Etes-vous plutôt raciste ou sexiste ?

Rédigé le 26 octobre 2017 par: Anne-Claire Orban

Féminisme et antiracisme, deux mouvements contre deux formes d’oppression. Ancrés historiquement dans des territoires associatifs différents, il est pourtant de plus en plus courant de les voir s’immiscer l’un dans l’autre. Une nécessaire convergence des luttes pour appréhender le phénomène d’intersectionnalité.

Contre le privilège de l’homme blanc

Racisme et sexisme sont avant tout des idéologies qui permettent de justifier la domination et l’exploitation d’individus considérés comme inférieurs ou nuisibles. En ce sens, tous deux sont donc très proches. Le racisme relève d’une construction sociale qui dénigre les personnes vues comme étrangères et provenant d’ « ailleurs » (les critères sont la couleur de peau, l’origine, l’ascendance, l’ethnie, mais aussi la culture ou la religion) et privilégie les individus « blancs », considérés comme d’ « ici ». Le sexisme suit le même raisonnement : une construction sociale qui infériorise les femmes et privilégie les hommes, considérés comme le sexe fort. De multiples stéréotypes appuient ces visions du monde en mettant en évidence soit le prétendu degré de civilisation inférieur de communautés dites étrangères, soit les prétendues faiblesse et irrationalité innées des femmes. 

Dans un outil développé par « Le monde selon les femmes » sont présentées 20 revendications[1] pour l’égalité des femmes et des hommes. Il n’est pas surprenant qu’une grande partie de ces revendications soient facilement transposables dans le domaine de l’égalité des êtres humains de diverses origines. Tous deux s’opposent et tentent de renverser un système pensé par et pour des hommes blancs, de préférence aisés et hétérosexuels.

Des phénomènes semblables certes mais divergents sur certains points. On peut se demander en effet s’il n’est pas plus difficile de s’opposer au sexisme qu’au racisme, la plupart des victimes de sexisme vivant quotidiennement (et surtout aimant) leurs « bourreaux » masculins. Si racisme et sexisme infériorisent des catégories d’individus, seul le racisme se pare d’un discours d’exclusion : si la présence de personnes d’origine étrangère (ou prétendues d’origine étrangère) peut être contestée par certains partis politiques fort peu fréquentables, cette question ne sera pas soulevée dans le cas des femmes. Autre remarque : il est questionnant de remarquer que le mouvement antiracisme puisse être représenté par des individus blancs sans trop de contestation alors qu’une représentation masculine du mouvement féministe est presqu’impensable. Enfin, s’il est admis que le sexisme touche également les hommes (en ce sens que ces derniers souffrent de stéréotypes de genre leur imposant tel ou tel comportement illustrant « la virilité »), il est difficile de parler de racisme envers les individus blancs dans le monde associatif. Ces derniers ne sont-ils pas également soumis à une liste de stéréotypes attendus d’hommes ou femmes blanc.ches ? Il est toutefois certain qu’hommes ou individus blancs ne souffriront jamais du sexisme ou du racisme au niveau structurel : il sera rare qu’ils/elles rencontrent la discrimination sur leur parcours. Pour les stéréotypes et les injures (racisme dit primaire ou obsessionnel) envers la population blanche, la question reste, selon moi, ouverte.

Jamais des individus blancs ne souffriront de discriminations structurelles liées aux stéréotypes raciaux ou sexistes.

Pour terminer ce point, ajoutons que le racisme et le sexisme se manifestent différemment selon les personnes et les contextes. Il peut s’agir de propos haineux sur la toile, de publicités dégradantes dans les médias, de gestes hostiles dans les transports en commun, etc. Au niveau sociétal, les stéréotypes racistes et sexistes sont à l’origine de multiples discriminations : les femmes et/ou les individus vus comme étrangers se voient refuser l’accès à certains biens ou services seulement car elles sont femmes ou car ils/elles sont d’origine étrangère. Discriminations qui cantonnent ces populations sous les « plafonds de verre » tout en les maintenant proches du « plancher collant » (temps partiel, horaires journaliers et flexibles, tâches pénibles) dans le milieu professionnel par exemple. 

