Du whitewashing au white savior : Au-delà de la présence, l’importance des rôles

Rédigé le 6 mars 2019 par: Yannicke de Stexhe

« Les médias jouent un rôle dans la formation, la constitution, des choses qu’ils reflètent ». En transmettant des histoires et des symboles, les médias, dont les films et séries de masse sont une partie importante, représentent mais aussi façonnent le monde dans lequel nous nous trouvons, et notre vision des choses.

De ce fait, étudier les représentations des identités (de genre, de race) qu’ils transmettent permet de mieux comprendre les conflits structurant la société, notamment ceux ayant trait aux notions de l’Autre et de la différence[1].

Or, la représentation raciale[2] (mais aussi de genre, de classe, de handicap, etc.) dans ces productions n’est pas alignée sur la réelle diversité de la population. En France en 2013, le baromètre CSA de la diversité, établi selon l’origine auto-déclarée, a permis de constater que les productions passant à la télévision française comptaient seulement 16% d’individus « perçus comme non-blancs »[3]. Une des raisons de cette sous-représentation est ce que l’on appelle parfois le « solipsisme blanc », c'est-à-dire le fait que les personnes blanches, et plus particulièrement les hommes blancs hétérosexuels et valides, qui sont tout aussi genrés, racisés, bref aussi « situés socialement » que quelqu’un d’autre, continuent à être présentés comme les individus lambdas, les référents neutres. Ils peuvent donc jouer n’importe qui, alors qu’un-e act-eur-rice racisé-e ne sera la plupart du temps engagé.e que pour un rôle explicitement racisé. Dans de nombreuses œuvres culturelles (des romans, par exemple), les héro-ïne-s ne sont d’ailleurs pas explicitement décrits comme blancs, mais sont généralement perçus comme tels dans l’imaginaire commun (ce qui a entre autres entrainé des débats enflammés quant au personnage d’Hermione Granger dans Harry Potter, lors de son interprétation au théâtre par une actrice racisée). Mais il ne suffit bien sûr pas d’augmenter la présence d’individus « perçus comme non-blancs » dans les œuvres culturelles pour en effacer les effets biaisants.Dans la série américaine « Master Of None », Aziz Ansari raconte qu’il se souvient encore du premier acteur indien qu’il a vu jouer, et dans un rôle de scientifique qui plus est (dans « Short circuit », datant de 1988), ce qui en dit déjà long sur la rareté des occasions de se reconnaître dans un film pour les personnes racisées. Mais l’anecdote d’Ansari porte sur autre chose ; en effet, plusieurs années après, l’humoriste-aspirant acteur apprend que cette référence importante pour lui, était en réalité… un acteur blanc, maquillé et prenant un accent indien pour jouer le rôle (Fisher Stevens, qu’Ansari explique avoir longuement rencontré dans une intéressante lettre ouverte parue dans le New York Times[4]). Comme il le souligne, le whitewashing (qu’on pourrait éventuellement traduire par « blanchiment »), le fait donc d’engager un-e act-eur-rice blanc-he pour jouer un rôle racisé, augmente encore les inégalités d’opportunités (d’avoir un rôle) entre act-eur-rice-s blanc-he-s et racisé-e-s. Mais plus fondamentalement, cette pratique ramène souvent une identité, quand elle ne l’efface pas purement et simplement[5] à quelques caractéristiques bien identifiées, visibles et souvent caricaturales : un costume, un accent, une couleur de peau, quelques références. Si on remonte aux origines du whitewashing, on tombe d’ailleurs sur les pratiques théâtrales, puis cinématographiques, de « blackface » aux Etats-Unis (qui existent bien sûr aussi chez nous), dont des variantes touchent aussi les autres groupes racisés (toujours en référence au blanc supposément neutre, donc, ce qui explique aussi que le « blackwashing » n’existe pas). Une étude américaine[6] a démontré que dans les 500 plus gros films sortis entre 2007 et 2012 (majoritairement américains), seuls 23,7% des personnages parlant n’étaient pas blancs, bien que la population américaine soit actuellement constituée à 40% de personnes s’auto-déclarant d’une autre race que blanc-he. Par ailleurs, ces personnages présentent souvent les mêmes caractéristiques, relevant de stéréotypes négatifs, et ont des rôles peu importants. Les latinos-américains sont représentés comme paresseux ou criminels, les asiatiques comme fourbes, les membres des nations premières (« natives ») comme buveurs et sauvages[7].

