Eglises de réveil, ici et ailleurs

Rédigé le 21 août 2013 par: Laure Malchair

De ces Eglises de réveil, on parle beaucoup, mais il est difficile de savoir exactement ce ou qui elles sont, à quelle mouvance religieuse elles appartiennent et si l’engouement incroyable dont elles semblent faire l’objet relève de la stratégie de communication ou de la réalité…

Ce qui est certain, c’est que, si le terme « Eglises de réveil » recouvre des réalités diverses et aux contours peu clairs, elles  se revendiquent toutefois toutes du pentecôtisme, un mouvement issu de la tradition protestante évangélique et né aux Etats-Unis au début du XXe siècle. En deux mots, les Eglises pentecôtistes se réfèrent aux grands principes de la Réforme (le salut par la foi, l'autorité de la Bible et le sacerdoce universel) et mettent l'accent sur l'efficacité de l'agir divin, qui se manifeste entre autres dans le monde par les miracles, les guérisons et la prophétisation.

Le mouvement pentecôtiste représente aujourd'hui la confession à laquelle se rattache le plus grand nombre de protestants dans le monde. On l’évalue à 150 millions de fidèles environ et ce chiffre croit à une vitesse époustouflante, partout dans le monde. Et en particulier au sein des Eglises de réveil… En effet, si ces Eglises  s’ancraient jusque récemment principalement dans les pays africains, en Amérique latine et du Nord, elles mobilisent aujourd’hui de façon croissante les populations d’Europe, à la faveur, notamment, des mouvements migratoires en provenance de ces pays.

Alors même que le Christianisme est en recul à peu près partout en Europe, les Eglises de réveil ont donc le vent en poupe ! Quel est le secret de leur réussite ? Analysons cette question et le fonctionnement de ces églises au travers de deux cas, l’un proche de nous, à Bruxelles et l’autre en République Démocratique du Congo, à Kinshasa.

Une facette du phénomène, en Belgique

En Belgique, c’est surtout sur le territoire bruxellois que se concentrent ces églises, et plus spécifiquement dans les communes d’Anderlecht, Bruxelles-ville, Molenbeek-Saint-Jean et Schaerbeek[1]. Au total, on compte aujourd’hui, à Bruxelles, 230 lieux de culte protestant[2], dont une large majorité est de sensibilité évangélique. Ne sont pas inclus les « groupes de prière » et « église de maison » qui ne disposent pas de lieu de culte à proprement parler. Le dynamisme de ces églises est, à Bruxelles comme ailleurs, remarquable. Ce ne sont pas moins d’une dizaine de nouveaux groupes qui voient le jour chaque année à Bruxelles. Commençant le plus souvent de façon relativement informelle par des rassemblements dans les appartements/maisons des membres, ces communautés, en fonction de leurs moyens et au fur et à mesure de leur structuration, louent ou sous-louent ensuite des locaux de divers types. Il importe toutefois de signaler, comme le souligne l’Observatoire des Religions et de la Laïcité, que ces églises ne bénéficient pas du soutien financier étatique, même si leur affiliation à la CACPE leur octroie automatiquement la reconnaissance de l’Etat.   

A Bruxelles, on constate que le culte pentecôtiste est fortement lié à l’expérience de la migration. Les Eglises pentecôtistes sont véritablement portées par les communautés migrantes – ou issues de mouvements migratoires – et particulièrement celles provenant d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Pourquoi ? Maïté Maskens, anthropologue ayant étudié l’articulation entre religion et migration chez les fidèles pentecôtistes à Bruxelles, souligne que « la scène religieuse leur offre un espace d’auto-définition positive incomparable par rapport aux autre scènes – professionnelle, citoyenne – fréquentées par des fidèles »[3]

L’analyse du sociologue Jean-Paul Willaime, dépassant largement le cadre belge, va également dans ce sens : « Face à la désagrégation des relations économiques et sociales, les communautés pentecôtistes remplissent effectivement une fonction de protection et d’encadrement vis-à-vis de populations précarisées »[4]. Marginalisés, dévalorisés, en perte de repères par rapport à leurs communautés d’origine, et éprouvant des difficultés à intégrer la culture et les structures du pays d’accueil, bon nombre d’individus trouvent dans ces cercles une nouvelle raison d’être et, parfois simplement, un lieu d’écoute et d’extériorisation de leurs émotions. L’une des grandes caractéristiques de ce mouvement est indéniablement sa capacité d’adaptation aux différents contextes et cultures au sein desquels il s’ancre. Partant des réalités des populations souvent les plus pauvres, de leurs difficultés et de leurs préoccupations quotidiennes, les églises proposent un culte accessible et convivial, où les thèmes relèvent souvent de questions matérielles, un espace de reconnaissance où l’identité religieuse dépasse les autres éléments identitaires.

Mais le ton et l’esprit même des cérémonies, ainsi que le fait que ces communautés privilégient l’expérience religieuse des individus par rapport à une doctrine rigide ou institutionnelle comptent pour beaucoup dans l’engouement des fidèles. On y vibre véritablement, au rythme des chants, des témoignages, des danses et des harangues dynamiques – et dynamisantes - des prédicateurs ou autres pasteurs. Point besoin de diplôme de théologie ou une reconnaissance d’une institution pour être un bon leader pastoral, c’est le charisme qui prévaut, ainsi que la capacité à manifester la puissance divine. En effet, l’immédiateté et l’efficacité de l’agir divin est mise en évidence dans cette croyance que Willaime qualifie de « religion de l’émotion et de la puissance »[5]. Miracles et guérisons sont au programme des célébrations, on y parle beaucoup de richesse et de succès.

