectuellement réfléchie, nous pourrons enfin entrer dans une réelle démarche de dialogue sincère et sans tabous qui, à ce moment là, prendra tout son sens.

Dialogue interreligieux : le message est dans le contexte 

Dans un monde instable et violent comme le nôtre, où les intolérances augmentent et où les replis identitaires s’intensifient, le facteur religieux semble plus souvent attiser le conflit qu’il ne l’apaise. Manipulé par des intérêts politiques et économiques, le facteur religieux devient facteur de violence.

Ignace Berten, théologien dominicain et philosophe, et Farid El Asri, musulman et chercheur en anthropologie au Centre Interdisciplinaire d’Etudes de l’Islam dans le Monde Contemporain à l’UCL ont fait le point sur la nature violente des doctrines religieuses auxquelles respectivement ils s’identifient. Un seul et même constat : toutes deux sont violentes si l’interprétation des textes ne s’inscrit pas dans une recontextualisation raisonnée et actualisée.

En ce qui concerne l’héritage biblique et l’histoire chrétienne, on constate que la Bible comporte à la fois des récits d’une extrême violence et des récits d’une grande humanité pacifiée. Même le Nouveau Testament n’y échappe pas : « Si l’image de Jésus dans les Evangiles n’est certainement pas une image de violence, les traits de Dieu tels qu’ils apparaissent dans les textes du Nouveau Testament sont pour le moins violents. Paraboles, jugement dernier, visions apocalyptiques - pour n’en citer que quelques uns - en sont la preuve », déclare Ignace Berten. « La Bible, telle qu’elle se présente dans sa globalité et dans sa lecture immédiate, n’est pas un programme de paix ! L’histoire chrétienne est une histoire de civilisations et de culture, d’humanisation de la société, mais aussi une histoire de violence, de conquêtes, de domination et d’exploitation, de mépris de l’autre, de fanatisme intolérant. »

Peut-on dès lors encore affirmer que le christianisme, en tant que religion, est intrinsèquement porteur de paix ? Cela reviendrait à nier le fait que la religion est profondément ancrée dans la société et la culture qui l’a vue naître, et dont elle ne peut sortir indemne. « Les religions, dans leur prétention à l’absolu, peuvent tout aussi bien et toujours contribuer à la paix, à la pacification et à la réconciliation, ou surajouter la motivation religieuse aux facteurs identitaires et aux sentiments de supériorité qui traversent les sociétés, surtout quand elles sont dominées par une logique de violence.[1] »

Affirmer que le christianisme est une religion de paix est démenti par l’Histoire, conclut le théologien dominicain.

Du côté de la tradition musulmane, Farid El Asri dresse le même constat : le Coran - considéré comme étant en même temps la parole divine et la tradition prophétique - est la source scripturaire principale de la tradition musulmane. Le Texte ne peut être lu en dehors du cadre de reconnaissance des écrits antérieurs, si bien que lorsque se pose le débat dans la tradition musulmane, on ne se focalise pas uniquement sur l’apport mohammédien, mais également sur toute la continuité offerte par les apports antérieurs. Les croyants ne peuvent s’inscrire dans l’histoire par amputation du passé. Interroger le Coran nécessite de se référer aux textes antérieurs qui constituent la tradition du Prophète, mais également de se resituer dans le contexte socio-historique de l’époque. Il y a donc là un exercice de dynamisation du rapport aux sources qu’il est indispensable de faire. Lire la tradition du Prophète doit se faire de manière actualisée : comment la vivre aujourd’hui, comment l’ancrer dans la réalité contemporaine ?