L’intersectionnalité, une clé pour avancer

Comme dit plus haut, les mouvements anti-racistes et féministes se sont souvent construits côte à côte. Aujourd’hui encore, le monde associatif se voit divisé entre associations anti-racisme et associations anti-sexisme. Idem du côté juridique : une discrimination portant sur des critères de nationalité, de couleur de peau, d’origine nationale ou ethnique, d’ascendance, de prétendue « race » (critères relevant du racisme) se signale devant UNIA – Centre interfédéral pour l’égalité des chances alors qu’une discrimination portant sur le genre (sexisme) se signale auprès de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Soit une personne souffre de l’un, soit de l’autre. Devant qui se plaindre lorsque l’on cumule différents critères de discrimination ?

La catégorisation des êtres humains en classes d’âge, de genre, d’orientation sexuelle, de prétendue « race » ne laisse que peu de place pour les individus se retrouvant dans différents groupes sociaux. Le monde social ne se limite en effet pas à un ensemble de catégories imperméables d’individus, à des « bulles humaines » se côtoyant sans s’entrecroiser. Au contraire, les individus se composent d’identités multiples, appartiennent à autant de groupes sociaux… et subissent différentes formes de domination.

L’ « intersectionnalité » désigne ces situations où des personnes subissent simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination (homophobie, transphobie, racisme, sexisme, rejet des classes populaires, etc.). Certaines femmes se voient victimes de double discrimination : les femmes d’origine étrangère (ou perçues comme d’origine étrangère) souffrent tant de racisme que de sexisme. Emergeant au début des années 1990, le concept d’intersectionnalité est, selon nous, un concept-clé pour appréhender le féminisme et l’antiracisme aujourd’hui en ce qu’il permet de reconnaître les difficultés spécifiques rencontrées quotidiennement par les femmes d’origines diverses.

L’intersectionnalité permet d’appréhender les situation de doubles discriminations. Un concept nécessaire pour avancer dans le processus de convergence des luttes. 

Un secteur-clé où les femmes souffrent tant de racisme que de sexisme est celui du soin, du « care ». Une partie importante des tâches liées au « care » dans notre pays est prise en charge par des femmes migrantes. Partant des stéréotypes qu’elles sont « naturellement sensibles et tournées vers autrui » (puisque femme) et originaires de « cultures où l’on prend soin des personnes dépendantes », il n’est pas rare que les emplois d’aides-soignantes ou logistiques dans les maisons de repos par exemple soient systématiquement proposés aux femmes originaires de pays d’Afrique se présentant auprès des institutions d’aide à l’emploi…[2]

Freins au mouvement commun

Afin d’aller au-delà des catégories de genre ou de prétendue race, il est nécessaire de penser féminisme et antiracisme dans un élan commun. La loi anti-discrimination de 2007 fait déjà ce pas en mettant sur un pied d’égalité toutes les formes de discrimination dont peut souffrir un individu. Pourtant les débats font rage notamment autour du couple « multiculturalité et féminisme » : doit-on tolérer des pratiques culturelles qui ne respectent pas, selon certains points de vue, l’égalité femmes / hommes ? Doit-on tolérer les sous-mouvements féministes qui excluent d’autres sous-mouvements sous prétexte que les femmes qui composent ces derniers ne soient pas assez  féministes ? Ceci est l’exemple typique de certaines féministes athées et laïcardes opposées à l’entrée des féministes musulmanes dans le grand mouvement des femmes.

Toute la difficulté reste de créer un mouvement commun, une communauté d’individus féministes (hommes, femmes, ou autres) et antiracistes (de toutes les couleurs, origines, religions), tout en reconnaissant que les actes racistes ou sexistes se manifestent différemment selon les communautés et les personnes (et que certaines cumulent les clichés). Certains souffriront plus de discriminations à l’emploi, d’autres de cyberhaine, d’autres encore de clichés dans les médias ou la publicité, etc. L’objectif est d’unir les individus pour une mobilisation collective  contre toutes les manifestations de sexisme ou de racisme afin de tendre vers l'égalité et la liberté de chacun. L’égalité de tous les êtres humains est un idéal ambitieux à atteindre et reste aujourd’hui un chantier important. Il a été formalisé par l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui établit que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

 


[1] Recevoir une éducation sans stéréotype, exercer un métier sans discrimination, faire appliquer des lois égalitaires, condamner toutes les violences, renforcer les droits des migrant-es, sortir et s’exprimer en public, … dans l’outil « Genre… tu vois ce que je veux dire ? Un livre-jeu sur l’égalité entre femmes et hommes », publié en 2015

[2] Exemple tiré de l’ethnographie d’Hélène Nembrini « Une stratification genrée et ethnicisée du secteur du « care ». Le cas des aides-soignantes travaillant en maison de repos », 2013. Disponible sur demande auprès de l’auteure.  

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