Responsabilités d’Eglises : la prise de conscience pénible

Rédigé le 16 décembre 2009 par: Nicolas Bárdos-Féltoronyi

En Europe, le 20e siècle fut un siècle compliqué et risqué . Les nombreux régimes autoritaires instituèrent l’intolérance systématique et multiple. Ils n’admettaient pas une Europe auto-critique basée sur l’humilité, la raison et la réconciliation à l’égard d’autrui . Evidemment, les laïcs et les clercs des Eglises furent concernés. Dans les parties centrale et orientale du continent, ce siècle connut encore dans sa splendeur la fin de la féodalité. Certaines Eglises, ou du moins leurs dirigeants, en ont largement profité. Le féodalisme fut suivi du fascisme, du nazisme et du stalinisme (on pourrait citer dans une moindre ampleur le régime de Vichy et le rexisme) pour terminer par l’ère du néolibéralisme et du néo-conservatisme qui, cette fois, règne dans toutes nos contrées à travers l’Europe. Ce siècle-là généra énormément de souffrances et de nombreux martyrs et provoqua aussi de nombreux crimes qui, cependant, ne suscitèrent que peu de demandes de pardon et de châtiment.

Comment maîtriser le passé pour réussir l’avenir ?[1]

En tant que chrétien et pour ces crimes, faut-il et suffit-il de réfléchir exclusivement en termes de responsabilité, de culpabilité et de châtiment face au mal ? Non ! Certes, il en faut la reconnaissance. Toutefois, elle n’a de sens que dans une perspective de repentance, personnelle ou collective, selon les matières. Elle perdrait toute pertinence sans la recherche d’issue ou de solution pour l’avenir.

Le mal est une dérive, un désordre. Il n’est ni humain, ni divin. Il faut voir le mal comme désastre, avant de le voir comme culpabilité. Il correspond finalement à un malheur et se réfère à des responsabilités. Cette manière de le considérer permet d’emblée de mobiliser des vraies responsabilités : individuelles et collectives. Dans cette perspective, la question est donc d’abord celle d’un « comment en sortir ? » et celle d’une responsabilité de la liberté de nous tous-tes. D’ailleurs, une responsabilité dictée par la seule culpabilité pourrait devenir une responsabilité interprétée de façon trop étroite.

Certes, on ne peut nier la réalité du mal. Ne pas le nommer, ne pas le démasquer, c’est fermer les yeux d’une manière irresponsable. Face au mal, il faut aussi combattre pour la justice. Pour cela, il faut dénoncer les situations d’injustice, et même aussi ceux ou celles que l’on estime coupables ou responsables. Cette lutte doit passer par des dénonciations, en tout cas par toutes celles qui s’imposent pour pouvoir remédier au mal d’injustice. Mais, en même temps, il faut se demander si la chrétienne ou le chrétien, comme tout autre homme ou femme, ne devrait pas se contenter d’évaluer en termes de responsabilité, et non de culpabilité. Juger la culpabilité proprement dite relève du domaine politiquement public où il s’agit de la poursuite et du châtiment du coupable.

Il s’avère aussi utile de distinguer entre deux sortes de mal. L’un fait référence au mal-coupable, situé dans la conscience. Il relève du péché et de la pénitence. Tandis que le second se préoccupe de la victime. Ce dernier souffre du mal-malheur, de l’injustice. Même dans ce contexte persistent évidemment des responsabilités de personnes. Historiquement analysable, ce mal existe en tant qu’une situation de mal à affronter. Néanmoins, combattre pour la justice de façon individuelle, et donc subjective, n’est pas possible. Les combats doivent s’assurer en solidarité, avec d’autres, et en amour, avec Dieu. C’est que le mal, le mal de malheur, a une dimension sociale, collective et objective, où seule une prise en compte à plusieurs peut éviter les dérives individualistes et les charges émotives trop fortes. C’est que le mal-malheur exige la lutte contre lui, avec l’amour où l’homme et la femme demeurent du côté de Dieu.

Quelle est notre hypothèse ?

Notre hypothèse est que le comportement des Eglises, notamment dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO), s’avère « historiquement analysable » dans la perspective qui vient d’être esquissée et compte tenu de l’histoire du 20e siècle.

Comment se présente la problématique ?

Dans les PECO d’entre-deux-guerres, le « nationalisme chrétien » est fort répandu sous des formes très variées[2]. Pour saisir ce que l’on entend par ce nationalisme, il faut voir combien les sociétés concernées furent pénétrées par

  • un christianisme intégriste médiatisé par des « petits chefs » autoritaires locaux,

  • l’antisémitisme sous toutes ses formes où les juifs sont considérés comme étant libéralo-bolchéviques et étrangers au « corps de la nation »[3],

  • l’antibolchevisme alimenté par le fascisme, voire le nazisme agressif face à l’Union soviétique,

  • l’irrédentisme[4] envers tous les pays voisins faisant suite aux traités de Versailles de 1919-1922.

Pratiquement, ni de notre côté, ni dans ces pays-là, les méfaits induits par ce nationalisme n’ont été inventoriés, ni reconnus à l’échelle de la société. Aujourd’hui, on perçoit même, dans certains d’entre eux et dans certains milieux, une nostalgie à l’égard de l’esprit qui prévalait en cette période du 20e siècle, y compris l’antisémitisme.

Avec les changements fréquents des régimes, les victimes, les torturés, les humiliés, les exploités ou les réprimés, à leur tour deviennent facilement les bourreaux, les justiciers, les oppresseurs, les capitalistes ou les idéologues triomphants. Les exceptions en sont fort souvent les pauvres, les femmes et les enfants, les marginaux, les travailleurs exploités, les minorités, notamment juives ou roms[5] de toujours, c’est-à-dire finalement la majorité de la population. Le martyr d’Eglises est une histoire tragique de ce 20e siècle et s’avère relativement bien connu.

