La violence de l’exclusion ?

Rédigé le 21 mai 2008 par: Katheline Toumpsin

La société belge connaît depuis plusieurs années une large empreinte de mixité culturelle et sociale, se traduisant par la présence de plus en plus perceptible de populations immigrées, ainsi que par des écarts de niveaux de vie de plus en plus criants. Le tissu social a donc largement changé, provoquant une situation ou un sentiment d’insécurité plus ou moins important dû aux différences et à la peur qu’elles suscitent, et d’autre part, une violence due à la précarité dans laquelle les personnes vivent.

Pour les personnes qui vivent dans la précarité, la situation matérielle, mais aussi la place qu’elles occupent dans la société et la manière dont elles y sont perçues sont sources de violences humiliantes. Cette forme de mépris déstabilise l’individu tant sur le plan psychologique que social. Il est un frein à la cohésion sociale, voire source de comportements violents.

Violence et insécurité sont donc deux facettes d’une même pièce : l’insécurité vécue est une forme de violence quotidienne, et peut être moteur de violence ; tout comme le sentiment d’insécurité sert à justifier des comportements et des choix politiques qui renforcent la violence de l’exclusion.

Pour BePax, il est important de travailler le lien existant entre violence et insécurité, dans ses multiples dimensions (insécurité culturelle et insécurité sociale principalement). Cette relation est travaillée dans le cadre des Forum de la violence et de l’insécurité, auxquels BePax invite des acteurs de terrain à travailler les situations de violence et d’insécurité vécues par leurs publics, dans le but de développer une analyse et une action collective.

Cette première analyse fait le point sur les enjeux de l’exclusion sociale comme facteur d’insécurité et de violence.

La violence de la marginalisation

La marginalisation, c’est le fait de mettre à l’écart, de désigner un acte ou une personne en marge de l’activité ou de la pensée principale ou dominante. Dans la société, les individus ou les groupes sociaux peuvent être marginalisés dans l’ensemble des différentes sphères de la vie sociale (à l’école, dans le monde du travail, dans la famille, en ville…) et à différents points de vue (sur les plans économique, culturel, social, symbolique…).

La marginalisation se traduit par une rupture avec le groupe dominant, obligeant le marginalisé à se sentir différent. La volonté de marginalisation exprimée (plus ou moins explicitement) par le groupe dominant traduit une volonté de pouvoir et de domination à l’égard du marginalisé, et ce dans le but d’asseoir sa propre autorité. Stigmatisation, infériorisation et disqualification construisent l’image négative de ce groupe aux yeux de la société, mais aussi à ses propres yeux, engendrant une rupture identitaire, et une dévalorisation de soi.

Bien souvent, l’individu ou le groupe marginalisé subit ces stigmatisations dans plusieurs sphères à la fois. Il devient alors plus fragile, tant sur le plan psychologique que matériel. « Bien souvent, le développement des violences humiliantes s’enracine dans l’exclusion sociale et le développement tout à la fois. Le processus apparaît comme circulaire et vicieux, et enfonce progressivement l’individu dans une détresse sociale dont il ne peut plus émerger[1]. » De plus « la misère économique tend à provoquer une misère affective, cognitive et sociale[2]. »

La marginalisation se traduit par un affaiblissement de l’identité de l’individu sur le plan psychoaffectif (mauvaise perception de soi, dévalorisation), sur le plan cognitif (ne pas être maître de son environnement et de sa destinée) et sur le plan social (déséquilibre dans les relations aux autres : « je suis moins bien qu’eux, je ne mérite pas… »). C’est donc toute l’identité de la personne qui en est bouleversée. Elle intériorise l’image qu’on veut donner d’elle, et s’y conforme, ne percevant plus la possibilité d’en sortir positivement.

Cette situation fait outrage à la réalisation des besoins fondamentaux de l’individu. Dans certains cas, cela entraîne une dévalorisation de soi, une démotivation, un laisser-aller, et donc une violence envers soi. Dans d’autres cas, cela peut engendrer des réactions violentes envers autrui. C’est souvent celles-là que l’on pointe du doigt, oubliant qu’il s’agit là de la pointe de l’iceberg, un geste qui traduit un mal-être plus profond.

Essayons de comprendre la relation entre humiliation et comportements violents.  

Marginalisation et comportements violents

Avertissement au lecteur : L’intérêt du recours à cette théorie pour comprendre certains comportements violents de certaines personnes marginalisées n’est certainement pas de criminaliser les personnes exclues (ce qui les stigmatiserait encore davantage !), mais bien de démontrer que l’exclusion est criminogène, et que  c’est l’exclusion, la marginalisation, et l’humiliation qu’il faut exclure, pas les marginalisés.

Abraham Maslow, psychologue humaniste américain (1908 – 1970) a élaboré une théorie des besoins humains, cherchant ainsi à comprendre ce qui motive l’être humain à agir. Selon lui, toute action humaine découle de la nécessité de satisfaire en tout ou en partie les cinq besoins fondamentaux qu’il a identifiés. Cette théorie permet de donner une explication à la raison pour laquelle certaines personnes ont recours à des comportements violents, portés contre eux-mêmes ou contre autrui.