On voit donc qu’il ne suffit pas d’augmenter la diversité des personnes représentées ; il importe également de voir comment elles sont représentées.

Au-delà des chiffres et des proportions, de nombreuses histoires personnelles d’act-eur-rice-s, récentes ou plus anciennes, montrent l’effarant poids des stéréotypes dans l’industrie cinématographique. Hattie Mc Daniel par exemple, interprète du rôle de la bonne « Mammy » dans « Autant en emporte le vent »(rôle pour lequel elle a décrochél'oscar du meilleur second rôle), a joué au moins 74 rôles de domestiques. La NAACP l’avait même accusée de « contribuer à renforcer les stéréotypes raciaux. À cette critique, elle répondait en général : « Je préfère jouer la bonne qu'être une bonne »[8]. Et en effet, le choix des rôles, lorsque l’on est act-eur-rice racisée, est malheureusement souvent réduit à des offres d’interprétation de stéréotypes. Dans une très belle lettre ouverte, l’acteur Amrou Al-Kadhi racontait en 2015 sa frustration et son inquiétude de se voir presque uniquement proposer des rôles basiques de terroristes depuis son entrée dans le métier 13 ans auparavant. Et lorsque ce n’est pas le cas, ajoute-t-il, « la plupart des rôles d’arabe que j’ai lu servent juste à être des antagonistes aux héros blancs ». Ce qui l’inquiète également, en tant que « personne arabe vivant en Occident aujourd’hui » dans le contexte islamophobe actuel. Rappelant les rétroactions entre le monde et les médias le dépeignant, il invite Hollywood à ne pas être complice de cette ambiance nauséabonde, à « mettre en lumière les identités ignorées, et à contester les idées que les préjugés et des politiques voudraient nous faire croire »[9]. Cependant, n’oublions pas que lorsque l’industrie du cinéma ose proposer quelques rôles sortant de ces cadres étriqués, le public, ou en tout cas une frange particulièrement bruyante du public, n’est pas nécessairement prête à l’accepter, ce qui retombe souvent sur les act-eur-rice-s. Dans le dernier film de la saga Star Wars par exemple, sorti en 2017, un personnage important était interprété par l’actrice Kelly Marie Tran, première Américaine asiatique à jouer dans la saga. À 28 ans, celle-ci a dû faire face à une campagne très violente de cyberharcèlement raciste et machiste dès la sortie du film[10].

Face à ces nombreuses difficultés, et comme on le disait plus haut, les acteurs blancs, surtout les hommes bien sûr, jouent des caractères aux personnalités variées, et interprètent la plupart des rôles héroiques[11].

