De l’éducation aux médias à l’éducation à la paix

Rédigé le 6 septembre 2007 par: Katheline Toumpsin

Les médias font partie de notre quotidien. Chaque jour, la télévision, la radio, la presse, Internet nous transmettent des messages, en textes et en images. Qu’il s’agisse de fiction ou de réalité, les médias font désormais partie de notre vie de tous les jours et ils atteignent tout le monde. En Belgique, 96.8 % des foyers francophones sont reliés au câble. Le belge passe en moyenne 3 à 4h par jour devant son poste de télévision. On oppose aux 900 h de télévision par an les 1200 h de cours pour les élèves de l’enseignement moyen. L’accès à l’information ne pose plus problème. Par contre, le décodage du message pose parfois question, en particulier lorsqu’il s’agit de violence.

 

De façon de plus en plus rapide, l’information est transmise de manière presque immédiate, avec un auteur invisible. Les faits semblent être bruts, fidèles à la réalité. Le monde entre dans notre salon, déversant chaque jour son lot d’images de violence, la banalisant chaque jour davantage.

Fascinante, la violence semble être un allié inévitable des médias, gage d’audimat et de spectacle, elle captive le spectateur. En devient-il violent pour autant ? Quelle alternative trouver face à la violence présente dans les médias, et comment la mettre au service d’une éducation à la paix et à la non-violence ? Tenter d’apporter des réponses à cette question est d’une importance capitale pour une association d’éducation à la paix comme BePax.

Les médias, diffuseurs de violence ?

Les médias sont-ils des facteurs de violence ? Modifient-ils le comportement de ceux qui les regardent ? Les réponses à cette question sont controversées. Deux grandes théories s’opposent à ce sujet : celle du mimétisme et celle de l’exutoire.

La théorie de la mimesis, veut que les médias offrent un modèle de violence qui serait reproduit dans la réalité par celui qui le voit. Offrant un modèle d’organisation des relations humaines basée sur la loi du plus fort, le recours à la violence devient automatique et normal. Plus on regarde de la violence à la télévision, plus on reproduit ce mode de relation dans la réalité. Accusés de générer la violence, les médias sont perçus comme colporteurs de violence omnipotents sur celui qui le regarde.

Affirmer cette théorie sans nuance revient à nier la capacité du spectateur à avoir une analyse critique vis-à-vis de ce qu’on lui envoie, à le considérer comme une sorte de réceptacle malléable à souhait, qu’il suffirait aussi de gaver d’images gentilles et positives pour que la société se pacifie. Cependant, cette théorie behavioriste peut se vérifier dans certains cas, en particulier lorsque le spectateur, par exemple un enfant, voit un film ou un jeu vidéo dans lequel le héros est violent, impuni et immortel. L’enfant s’identifiera d’autant plus facilement au personnage - reproduisant dès lors plus facilement ses actes - lorsque la souffrance qu’inflige ce héros à ses victimes est peu représentée, que ses victimes sont sans visage. La mort semble ne pas avoir de conséquences, et semble être un modèle efficace pour accomplir sa quête. Sans nécessairement reproduire ses gestes à l’identique, l’enfant peut être amené à reproduire un comportement similaire, usant de violence comme seule mode de fonctionnement et de relation à autrui, en particulier envers celui qui constitue un obstacle, celui avec qui il est en situation de conflit.

Face à cette théorie de la mimesis s’oppose celle de la catharsis : grâce à la violence présentée dans les médias, le spectateur peut se libérer de la part de violence qu’il a en lui sans porter préjudice à personne. Exultant devant les horreurs qui défile sur son petit écran, il devient ensuite plus calme et posé, apaisé de ses pulsions violentes. Les médias seraient donc un précieux remède à la violence par le fait qu’ils permettent de l’évacuer de manière canalisée et virtuelle. Mais malgré le flux continu de violence qui défilent sur nos écrans, la société actuelle demeure violente, c'est incontestable. Et ce n’est pas en augmentant le nombre d’images violentes à l’écran que l’on pourra résoudre le problème.

Ces deux analyses nous semblent très limitées pour expliquer la relation entre médias, violence et société. Simplement parce que les médias sont un reflet – pas nécessairement fidèle ! - de la société ; sur laquelle ils ont certes une influence qui peut être positive comme négative.

La réponse à la question du lien existant entre la violence médiatisée et la violence réelle se situe donc probablement au croisement de ces deux approches, mais également dans la part de recul critique que le spectateur est capable de prendre face aux médias. C’est probablement cet élément là qui sera décisif.

Par le choix du journaliste, par la sélection et le montage qu’il opère, les faits qu’il montre ne sont jamais neutres. La réalité de l’écran est inévitablement partielle et partiale, même si les images sont transmises en temps réel.

