Responsabilités d’Eglises : la solidarité nécessaire face à l’avenir

Rédigé le 23 décembre 2008 par: Nicolas Bárdos-Féltoronyi

De l’Est à l’Ouest, notre solidarité doit s’établir, y compris dans les domaines de responsabilités, de culpabilités et de remédiations d’Eglises. C’est notamment le cas au fur et à mesure que l’Union Européenne s’élargit. Passés ou futurs, les élargissements hantent les esprits et remuent les consciences. En tant que membres de la Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax Wallonie-Bruxelles, nous nous interrogeons : comment articuler concrètement ces élargissements en termes de cultures ? Peut-être devrions-nous contribuer à faire ce que les Allemands appellent par une double et longue expression : « Vergangenheitsaufarbeitung und - bewältigung » , ce qui pourrait se traduire comme « travailler-élaborer sur le passé, pour le maîtriser », en fonction du présent et de l’avenir ainsi que, dans notre cas, de l’Evangile ?

 

« Dire la vérité » à la « lumière du Christ »

Notre Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax a comme spécificité de rassembler des membres de différentes nationalités (Belges, Français, Roumains, Britannique et Hongrois) et religions (catholiques, gréco-catholique, orthodoxes des patriarcats de Moscou et de Bucarest, et protestants). On comprendra alors que notre préoccupation est d’ordre évangélique et implique un discours de vérités. De tels discours évoqueront inéluctablement la responsabilité envers le prochain, la société et le monde, ainsi que les efforts et luttes pour établir le Royaume de Dieu hic et nunc.

Le dévoilement qui s’opère par la vérité et la réconciliation révèle des trahisons, des crimes et des atrocités. L’opération de vérité ne peut être que longue et douloureuse et exige dès lors beaucoup de sérénité et de précision. La presse doit jouer son rôle mais ne devrait pas rendre plus difficile cette opération qui, déjà en soi, est pénible. Certains procédés de lustration s’accompagnent de sanctions : l’exclusion, l’interdiction, la punition, etc., et semblent contre-indiqués. Dans cette hypothèse, une chape de plomb pèse sur les consciences et empêcherait la révélation de la vérité.

Dans le cas des pays au centre de l’Europe, limiter l’opération de vérité aux seuls régimes récents paraît en outre risqué car il s’agit de faire avant tout mémoire. Non seulement cette limitation pourrait disculper les régimes antérieurs mais laisserait supposer que le plus récent était le plus inacceptable ou insupportable[1]. Mener l’opération de vérité dans une optique de vengeance ne prépare pas convenablement l’avenir non plus, même si des procédures judiciaires peuvent être justifiées. S’inscrivant quasiment dans l’éternité, le comportement des Eglises doit être examiné dans une perspective historique, du moins dans le contexte du 20e siècle.

Pendant la période de l’entre-deux-guerres mais même plus tard, la plupart des Eglises européennes ou, du moins, leurs porte-parole autorisés acceptèrent l’inacceptable au centre de l’Europe comme ailleurs : l’injustice sociale massive, la démocratie bafouée et l’antisémitisme des régimes autoritaires variés, ainsi que le lancement des guerres nationalistes ou fascistes.

Durant la période communiste dans les pays de l’Europe centrale et orientale, les « responsables d’Eglises » autant que le reste du « peuple de Dieu » ont d’abord subi une répression atroce jusqu’à la fin des années 1950. Cette période pénible a été suivie d’une longue période de consolidation des régimes. Par rapport à cette évolution, la majorité des Eglises, peuple et responsables confondus, ont eu une attitude d’accommodation, parfois sous la pression ou plus souvent de plein gré. Ni avant ni après 1989, aucune des Eglises n’ont eu encore l’idée d’assumer leur responsabilité en jeu.

Il en est de même s’agissant de la situation actuelle. Le capitalisme sauvage joint à l’idéologie néolibérale envahit ces pays depuis des décennies sous la houlette des Etats-Unis « bienveillants ». Il entraîne des misères multiples : culturelle, sociale et mentale, le « développement du sous-développement », la richesse scandaleuse du petit nombre,  l’endettement du grand nombre et des pouvoirs publics, la prostitution ignominieuse sous ses diverses formes, etc. Les bases militaires se multiplient dans cette région de l’Europe. Ce fait risque d’aggraver leur position de sécurité et ne favorise guère la paix. Excepté l’un ou l’autre cas, les Eglises concernées gardent leur silence complice.

Ici, on se contentera d’évoquer l’une ou l’autre situation, à titre de rappel du devoir d’humilité.

Recherchons-en quelques pistes pour ces efforts et ces luttes !

Une démarche biblique et historique

Le défi est gigantesque. Beaucoup ont échoué car la besogne est ingrate et pénible. Aussi une humilité profonde s’impose-t-elle. Nous proposons ici une double démarche, biblique et historique, qui reste encore médiocre par rapport à la besogne. Dans la première perspective, on conviendra de prime abord qu’il n’y a pas de paix ni de réconciliation dans le Christ, sans la parole adressée à autrui. Nommer et confesser sa responsabilité. On ne peut pas se soustraire à l’exigence éthique de parler et « se dire autant que faire se peut »[2]. Cela suppose des risques et des incertitudes.