Un accent fort est mis sur l’individu dans son rapport direct avec Dieu : dans de nombreux cas, les pasteurs vont jusqu’à induire que le don d’argent permettrait d’obtenir un retour proportionnel au montant « investi » au départ ! Comme les signes extérieurs de richesse y sont valorisés et considérés comme des bénédictions de Dieu, on comprend aisément que les promesses de solutions rapides face aux difficultés du quotidien attirent de nombreux fidèles. Comme l’explique Philippe Denis, Professeur d'histoire du christianisme à l'université KwaZulu-Natal, à Pietermaritzburg, en Afrique du Sud: "Si vous faites de bonnes actions, Dieu vous aidera : c'est ainsi que l'on peut résumer leur théorie".[6]

Parmi les facteurs expliquant le succès d’un tel mouvement, il faut aussi souligner sa nature prosélyte, puisque tous les croyants deviennent eux-mêmes évangélisateurs. Chaque individu peut s’y convertir et tenter d’en convertir d’autres.

Dans les rues de Kinshasa

Bon nombre des caractéristiques identifiées ci-avant sont bien entendu des lignes de fond du mouvement. Mais on constate que certaines tendances vont se voir renforcées dans des contextes, par exemple, de grande pauvreté généralisée et entraîner de nombreux abus. Parallèlement, dans des pays marqués par des mouvements importants de population de zones rurales vers des zones urbanisées, certains sociologues ont noté un développement particulièrement fort de ces Eglises pentecôtistes. Les populations qui y affluent sont en effet coupées de leurs racines culturelles et religieuses. Le côté chaleureux, accueillant et festif du culte est attrayant,  la pratique du témoignage de vie permet de créer des liens et la proximité de Dieu semble assurée par les miracles qui ponctuent cultes et rassemblements. A Kinshasa, par exemple, où le panorama religieux est très hétéroclite et les conditions de vie extrêmement difficiles, on assiste, de façon quasi quotidienne, à la prolifération des nouveaux mouvements religieux et particulièrement de ces églises dites « du réveil ».

Leurs initiateurs portent des titres tels que prophète, monseigneur, apôtre, pasteur, bishop, archibishop… Ordinairement, ils sont considérés comme « Envoyés » de Dieu et appelés « Bato ya Nzambe », entendez « Hommes de Dieu ». Ce sont des gens qui ont une certaine audience et crédit, qu’on peut consulter pour n’importe quelle situation. Ils prétendent posséder la solution aux difficultés qui minent la population et drainent les foules. Celles-ci, gagnées par le désespoir, font la ronde de ces différentes églises en recherche d’emploi, de mariage, de conception pour les femmes, d’un possible voyage à l’étranger, de la prospérité dans les affaires, ceci étant le thème favori de la prédication dans la plupart de ces églises. Les pasteurs se concurrencent à coups de campagnes, de prétendus miracles et guérisons. Impossible de le nier : les lieux d’assemblées sont pris d’assaut et les cérémonies durent parfois toute la nuit. On constate pourtant souvent que, paradoxalement, les pasteurs  reçoivent plus qu’ils ne donnent : « Il faut semer pour le Seigneur. Il faut donner à Dieu à travers ses lieutenants et Lui vous accordera sa récompense au centuple ». Et les naïfs paient… 

Les prédications des pasteurs exploitent, la plupart du temps, les thèmes de la prospérité, de l’argent, de la bonne santé,… qui constituent autant de préoccupations importantes de bon nombre des fidèles, souvent pauvres. Cette exploitation de la misère des gens provoque la colère de certains observateurs, qui régulièrement, par le biais de la presse notamment, tentent de « réveiller » les consciences…On pouvait par exemple lire sur la toile, en janvier 2013, cet article publié dans « Centrafrique Libre » par un journaliste révolté : « Profitant de la misère de la majorité de la population Centrafricaine, de nouvelles églises sont nées  pour asservir, dominer et malmener les femmes et les hommes qui sont placés sous l’autorité des pseudos pasteurs. »[7] 

Mais, comme le rappelle Jean-Paul Willaime, ne simplifions pas à outrance car le monde évangélique est marqué par des tendances très diverses, allant de l’orthodoxie la plus rigoureuse à des pratiques de type beaucoup plus contestable, surfant véritablement sur la fragilité de certaines populations. Il incombe sans nul doute à l'Etat de réglementer l'implantation des églises sur son propre sol et de sanctionner celles qui favorisent l’exploitation des fidèles.

 

 


[1] Données issues du Rapport 2012 : Les religions et la laïcité en Belgique, de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité de l’ULB, publié en avril 2013.

[2] Précisons qu’il s’agit de lieux de culte de communautés structurées juridiquement et étant affiliées à l’une des deux branches du Conseil administratif du culte protestant et évangélique (CACPE).

[3] MASKENS, M., Cheminer avec Dieu. Pentecôtisme et migration à Bruxelles, thèse de doctorat inédite, ULB, 2010.

[4] WILLAIME, J-P., « Le Pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel » in Archives de Sciences sociales des Religions, 1999, 105 (janvier-mars)

[5] WILLAIME, J-P., « Le Pentecôtisme : contours et paradoxes d’un protestantisme émotionnel » in Archives de Sciences sociales des Religions, 1999, 105 (janvier-mars)

[6] Erreur ! Référence de lien hypertexte non valide. 

[7] Maurice Wilfried SEBIROdans « Centrafrique Libre », le 20 janvier 2013.

 

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