Mais sans être une identité stéréotypée et essentialisée, ils peuvent eux aussi renforcer des stéréotypes problématiques. L’un des plus fréquents étant le trope du « white savior », du « sauveur blanc ». Un « trope » est ici une sorte de cliché scénaristique, qui peut s’appliquer à un scénario, une partie de scénario, un personnage :la course dans l’aéroport vers l’être aimé, l’histoire qui au final n’était qu’un rêve, le monologue du méchant permettant au héros de se sauver, mais aussi les personnages de « jeune fille délurée qui aide le héros à retrouver la joie de vivre », la « femme noire en colère »[12]… sont autant de tropes[13]. Le trope du sauveur blanc, sur lequel je me pencherai ici, consiste en un scénario particulier, « dans lequel un personnage messianique blanc sauve un personnage non-blanc, de classe sociale plus basse, souvent urbain, d’un triste destin »[14] tout en s’offrant une sorte de rédemption morale. Les exemples en sont incroyablement nombreux (et sans surprises, concernent surtout des hommes) : « Amistad » (un avocat blanc défend le droit d’esclaves racisés à être libres), « Le dernier samurai » (un ancien officier blanc américain aide des samurais à résister aux conseillers de l’empereur), « Danse avec les loups » (un ancien officier blanc américain aide des Sioux à battre leurs ennemis et à échapper à l’armée américaine), « Le plus beau métier du monde » (un prof blanc en dépression décide d’aller enseigner dans une cité HLM et aide quelques élèves à « s’en sortir »), « Avatar » (un officier blanc américain aide les habitants « sauvages » d’une planète idyllique à résister aux envahisseurs terriens), « The help » (une jeune fille blanche de bonne famille pousse des femmes de ménage racisées à raconter leur quotidien dans le sud ségrégationniste et devient de ce fait journaliste), « Le plus beau des combats » (un coach blanc aide l’équipe de base-ball américain composée de joueurs racisés), « L’éveil d’un champion » (un couple blanc de bonne famille accueille un jeune homme racisé pauvre chez eux et l’aide à réussir sa scolarité), « Gran Torino » (un vétéran blanc américain raciste aide à protéger une famille d’origine hmong d’un gang)…

Ce trope, comme on s’en doute, contribue à force à former plusieurs raccourcis chez les spectateurs, dont celui selon lequel les personnages et cultures racisés ont des problèmes que les personnages blancs peuvent « réparer » grâce à des capacités supérieures[15] (vision stratégique, empathie, rédemption, etc.). Plus fondamentalement même, c’est la présence inévitable du blanc dans l’histoire qui pose question, que ce soit dans un rôle mal- ou bienveillant, comme le souligne un journaliste à l’occasion de la sortie d’Avatar[16]. Mais il est également intéressant de voir que ces histoires permettent une réinterprétation collective du rôle des blancs dans l’histoire, comme celui de bienfaiteurs contribuant à l’harmonie interraciale. Les blancs ne sont plus les méchants, ils aident dans les situations désespérées[17]. On peut d’ailleurs en retrouver des traces, racines et effets dans bien des domaines et des pans de l’histoire : du colonialisme bienveillant aux voyages de charité, des récits philosophiques du « bon sauvage » aux discours sous-jacents à certaines interventions militaires…

Face à ce tableau un peu sombre, on peut souligner l’apparition de productions qui détournent ou évitent consciemment ces codes stéréotypés et stéréotypant, souvent réalisés par des product-eur-rice-s racisé-e-s. Bien sûr, on pourrait faire un article entier sur le succès du blockbuster « Black Panther », qui bien que consensuel, est enthousiasmant à plusieurs niveaux, notamment concernant sa galerie de personnages divers – avec beaucoup de femmes, d’ailleurs – et ses magnifiques costumes et décors issus de recherches pointues[18]. Le film effleure aussi beaucoup de questions importantes (retour des artefacts africains présents dans les musées européens, impérialisme esthétique, indépendance politique, etc) qu’il est agréable de voir mentionnées dans un film grand public. Mais on peut aussi penser à « Fresh off the boat », qui dépeint la vie d’une famille américaine asiatique, à Moonlight, à Vaiana, ou aux plus engagés « Dear White people » (géniale série), « She’s gotta have it », etc. La liste s’allonge, heureusement !

 

 


[1]Molina-Guzman I., (2016). #OscarsSoWhite: how Stuart Hall explains why nothing changes in Hollywood and everything is changing. Critical studies in media communication, 33/5, 438–454.