La violence, toujours spectaculaire, presque photogénique et fascinante, capte l’attention du public parce qu’elle touche à l’émotionnel. Et les médias de surenchérir pour maintenir l’attention du public, car bien vite, la violence devient banalité, et il en faut toujours plus pour continuer à émouvoir, et pour faire de l’audimat. La plupart des médias de l’image, de divertissement comme d’information, s’orientent vers le fait divers, vers l’émotionnel, prétextant offrir au public ce qu’il attend, et traitant l’information comme un produit commercial. La concurrence entre les médias entraîne une perte d’originalité et la standardisation. L’émotionnel est le langage le plus primaire et qui permet le plus de connivence avec le public. Il est aussi le plus irrationnel, le plus dangereux lorsqu’il est manipulé.

Peut-être pourrait-on comprendre cette soif d’émotionnel comme un manque de lien social au sein de notre société, alors que paradoxalement, la télévision devient presque l’interlocuteur du soir dans bien des familles ? Se sentant proche des autres parce que partageant les sentiments d’un autre, le spectateur crée un lien social virtuel au travers du petit écran. Pourtant, ce même téléspectateur n’ose pas croiser le regard d’un autre anonyme en rue, et encore moins lui manifester une marque de sympathie. Les mouvements de foule qu’on a connus suite au meurtre de Julie et Mélissa, de Joe, et d’autres encore, montrent que le citoyen belge est capable d’empathie et cherche à créer du lien social. Les médias semblent permettre qu’on se sente proche des autres, et sont en tous cas mobilisateurs.

Mais la télévision, en particulier l’image, contribue à accroître le sentiment d’impuissance du spectateur, le fatalisme, le défaitisme et la peur. Donnant la priorité à l’émotionnel, ne cadrant que trop rarement la situation, n’en présentant que rarement les causes et les acteurs, elle donne au spectateur un sentiment d’impuissance et d’isolement. Isolé et pris de douleur, le spectateur désemparé ne peut que compatir à la souffrance dont il est témoin.

Désacraliser l’image et rendre à la parole sa juste place, verbaliser ce que l’on voit, en parler, permet à la fois de prendre le recul critique nécessaire pour remettre l’information à sa juste place et sortir de la fascination. Mais cela permet également de construire du lien social, et dès lors une société plus humaine. L’éducation aux médias est un enjeu à la fois démocratique et social, mais également un gage de citoyenneté et d’éducation à la paix : en permettant au spectateur d’être juge (ou auteur) de l’information qu’il reçoit, on le rend capable d’en percevoir les enjeux et, le cas échéant, de devenir acteur de changement, en usant à son tour des médias, mais dans une toute autre optique. Cette compétence citoyenne rejoint la capacité plus globale d’exercer son esprit critique de manière libre et autonome. Plutôt que de se focaliser sur les médias, il est important de se poser la question de ce que nous en faisons.

Éducation aux médias et liberté citoyenne

Les médias peuvent aussi servir à comprendre les mécanismes de la violence et les représentations qu’ils véhiculent. Ils peuvent aider à comprendre des situations lointaines et complexes, ou encore relayer des initiatives de paix, susciter des actions, et provoquer des changements considérables.

En effet, ce « quatrième pouvoir » n’est pas par essence néfaste. Il est un outil d’information et de communication qui permet de porter à grande échelle le message pour lequel on l’utilise. Il est une arme à double tranchant. Chien de garde de la démocratie et des droits de l’Homme dans certains cas, outil de propagande dans d’autres, le pouvoir des médias est fonction de l’utilisation qui en est faite, tant du côté de l’émetteur que du récepteur. On n’interdira jamais des images de violence et des discours violents sur les ondes (et encore moins dans la réalité), et c’est tant mieux. Le meilleur rempart à la violence véhiculée par les médias est l’éducation, car où qu’elle soit, la personne capable de décoder l’information avec le recul critique nécessaire pourra saisir le message à sa juste valeur. Actuellement, avec la multiplication des canaux de communication que nous connaissons, trouver l’information n’est plus une difficulté dans nos sociétés. L’enjeu est dans la capacité à en décoder le message.

Comment permettre le développement de l’esprit critique face aux médias ? Étant donné qu’ils sont un langage en soi, répondant à des logiques propres, chaque média nécessite une approche particulière. Radio, télévision, Internet, presse écrite, tous répondent à des logiques de production spécifiques. Mais dans tous les cas, il est important de rappeler - aux jeunes comme au moins jeunes - que les médias sont un découpage de la réalité, le récit d’un auteur toujours présent, même s’il est invisible à première vue.

Être conscients du pouvoir de fascination qu’ils opèrent, en particulier quand il s’agit de violence, est un pas important. Après cela, on pourra analyser la manière dont on réagit face à ce qu’on voit, et en parler. Prendre du recul, sortit de l’immédiateté du discours, sortir de l’émotionnel. Cette étape de la verbalisation est importante : elle permet de mettre à distance ce qui a été observé, de l’analyser et d’y donner du sens, où d’y repérer les incohérences. Cela impose aussi de remettre la situation dans son contexte, et parfois de recouper l’information avec d’autres sources. Comme en discutant des différentes interprétations qu’il est possible de faire autour d’un même fait, croiser les sources d’information, c’est-à-dire croiser les points de vue, permet de prendre conscience de la relativité de chacun d’eux. Par ailleurs, écrire soi même un article de presse, ou faire un reportage permet de mieux comprendre tous les mécanismes qui régentent le discours médiatique.

