Eco-tourisme en pays Massaï : le cache-misère

Rédigé le 2 mai 2011 par: Quentin Ervyn

Les immenses parcs du Serengeti et de Massaï Mara à la frontière de la Tanzanie et du Kenya offrent au monde quelques-unes des plus belles images de nature préservée, presque originelle : les troupeaux de zèbres, la migration des gnous par milliers au fil des saisons, les lions paresseux, le lever du soleil sur les pentes enneigées du Kilimanjaro,… Ces icônes attirent chaque année plus d’un million de touristes, juchés sur des 4x4 et armés de leurs appareils photo dernier cri.

Les tours operators européens, américains, arabes et, plus récemment, asiatiques exploitent à fond la carte du tourisme nature. L’authentique paie : un touriste dépense en Tanzanie 274 dollars par jour de plus que la dépense touristique moyenne[1].

A côté du Big 5 (léopards, lions, éléphants, rhinocéros et buffles) les Massaïs sont la grande attraction du photo-tourisme. L’Europe est gavée d’images de ce peuple sauteur, rouge comme la terre, farouches guerriers qui ont maintenu leurs traditions millénaires. La rencontre de ces tribus, immortalisées par les incontournables photos de femmes et de guerriers, constitue le point d’orgue du safari. En Europe, on entretient le mythe : expos, reportages télévisés et récemment, une émission de téléréalité sur TF1 où Muriel Robin partageait deux semaines de la vie d’un village Massaï en Namibie. 

Les Massaïs concentrent nos envies d’authenticité, d’aventure et de romantisme. Les safaris sont formatés par les tours operators pour séduire les couples amoureux. Dans ce scénario, Massaïs et animaux sauvages ont reçu un rôle qu’ils rejouent encore et encore… Samira, le Lodge Manager a tout organisé pour l’au revoir : « A Travers les arbres, nous observons Kandokera, Luca, Emmanuel et Weri, entourant de leur chant Ngobere qui saute, saute et saute tellement haut, son shuka rouge tombant légèrement de son épaule, ses colliers dansant autour de son cou, son sabre bondissant contre sa poitrine. Une danse traditionnelle Massaï, rien que pour nous[2] ».

Les groupes internationaux sont les premiers bénéficiaires des profits colossaux engendrés par le tourisme ; les éleveurs Massaïs, expulsés de leurs terres et sédentarisés dans des villages à l’extérieur des grilles qui entourent les parcs, les principales victimes. “Les animaux sauvages ont bien plus de valeur que les personnes” explique Moringe Ole Parkipuny, un défenseur des droits des Massaïs, qui siège au Parlement tanzanien.

Sur les pentes du volcan du Ngorongoro, le gouvernement expulse les Massaïs par dizaines de milliers pour protéger les rhinocéros, emblématiques de ce lieu. En 2009, L’UNESCO a menacé le gouvernement Tanzanien de retirer ce site du Patrimoine Mondial de l’Humanité à cause de la pression trop importante des activités humaines sur l’environnement. Les 65.000 éleveurs Massaïs et leurs troupeaux sont particulièrement visés. Chassés par les colons britanniques à la création du parc du Serengeti en 1959, les Massaïs s’étaient vus désigner le Ngorongoro comme zone pour y déployer leurs activités. Devenus indésirables, ils sont déplacés par le Gouvernement Tanzanien loin des zones touristiques et des terres arables où d’immenses exploitations agricoles remplacent leurs petites fermes. Ces ranchs, détenus par les quelques Massaïs devenus propriétaires terriens ou par de nouveaux investisseurs, mettent en place des pratiques d’agriculture intensive et d’élevage industriel qui aggravent les problèmes de cohabitation avec la faune sauvage. Les champs et les points d’eau en dehors des réserves sont clôturés. La faune sauvage est vécue comme « parasite[3] », ce qui n’aide pas à sa préservation en dehors des réserves…

Pendant ce temps-là, autour du Ngorongoro, de nouveaux projets d’hôtels de luxe sont imaginés par le gouvernement. Selon la brochure, ces aménagements permettront aux gens d’accéder “à la beauté incomparable de la nature tanzanienne, dans l’un des sanctuaires les plus intacts du monde”[4].Voilà qui ne réduira pas le nombre de 400 véhicules qui parcourent chaque jour les pentes du Volcan.

Eco-tourisme, tourisme équitable, tourisme durable,… une vision ethnocentrée

Les Massaïs dénoncent régulièrement les injustices dont ils sont victimes et le vol de leurs terres pastorales. Les activistes subissent d’ailleurs régulièrement les coups de la police et des gardes privés. Des emprisonnements arbitraires, des viols, des destructions d’habitations et de troupeaux sont régulièrement raportés sans que les enquêtes policières permettent d’y voir plus clair.