[2]NB; il sera ici question de « race » et de « personne racisée » au sens de construction sociale et politique. En effet, si l’on est convaincu de l’inexistence des races en termes de biologie, il est pourtant indispensable de les étudier dans la réalité de leur existence en tant que construit social, et de ce fait dans la réalité de leurs effets. Pour parler du racisme, il est nécessaire de parler de race. Et pour éviter de circonscrire « le racisme » à des croyances individuelles, il est essentiel de réfléchir aux processus produisant de la race. Ainsi, la race est donc vue ici comme fondamentalement imposée de l’extérieur et marquant la personne, selon des critères et avec des effets qui sont sujets à une forte variabilité historique et géographique, mais inscrivant toujours des groupes dans une hiérarchie par rapport à un référent pseudo-neutre et dominant. D’où les termes de personnes « racisées » utilisés dans cet article. Voir entre autres les travaux de Colette Guillaumin, Elsa Dorlin, Denis Colombi. Bien sûr, cette question est sujette à d’intenses débats et l’usage du terme « personne racisée » et des arguments s’y afférant est un choix.

[3]Conseil supérieur de l’audiovisuel, (2013). Baromètre diversité égalité 2013, disponible sur http://www.csa.be.

[4]Ansari, A. (2015, 10 novembre). Aziz Ansari on Acting, Race and Hollywood. The New York Times. Consulté sur https://www.nytimes.com/2015/11/15/arts/television/aziz-ansari-on-acting-race-and-hollywood.html

[5] Par exemple : Emma Stone jouant une femme d’ascendance sino-hawaienne dans « Aloha » en 2015, Scarlett Johansonn jouant Motoko Kusanagi dans l’adaptation du manga japonais « Ghost in the Shell » en 2017… les exemples sont nombreux.

[6] NB : Les statistiques raciales et ethniques étant tout à fait courantes aux États-Unis et les productions culturelles de masse en étant également majoritairement issues, les études sur ce type de questions touchent majoritairement à des données concernant les États-Unis.

[7Zhang, X. (2017). Business, soft power, and whitewashing: Three themes in the US media coverage of “The Great Wall” film. Global Media and China, 2(3-4), 317–332. https://doi.org/10.1177/2059436418755532

[8] Abramovitch, S. (2015, 19 février). Oscar's First Black Winner Accepted Her Honor in a Segregated 'No Blacks' Hotel in L.A.. The Hollywood Reporter. Consulté sur https://www.hollywoodreporter.com/features/oscars-first-black-winner-accepted-774335

[9] Al-Kadhi, A. (2017, 23 février). I'm an Arab actor who's been asked to audition for the role of terrorist more than 30 times. If La La Land cleans up at the Oscars, I'm done. The Independent. Consulté sur https://www.independent.co.uk/voices/oscars-la-la-land-moonlight-arab-muslim-actor-audition-terrorist-i-am-done-a7595261.html 

[10] Wesch, A. (2017). Some “Star Wars” Fans Are Being Super Racist About The Series' First Asian-American Woman Lead, Kelly Marie Tran. Bust. Consulté sur https://bust.com/movies/193978-racism-towards-starwars.html

[11]Zhang, X. (2017). Business, soft power, and whitewashing: Three themes in the US media coverage of “The Great Wall” film. Global Media and China, 2(3-4), 317–332. https://doi.org/10.1177/2059436418755532

[12] Voir un bon et court article à ce sujet sur http://www.femmes-plurielles.be/dis-moi-cest-quoi-un-tv-trope/

[13] Pour les curieu-x-se-s, je conseille le site suivant référençant beaucoup de tropes : https://tvtropes.org

[14] Hughey, M. (2014). The White Savior Film: Content, Critics, and Consumption. Temple University Press, p. 1.

[15] Idem, p. 2.

[16] Brooks 2010, in Hughey, M. (2014). The White Savior Film: Content, Critics, and Consumption. Temple University Press, p. 3.

[17]Idem, p. 7.

[18] Goel, I. (2018, 18 février). Black Panther costumes: This fascinating Twitter thread decodes the origin/inspiration. The Indian Express. Consulté sur https://indianexpress.com/article/lifestyle/fashion/black-panther-costumes-history-african-cultures-5068789/ 

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