L’islamophobie genrée ou comment bloquer la libération de toutes les femmes

*redig le3 septembre 2019 par: Seyma Gelen

Frantz Fanon disait qu’une société était raciste ou ne l’était pas. On pourrait paraphraser Fanon en ajoutant qu’une société est sexiste ou ne l’est pas. La Belgique est une société raciste car des groupes sont racisés et discriminés et sexiste puisque les inégalités entre les hommes et les femmes sont criantes. Angela Davis, quant à elle, proposait de renverser le capitalisme afin de pouvoir détruire les racines du racisme. Françoise Vergès semble d’accord avec Davis quand elle dit que « le capitalisme, dès le départ, porte en lui des processus de racisation. Dès sa genèse, ce système entreprend de trier les êtres humains, de raciser des groupes. » Le capitalisme néolibéral est donc racial car les racisé.e.s – surtout femmes – font parties des subalternes sur le marché de l’emploi mais aussi patriarcal puisqu’il s’accommode bien du patriarcat. La Belgique n’y échappe pas.

Le capitalisme patriarcal et racial : un ennemi commun à toutes les femmes

En effet, nous consommons des fraises cueillies par des femmes nord-africaines sous-payées et agressées sexuellement[10], nous portons des vêtements fabriqués par des femmes – et hommes – du Sud global qui sont surexploités[11], des femmes indiennes subissent des hystérectomies pour être plus productives[12], les écarts entre les plus riches et les plus démunis se creusent ici en Belgique de manière structurelle[13]. L’oppression capitaliste nous touche toutes et tous tandis que toutes les femmes vivent le sexisme au travail, devant l’emploi, dans les mondes médiatique, politique, culturel et dans l’espace public en général. D’autres femmes, racisées, subissent, elles aussi, les effets du capitalisme et du sexisme mais elles subissent en plus les effets du racisme qui les précarise. Les femmes musulmanes, quant à elles, subissent l’islamophobie en tant que musulmanes et le sexisme en tant que femmes, en plus du capitalisme. Nous pouvons donc qualifier d’islamophobie genrée le racisme spécifique qui vise les femmes musulmanes, racisées.  

« Racisée » : quésaco ?

Bien que les races biologiques n’existent pas, le racisme, système de domination dont elles étaient le support pseudo-théorique au temps des colonies, se renouvelle et se perpétue[14] en déplaçant le curseur de l’inégalité intrinsèque sur des différences culturelles et de valeurs, qui continuent ainsi à permettre de hiérarchiser les groupes. Pour arriver à ses fins, il prend différents visages et s’exprime à divers niveaux[15], crée des groupes sociaux, « eux » ou « les Autres» et « nous » : certain.e.s bénéficieront de privilèges et de droits, le « nous », au détriment d’autres, les « eux » ou « Autres », qui seront discriminé.e.s. Frantz Fanon avait raison : « C’est le raciste qui crée l’infériorisé. »[16] Ce constat nous permet de comprendre que la société belge est structurellement raciste puisqu’il y a bel et bien des groupes bénéficiant du privilège blanc[17] et des groupes discriminés car racisés. D’ailleurs, le dernier rapport d’Unia – service public indépendant de lutte contre la discrimination et de promotion de l'égalité des chances – nous apprend que « Tous domaines confondus, (…) (Unia a) ouvert le plus de dossiers sur base des critères dits «?raciaux?» (33,9%), handicap (23,6%) et convictions religieuses ou philosophiques (12%). »[18]

Discriminées car racisées

Les femmes musulmanes sont discriminées de manière structurelle : celles qui sont visibles en raison du port d’un foulard, voile ou châle, sont discriminées devant l’emploi, la formation, dansl’enseignement, dans les mondes culturel, médiatique, politique et dans l’espace public en général, au nom d’une pseudo-neutralité qui serait celle de l’apparence et/ou au nom d’une interprétation restrictive de la laïcité qui permet d’exclure des femmes. Les statistiques du CCIB (Collectif contre l’islamophobie en Belgique)[19] nous apprennent que la majorité des plaintes proviennent des femmes se couvrant les cheveux[20]. Les femmes qui ne sont pas visiblement musulmanes sont aussi victimes d’islamophobie en raison de leur origine et de leur nom. Les réseaux sociaux sont un espace qui permet à la parole raciste décomplexée de se déployer et d’alimenter ainsi le système raciste : la dernière « affaire », celle de Salima Belabbas, la nouvelle présentatrice du journal télévisé RTL-TVI, en est un exemple triste et révoltant[21]. Une partie du monde politique belge et tout particulièrement le gouvernement sortant sont aussi responsables de la banalisation de la parole raciste. Des personnalités politiques n’hésitent pas à tenir des propos racistes ou n’excluent pas de s’allier à des partis politiques racistes. Toutes les institutions politiques portent une part de responsabilité dans l’entretien du racisme dans la mesure où elles amassent une production considérable de textes et de débats autour de l’étranger, de l’insécurité, de l’immigration, du terrorisme,… en faisant l’amalgame sur toutes ces questions.[22]

L’analyse intersectionnelle

Des groupes antiracistes refusent la grille de lecture féministe au nom d’une union qui serait nécessaire entre les genres dans la lutte antiraciste – mais aussi parce que l’ennemi visé est le racisme et non pas le sexisme / le patriarcat / la domination masculine – alors que des groupes féministes, ayant une lecture universaliste du féminisme, refusent de revoir leurs priorités de lutte, estimant qu’être musulmane et/ou porter un foulard n’est pas compatible avec « féministe » mais aussi parce que l’ennemi visé est le sexisme/ le patriarcat/ la domination masculine sans prise en compte des lectures et vécus particuliers et pluriels. Ces situations concrètes, vécues sur le terrain par des femmes réelles, nous conduisent à la nécessité de porter une analyse intersectionnelle pour comprendre ces femmes.