En Europe, touristes, associations et journalistes relaient auprès du grand-public et des candidats au voyage les conséquences dramatiques du tourisme de masse. Pour répondre à cette « conscience augmentée », associations et professionnels du tourisme proposent des formules dans lesquelles les populations locales sont acteurs du développement économique et touristique de leur région. Des programmes développés par des associations aident par ailleurs les communautés à participer activement à l’activité touristique, notamment en les formant aux nouveaux métiers du tourisme et de la protection de la vie sauvage[5].

La participation des populations locales aux projets de tourisme, le partage équitable des retombées financières, la cohabitation harmonieuse des touristes et des locaux, enfin le respect de l’environnement sont les piliers d’un nouveau tourisme qui se veut durable. Nombre d’opérateurs, souvent petits et très présents sur le web, attribuent à leurs voyages les qualificatifs « eco », « équitable », « durable », « responsable »… Rappelons qu’il n’existe aucun label international qui permette de s’assurer des conditions énoncées. Une rapide visite critique de ces sites permet souvent de gratter le vernis « eco ».

Par ailleurs, malgré le respect d’un cahier des charges environnemental strict, les conditions de cohabitation entre un site touristique s’intégrant apparemment dans son environnement et les populations locales peuvent être désastreuses. Ainsi, le site d’Enashiva développé par l’entreprise d’Eco-tourisme Thomson Safaris, classée en 2009 par le National Geographic dans la liste des dix meilleures entreprises de voyages d’aventure, concentre depuis sa création la frustration des petits éleveurs nomades environnants qui n’ont plus accès aux sources d’eau du site. Les heurts avec les gardes privés de l’entreprise sont nombreux.

La propriété privée était, il y a 20 ans encore, un concept inconnu des Massais. La terre ne peut pas être possédée, ni subdivisée, ni vendue. Elle appartient au dieu Enkaï et ils ne sont là que par Sa seule Grâce[6]. La religion et la coutume Massaï interdisent le travail salarié qui est perçu comme un avilissement. La vie d’un Massaï, c’est son troupeau. “ Le troupeau nous donne tout ce dont nous avons besoin, notre nourriture, un abri. Arrêter de garder du bétail, c’est mourir ![7]” Le troupeau intervient dans toutes les étapes de la vie. Au mariage, la dot doit être ainsi constituée d’au moins 8 têtes de bétail, dont 7 génisses. En attribuant aux Massaïs la garde des vaches du monde, Enkaï a scellé une alliance sacrée avec eux, qui s’engagent en contrepartie à respecter toutes formes vivantes, à ne pas se nourrir de gibier ni de poisson, et à ne pas éventrer la surface de la terre[8].

Le tourisme durable et ses bénéfices attendus pour les locaux relèvent d’une vision ethnocentrée, certes rassurante, mais qui ne correspond pas nécessairement aux réalités des populations locales. En pays Massaï, la propriété privée, la sédentarisation et le travail salarié ont fortement déstabilisé la vie des communautés. 70% des Massaïs de Tanzanie vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, 15% des enfants n’atteignent pas l’âge de 5 ans. Le touriste durable ne peut se satisfaire des labels que lui vendent les opérateurs touristiques mais doit conserver son esprit critique et se mettre en projet pour préparer son voyage.


Crédit photo : Kenyan man. © Sam Stearman, 2004. GFDL permission obtained by Quadell.

 


[1] Idem, p.233

[2] The Observer, Nicola ISEARD, Game for anything: the safari lodge that thinks it’s a beach resort, 14 février 2010, traduction libre

[3] Le Monde Diplomatique, Alain ZECCHINI, En pays Massaï, la lutte de l’écologiste et du berger, Novembre 2000

[4] Cité dans The Observer, Alex RENTON, Vous ne partirez plus en safari, 11.02.2010

[5] Nature, MJ WALPOLE & N. LEADER-WILLIAMS, Masai Mara tourism reveals partnership benefits, Nature 413, p.771, 2001

[6] Xavier PERON, Culture, mondialisation et tourisme en pays Massaï, Kenya, L’Autre Voie n°5, www.deroutes.com/AV5/peron5.htm

[7] Lesingo Ole Nanyoi, cité dans The Observer, Alex RENTON, Vous ne partirez plus en safari, 11.02.2010

[8] Xavier PERON, idem 

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