D’une part, la parole n’est pas la panacée car elle peut aussi être violente et blesser. On peut tuer avec les mots. Malgré ce risque, parler reste primordial. L’absence de parole engendre un mécanisme de méfiance et de violence, d’exclusion et d’écrasement de l’autre. Mais une parole qui est juste dans la mesure où elle est le résultat de tout un chemin pour arriver à dire précisément ce qui s’est mal passé, reconnaît et respecte l’autre. On peut ainsi sortir du mécanisme de la violence, à travers une parole. Peut-être celle-ci fait-elle violence dans un premier temps parce qu’elle oblige la personne à se mettre en face d’elle-même et de sa propre violence, mais ensuite elle rend possible les relations individuelles et collectives. C’est cela qui permet de liquider les irresponsabilités et les conflits. Chacun-e reconnaît sa propre responsabilité et la justesse de la parole de l’autre qui lui fait un reproche.

D’autre part, « la parole n’arrivera jamais à tout dire puisque la Vérité nous ne pouvons jamais que la mi-dire, que la dire à moitié ». S’il est impossible comme être humain de faire sienne toute la vérité, il est en même temps impérieux de dire des paroles justes par rapport aux faits et aux événements. L’instauration de la parole est aussi celle de l’écoute. Parler et écouter peuvent faire fraternité. La fraternité entre les êtres humains correspond à la construction patiente et jamais achevée de la possibilité d’un vivre-ensemble qui passe par l’échange qui met des mots justes sur le passé. Cette fraternité s’oppose à la dictature du silence.

Par ailleurs, connaître avec certitude ce qui est le bien ou le mal est impossible. Pour cette raison, Dieu nous invite à vivre pleinement mais à accepter sa Loi : ne pas tout savoir, aimer son prochain comme soi-même, etc. La limite met une barrière devant le « avoir tout », le « prendre tout », le « savoir tout » ou le « prétendre » pouvoir le faire. Elle est nécessaire pour qu’un ordonnancement soit possible aux niveaux collectif et individuel pour « passer dans le registre humain et sortir de la horde animale ». Enfin, nommer l’innommable, c’est-à-dire lui donner un nom, suppose de le reconnaître à sa place. Nommer le mal c’est le remettre à sa place adéquate.

Dénier le caractère indispensable de la Loi qui fait limite, c’est justement enfermer l’individu en lui-même et l’empêcher de s’inscrire dans des relations suffisamment justes. La Loi structure l’exercice de la liberté. Elle crée la possibilité de la parole, ce qui à son tour structure les humains. La parole permet de ne pas passer à l’acte ou en tout cas de vivre la violence autrement. Or, dans pas mal de situations, on procède à un « évitement systématique de la conflictualité, jusqu’à ce que crise s’ensuive un jour ou l’autre… Car on sait bien que dans toute relation humaine, il y a virtuellement du conflit… En pratiquant cette politique de l’évitement, notre société laisse le cancer se propager ».

Enfin, « dès qu’il y a la parole, il y a possibilité de mensonge », observation qui nous renvoie vers la perspective historique. Partons dès lors de l’idée que l’histoire est politique car elle est susceptible d’être sélective, voire mensongère, surtout dans le domaine qui nous préoccupe ici. Depuis la chute du mur de Berlin, c’est ainsi à la mode, justifiée ou non, de procéder à la « lustration » des personnes. Jadis, ce terme correspondait à « un rite de purification d’une personne ou d’un lieu », selon Le Petit Larousse. Ces derniers temps, il se pratique seul face à des personnes et signifie : l’étude, l’information, l’audition, l’examen, l’enquête, l’observation, l’investigation, la poursuite, etc., sur le plan personnel, collectif ou politique. Les possibilités d’abus sont innombrables.

En guise de conclusion

Peut-on conclure ? Difficilement ! On peut simplement avancer que des efforts sont à faire, de part et d’autre, dans des domaines variés : dire, assumer, réfléchir et finalement agir ensemble pour un meilleur avenir.

 


 

Cette analyse a fait l’objet d’un article dans notre trimestriel, Signes des Temps, de décembre 2008


 

 [1] A titre d’exemple, nous mentionnons les deux derniers régimes de Hongrie : le régime d’Horthy semi fasciste et pronazi avant 1945, et le régime stalinien, puis kádáriste entre 1948 et 1989. Au seul niveau des morts attribuables aux régimes, le premier est responsable d’environ un million de morts en quelques dix ans (seconde armée dans sa quasi-totalité, travailleurs forcés au front, Juifs et Roms gazés, les victimes civiles des bombardements, etc.), alors que, sans qu’il y ait de guerre, le second a tué ou assassiné au maximum une cinquantaine de milliers de personnes en quarante ans. Rien qu’en Pologne, les nazis ont assassiné trois millions de Chrétiens et trois millions de Juifs. Quelle sinistre comptabilité ! Certes, un seul assassinat injustifié est déjà trop. Mais la différence entre les deux régimes reste frappante.

 

[2] Nous avons été aidés dans nos réflexions par les auteurs J.-P. LEBRUN et A. WÉNIN, notamment par leur ouvrage intitulé Des lois pour être humain, Editions Erès, Ramonville Saint-Agne, 2008.

 

 

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