« Revenir aux sources ne signifie donc en rien faire marche arrière, mais bien comprendre l’esprit des textes, les analyser dans leur provenance et dans leur contexte, dans le but de les traduire dans sa propre réalité contemporaine. Dès lors, il y a différentes manières de lire le Coran et de trouver des réponses dans la tradition du Prophète. Deux lectures contradictoires d’une même source sont en effet possibles. Cela explique les divergences d’opinion existant à l’intérieur du monde musulman. Le nœud se trouve dans l’effort indispensable de contextualisation et de compréhension du moment prophétique. Cette religion demande donc un effort intellectuel considérable qui n’est pas toujours accompli, c’est cela qui mène aux dérives que l’on connaît[2]. »

Bien que différentes, ces deux religions du Livre sont donc bel et bien porteuses d’un message de paix, mais toutes deux peuvent faire l’objet d’interprétations menant parfois à bien des dérives.

Comme le musulman, le chrétien se situe face à un texte religieux parsemé d’ambivalences, de sens multiples, ouvert à l’interprétation. Jésus lui-même apparaît dans les Evangiles comme un croyant interprète : libre dans sa foi, il valorise certains textes bibliques par rapport à d’autres, valorisant constamment la personne humaine comme référence ultime quant à l’application des règles sociales ou religieuses.

Le dialogue entre religions au bénéfice de la paix

Traverser la violence et faire le choix de la paix au départ de notre doctrine religieuse relève donc d’un choix éthique et spirituel qui nous renvoie chacun à notre responsabilité humaine et de croyant.

Avec d’autres, qui vivent ou non la même foi, il est important d’ouvrir le dialogue, chemin de la paix au cœur même de nos propres traditions.

« Cette responsabilité et cet engagement sont appelés aujourd’hui à prendre une dimension politique : contribuer à ce que le poids de nos religions fasse pencher la balance des rapports humains, internationaux, interethniques et intercommunautaires dans le sens de la conciliation, de la réconciliation, de la paix et de la justice à construire et à garantir ensemble pour tous[3]. »

Par une approche ouverte des mondes chrétiens et musulmans, nous constatons qu’il existe des points de convergence et de divergence, qui sont autant de lieux de richesse et de construction de la paix au sein d’une société pluriculturelle comme la nôtre ; mais qui sont aussi autant de causes potentielles de violences. Il ne s’agit pas de chercher laquelle des deux religions a tort ou raison, mais de chercher ensemble à construire une société – un monde ! – en paix, ouvert au dialogue et à la reconnaissance des différentes identités. A nous, hommes et femmes, à chercher à résoudre les problèmes et les conflits par la négociation et le droit plutôt que par la force des armes, au bénéfice d’une culture de paix, valeur éthique à la dimension universelle.  

« Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’évaluer chaque société en comparant ses valeurs proclamées et les pratiques concrètes sur le terrain social, les droits humains et l’égalité des traitements (entre les femmes et les hommes, les différentes origines, etc.). Il faut soumettre nos sociétés à l’épreuve des critiques constructives qui comparent les discours et les actes. Nos sociétés ont besoin de l’émergence d’un nouveau Nous. Un Nous qui réunit des femmes et des hommes (de toute religion, et sans religion) qui s’engagent concrètement contre les contradictions de leur société. Ce Nous représente désormais cette dynamique des citoyens qui désirent, ensemble, se battre pour construire le futur. C’est d’abord au niveau local que se joue l’avenir pluriel des sociétés occidentales. Il est urgent de mettre en branle des mouvements nationaux d’initiatives locales où des femmes et des hommes de différentes sensibilités créent des espaces d’engagement en commun, des espaces de confiance où naîtra le nouveau Nous.[4] »

 

 

 

 


[1] Extrait de l’intervention d’Ignace Berten « Paix et violences, christianisme et Islam », du 30.11.2006

[2] Extrait de l’intervention de Farid El Asri « Paix et violences, christianisme et Islam », du 30.11.2006

[3] Extrait de l’intervention d’Ignace Berten « Paix et violences, christianisme et Islam », du 30.11.2006

[4] Ramadan Tariq, in le Soir, 6.07.2006, p15


Illustration : ©saigneurdeguerre@flickr

 

 

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