Comment mettre cela en pratique ? Sans être exhaustifs, nous pourrions proposer quelques pistes simples. Par exemple, procéder à l’analyse collective ou individuelle d’un reportage, en distinguant ce que dit l’image de ce que dit le son, en observant qui est l’auteur du discours et quel est son objectif, en calculant la durée du reportage face aux autres sujets d’actualité et sa place parmi ceux-ci. Ou encore observer le traitement qui est fait par un autre journaliste ou par un autre média autour du même fait. Toutes ces pratiques peuvent être des exercices riches en enseignements. Par ailleurs, devenir auteur du récit permet de passer de statut de récepteur à celui d’émetteur, et de mieux appréhender les mécanismes de production du récit, en particulier lorsque plusieurs personnes sont amenées à construire chacune un récit à partir d’un même fait, avec des langages médiatiques identiques ou différents. Ou encore : composer un journal au départ d’éléments d’information qui nous parviennent (via les agences de presse par exemple), ou retitrer un article de presse permet de comprendre la portée du vocabulaire utilisé, et de cerner l’importance du choix de la place de l’information parmi d’autres. Ces démarches actives permettent aussi de se situer en tant qu’acteur, en tant que messager. Utiliser les médias pour être messager de paix ou de violence relève alors d’un choix individuel, mais dès lors conscient. La liberté d’entendre le message de violence ou de paix relève de cette même liberté.

Les médias au service de la paix

« La mission des journalistes professionnels n’est pas de réduire les conflits. Leur mission est de diffuser des informations exactes et impartiales. Mais une bonne pratique du journalisme peut souvent mener à la réduction d’un conflit[1]. »

Les journalistes sont fréquemment confrontés à des situations de conflits, plus ou moins violents. En effet, par la nature même de leur travail, qui consiste à donner de l’information quant à l’actualité, ils sont perpétuellement confrontés à des situations où surviennent des changements. Et quand un changement survient, il provoque souvent désaccord ou conflit. Pour le résoudre, le facteur « communication » est décisif.

Face à un conflit, il est important de ne pas se limiter à faire état de la situation déséquilibrée, mais bien de le resituer dans son contexte. Le rôle du journaliste n’est pas de réduire le conflit à deux parties qui s’opposent, ni d’être le porte parole de l’une d’elles. Au contraire, tel un médiateur, il doit prendre un point de vue tiers, dépasser les préjugés et humaniser les protagonistes, présenter le conflit en faisant état de ses causes, et de ses conséquences. En analysant le conflit dans son contexte. Il peut également dégager des pistes de compromis ou de coopération possible pour en sortir. Présenter enfin la résolution du conflit permet de montrer qu’il n’est pas éternel et immuable. Tout cela permet au récepteur d’avoir davantage de clés en main pour exercer son esprit critique, et de percevoir qu’il est possible de trouver une solution positive au conflit. Le « média-teur » contribue à résoudre le conflit. Les médias peuvent devenir le véhicule de modèles de gestion et de résolution positive des conflits.

Mais les médias sont aussi un outil de prévention : ils permettent de dire les choses, de poser les revendications, d’ouvrir le débat public, et donc de donner à la démocratie sa dimension participative. Au-delà d’être un outil d’information, les médias, (lorsqu’un rapport direct entre les protagonistes n’est pas possible) sont un outil de communication qui permettent d’éviter qu’un conflit ne dégénère en violence.

Dès lors, l’éducation aux médias comme outil d’éducation à la paix offre une perspective intéressante : elle permet de développer l’esprit critique, de sortir de l’immédiateté de l’émotion et d’apprendre les principes de la médiation.

Grâce aux médias tels qu’Internet, où l’internaute est appelé à être tant producteur que récepteur de l’information, tout un chacun peut prendre une part active en tant que citoyen et la faire sortir de son environnement social direct.

 

Sources 

 
  • Médias, entre violence et paix, revue trimestrielle du Signes des Temps n° 4 - 2007. Pax Christi Wallonie-Bruxelles

  • Médias, entre violence et société : quelle pédagogie ? rencontre débat du 28.02.2007 organisée à Liège par BePax Wallonie Bruxelles, en collaboration avec le MOC.

  • Promotion de la peur : quel rôle jouent les médias ? Jean-Jacques Jespers, in Résister à la panique sociale, brochure du Festival des Libertés de novembre 2006. Bruxelles Laïque. 

  • Pour un journalisme sensible aux conflits, un manuel de Ross Howard. Impacts et International Media Support



 

[1] Ross Howard, in Pour un journalisme sensible aux conflits, Impacts – International Media Support.
 

Illustration : George Armstrong

 

 

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