A côté de ce martyr, certains responsables d’Eglises ont péché et pèchent encore par leurs: 

  • silence ou omission,

  • soutien tacite ou idéologique,

  • coopération ou collaboration, etc., en faveur de beaucoup de ces régimes[6].

Les raisons peuvent ou ont pu en être multiples : la pression policière, la recherche du pouvoir ou d’avantages matériels, l’admission un peu trop facile du principe du moindre mal, la faiblesse humaine, la tradition de coopérer ou de s’opposer, la carrière ou le succès rapide, etc. Les événements récents dans les PECO suscitent en nous la préoccupation d’évoquer ces « péchés ». Nous sommes convaincus que sans reconnaissance - parole salvatrice et repentance -, il n’y a pas de réconciliation ni de paix possible.

Dans le contexte de ce document, nous nous posons donc la question comment réconcilier les Eglises

  • avec elles-mêmes ?

  • entre elles ?

  • avec les sociétés dont elles font partie ?

Répondre à cette question semble urgent en tenant compte de ce qui se passe dans certains PECO (dénonciations, cachotteries, révélations fréquentes concernant notamment des responsables d’Eglises). Qu’ils soient laïcs ou hiérarches[7], certains de leurs actes ou manque de réaction peuvent être considérés comme des « péchés » mais, avant tout, relèvent de leurs responsabilités. Comme le souligne l’archi-abbé bénédictin hongrois Asztrik Várszegi : « notre Eglise a reçu un héritage mixte féodal-socialiste dont elle doit prendre conscience…, mais, jusqu’aujourd’hui, elle n’a pas réussi à se donner une image réaliste face au passé…»[8].

En guise de conclusion : les voies multiples de remédiation comme réponse

De multiples voies d’approche se conçoivent pour la remédiation de ces « péchés ». Les actes peuvent être d’ordre varié tout comme leur remédiation ou implication (→) :

  • un acte criminel uniquement individuel → châtiment pénal ou correctionnel,

  • un acte politique désastreux, c’est-à-dire historique et collectif → réparation, réforme, révolution,

  • un acte immoral qui relève de la conscience individuelle → repentir,

  • un acte de rejet de la métaphysique telle que la responsabilité du monde → humilité,

  • un acte socio-culturel négatif dans la proximité plus ou moins grande (dans la rue, le bureau, l’école, etc.) → solidarité, lutte, formation, éducation,

  • un acte non-évangélique → responsabilité du prochain, de la société et du monde, ainsi qu’efforts et luttes pour établir le Royaume de Dieu hic et nunc et où « péché » appelle rémission, justice exige pitié et amour, vérité demande pardon et réconciliation,

  • etc.

Diverses Eglises ont souvent présenté publiquement leurs excuses pour les fautes commises au niveau individuel ou collectif, et même parfois en leur propre nom, s’agissant de la communauté des croyants, du « corps mystique ». D’aucuns ont refusé cette attitude qui pour eux est devenue une habitude passéiste ou un discours « politiquement correct ». Or, si l’histoire peut situer la faute, rien n’empêche que ses conséquences puissent se perpétuer. La reconnaissance et le regret de la faute ont dès lors leur place.


Cette analyse a fait l’objet d’un article dans notre trimestriel, Signes des Temps, de décembre 2008.


 [1] Ce paragraphe puise ses sources dans l’ouvrage de GUESCHÉ, Adolphe, Dieu pour pense. I. LE MAL, Cerf, Paris, 2002 ainsi que LÁZÁR KOVÁCS, Ákos, « Emlékezés fájdalma és veszélyei », in : Vigilia, 2008/4 et NEMESHEGYI, Péter, « Emlékezet és liengesztelődés », in : Vigilia, 2008/8.

[2] Ici, je fais abstraction de la lutte de beaucoup d’Eglises officielles contre la modernité. La modernité et le processus séculaire qui lui est lié depuis trois siècles signifient notamment

  • l’autonomie et la liberté croissantes de l’individu, y compris de la femme,

  • les avancées fulgurantes de la science et l’évolution technologique,

  • l’accumulation du capital, l’urbanisation rapide et la scolarisation du plus grand nombre.

[3] La responsabilité d’Eglises est clairement engagée dans trois domaines : l’antijudaïsme chrétien millénaire, l’antisémitisme des démocrates chrétiens et des chrétiens-sociaux au 19e siècle à travers l’Europe et enfin, la proximité socio-politique des chefs d’Eglises avec les élites racistes des régimes peu démocratiques de la première moitié du 20e siècle au centre de l’Europe. GÁRDONYI, Máté,       « Üldöztetés és felelősség, magyar holokauszt egyházi szemmel » et MAJSAI, Tamás, « Két „szovjet” asszony esete „Pápai” fedőnevű papi ügynökkel », in: MÁRTONFFY, M. & PETRÁS, É., Szétosztott teljesség, a hetvenöt éves Boór János köszöntése, Mérleg, Budapest, 2007.

[4] Revendiquer un territoire étranger comme s’il était national.

[5] Tsiganes, Gitans, Romanichels, Bohémiens, Manouches, etc.

[6] JUDT, Tony, « The ‘Problem of Evil’ in Postwar Europe », in : The New York Review, 14.2.2008.

[7] membre de la hiérarchie écclésiastique

[8] Ost-West Europäische Perspektiven, « Ungarn », n° 2, 2007.


Illustration : Pramzan

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