Ces cinq besoins sont successifs : ne pas pouvoir satisfaire l’échelon précédent ne permet pas d’accéder au suivant :

  1. besoins physiologiques : il s’agit des besoins vitaux de l’être humain (boire, manger, dormir…),

  2. besoins de sécurité : besoin de se sentir physiquement en sécurité (pas d’agression ni de besoins matériels primaires), besoin de stabilité dans la vie quotidienne comme dans les relations humaines,

  3. besoins sociaux : besoin d’amour, d’affection, d’appartenance à un groupe ou à une collectivité. Besoin de justice et d’équité,

  4. besoin d’estime : besoin d’être reconnu, respecté et estimé, d’être fier de soi et de se sentir compétent et maître de sa destinée,

  5. besoin de réalisation : besoin de se réaliser, de s’épanouir, de développer ses talents et de les mettre à profit de manière la plus libre et créative possible.

Ces cinq besoins sont successifs :ne pas pouvoir satisfaire l’échelon précédent ne permet pas d’accéder au suivant. Chacun de ces besoins est porteur de vie, de développement d’un rapport positif à soi-même et à autrui.

S’ils ne peuvent être réalisés par l’individu, le risque est grand qu’il tente de satisfaire ses besoins en se tournant contre autrui ou contre lui-même. Cette violence peut prendre de multiples formes, les réponses aussi.  

On le voit, la violence vécue par les personnes marginalisées s’intègre à tous les échelons repris ci-dessus. L’analyse des besoins au départ de cette grille permet de proposer les réponses appropriées aux différents cas. Pour rétablir le respect de la personne et sa ré- humanisation (à ses yeux comme aux yeux de la collectivité), les réponses doivent bien souvent agir sur plusieurs niveaux à la fois : le niveau matériel, le niveau psychoaffectif, le niveau social.

Relation et réalisation de soi

Comment accompagner les personnes victimes de dévalorisation sociale ? Comme on l’a vu précédemment, les effets de l’humiliation sociale agissent à la fois sur le plan collectif et sur le plan psychologique. Les réponses devront dès lors permettre une revalorisation de soi, et une revalorisation de l’image de la personne aux yeux de groupe dominant, faute de quoi elle risque de ne pouvoir s’imposer à lui dans un rapport de forces.  

L’humiliation, et la honte qui en découle naît dans la relation que la personne entretient avec le groupe, et c’est là qu’elle pourra être travaillée.

Cette revalorisation se fera en plusieurs étapes : tout d’abord, il s’agit de prendre conscience que cette humiliation est une construction sociale, et qu’elle n’est pas le reflet de la réalité. Il s’agit dès lors de verbaliser l’humiliation ressentie, oser parler de ce que l’on ressent. Ensuite, il s’agit de la confronter à la réalité, et donc de prendre conscience de la dimension subjective de ce qui donne prétexte à l’humiliation. La technique du récit de vie, qui consiste à écrire sa biographie et à interpréter sa vie en termes différents est un outil de verbalisation intéressant qui permet de communiquer l’expérience douloureuse et de la mettre hors de soi. Notons que très souvent fragilisées, les personnes victimes d’humiliations sociales ont besoin d’encouragements, de temps, d’écoute et de respect.

Une fois cette confiance en soi et en l’autre retrouvée, on peut passer à la dimension collective de la verbalisation. On se rend alors compte que cette situation est vécue aussi par d’autres et qu’il est possible d’agir soi-même sur l’image véhiculée à l’extérieur. Le récit de vie collectif devient alors un outil pour partager les expériences et en fait un moteur pour l’action. Il donne une dimension publique à la parole en prenant en compte tant l’aspect individuel que social. 

Maîtres de leur histoire, les personnes définissent alors elles-mêmes leur identité et peuvent l’affirmer de manière positive.

Ce travail collectif réinscrit le sujet dans l’espace social en tant qu’acteur porteur d’un projet positif[3]. Par là même, il permet de reconstruire du lien social et la possibilité de poser des revendications, et d’affirmer sa différence. 

Cette méthode est aussi une école de la non-violence : oser exprimer ses revendications sans violence, en étant « ni hérisson, ni paillasson ». Créer des solidarités collectives dans un esprit citoyen par la construction d’une identité collective positive et portée vers l’action.

 « Restaurer l’humanité en l’homme humilié est une œuvre éminemment importante et indispensable. Mais il est une approche plus essentielle encore : c’est celle d’éviter à quiconque d’être humilié. »

Pour reprendre les termes de Nietzsche, dans « le gai savoir », nous pourrions déclarer :

« Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ?

Epargner la honte à quelqu’un.

Quel est le sceau de la liberté acquise ?

Ne plus avoir honte de soi-même. »


Sources : 

· J-P Pourtois, H. Desmet, « Violences humiliantes », in L’Observatoire, n° 19 – 1998.

· Université de paix, « la violence à l’école, comprendre pour changer », in Actualquarto, janvier 2003, éd. Averbode.


[1] J-P Pourtois, H. Desmet, « Violences humiliantes », in L’Observatoire, n° 19 – 1998.

[2] J-P Pourtois, H. Desmet, « Violences humiliantes », in L’Observatoire, n° 19 – 1998.

[3] Le processus de mobilisation collective utilisé pour porter des revendications négatives (racistes par exemple) est un processus dont l’objectif est d’imposer une vision négative des enjeux de société, en tentant de rattacher aux expériences personnelles des participants des interprétations négatives des faits, faisant fi de tout esprit critique et citoyen. Il s’agit là aussi de processus de mobilisation collective, mais qui relève plus de l’endoctrinement que de la mobilisation citoyenne au sens noble du terme.


Illustration : Seamus Murray

eventIcon

Prochains évènements

10/01/2019, Formation, une organisation de BePax

Formation 12 jours : Devenez référent·e en diversité

Voir tous les évènements