Cette grille de lecture, théorisée par Kimberlé Crenshaw en 1989[23] sur la base des vécus des Afro-Américaines, permet donc de comprendre en quoi la situation des musulmanes racisées, dont les droits fondamentaux sont bafoués, est compliquée car elles vivent à l’intersection des rapports de domination de race, de classe et de genre. Plusieurs discriminations se croisent et pèsent sur les possibilités d’émancipation des femmes de confession ou de culture musulmane. Celles-ci, et en particulier celles qui couvrent leurs cheveux, sont exclues de certains espaces tels que l’enseignement supérieur de type non universitaire et le travail dans le secteur public – sauf rares exceptions comme Actiris[24] – mais également dans le secteur privé. Or l’émancipation passe par l’inclusion et non l’exclusion. Invisibles et invisibilisées dans les structures antiracistes et féministes, discriminées, des femmes s’organisent en non-mixité, fixent leur agenda et leurs propres priorités, promeuvent la solidarité à l’instar de bell hooks[25], et tissent des liens, dans un esprit de convergence des luttes.

Le collectif féministe Kahina

Un exemple de groupe féministe, pensé par et pour des femmes musulmanes en Belgique francophone, est le collectif féministe Kahina[26]. Partant du constat qu’aucun groupe / mouvement féministe belge francophone défendant pleinement les intérêts de ce groupe social dans une perspective décoloniale et intersectionnelle n’a pu s’installer durablement dans le paysage des luttes pour l’émancipation de toutes les femmes, des femmes ont décidé de créer ce collectif qui existe maintenant depuis près de trois ans. Les membres de ce collectif, dont je suis membre et cofondatrice, s’investissent aujourd’hui dans des initiatives antiracistes telles que la coalition Napar – alliance de dizaines d’organisations, pour un plan interfédéral contre le racisme et les discriminations – pour ce qui est du lobbying ou la plateforme antifaciste Stand Up[27] et la plateforme 2103[28] pour ce qui est de la lutte sur le terrain. Nous nous exprimons dans les médias, répondons à des sollicitations d’entretiens, prenons la plume, nous produisons du savoir et de l’action féministes. Nous prenons la parole car nous refusons que l’on parle en notre nom, nous refusons d’être perçues au prisme d’un regard orientaliste[29], nous refusons que l’on nous impose un islam imaginaire qui permet au racisme de nous discriminer. Nous défendons un féminisme décolonial[30] que nous avons développé dans un article coécrit par Ouardia Derriche et moi-même[31]: c’est aux femmes elles-mêmes de décider de leurs priorités, de leur agenda et de leur stratégie, le chemin d’émancipation n’étant pas unique. Les féministes – hier comme aujourd’hui – ont défini et définissent leurs priorités et stratégies, nous le faisons donc aussi. Et pour nous, un féminisme musulman[32] ou plutôt porté par des musulmanes est pensable car il n’y a pas, selon nous, de contradiction entre foi et féminisme[33].

Féminisme et féminismes

Le féminisme est « un » dans le sens où c’est un mouvement politique, intellectuel et social global qui lutte contre la domination masculine mais il est pluriel car ses revendications et formes naissent des réalités concrètes des femmes qui ne vivent pas les mêmes situations[34]. Les féministes universalistes refusent d’accepter le caractère pluriel du mouvement qui, pourtant, crève les yeux. En effet, en tous temps et en tous lieux, la domination masculine a permis à des hommes et à des sociétés de contrôler notre corps, notre sexualité, notre rapport au monde qui nous entoure. Dans les sociétés majoritairement musulmanes, le patriarcat a permis à des institutions trustées par les hommes de voter des lois et de promouvoir des lectures du Coran et de la Sunna misogynes et discriminatoires envers les femmes. Aujourd’hui, les choses changent : du Maroc[35] à l’Iran[36], en passant par la Turquie[37], des femmes refusent qu’on leur impose des manières d’être et de faire et prennent la parole. C’est une excellente chose. Ailleurs, en Occident, et Mona Chollet le montre bien dans son ouvrage[38], l’aliénation féminine prend d’autres visages autour du culte d’une certaine beauté, une tyrannie sur laquelle feue Fatema Mernissi attirait déjà notre attention[39]. Partout et en tout temps, il devrait revenir à toute personne se définissant comme féministe de défendre l’autonomie des femmes et de les écouter : toute femme a le droit de disposer de son corps comme elle l’entend, librement. Que ce soit pour se couvrir ou le découvrir.

L’islamophobie genrée bloque la libération de toutes les femmes

Aussi longtemps que les femmes musulmanes seront discriminées dans notre société, le « groupe social femmes » ne sera pas libéré. En effet, le racisme qui les frappe met en danger les acquis du féminisme et, ce faisant, toutes les femmes : la libre disposition de son corps, résumée dans le slogan « mon corps, mon choix » et l’accès aux espaces d’émancipation que sont l’Ecole et le travail. De plus, comment rester aveugle et sourd.e face à cette injustice ? J’en appelle, comme je le faisais il y a un peu plus d’un an dans le hors-série du magazine féministe axelle[40], à une solidarité entre les femmes car cette question nous concerne toutes. Défendre l’égalité entre les hommes et les femmes tout en fermant les yeux sur l’exclusion des femmes des espaces ouverts à tous les hommes est une position néocoloniale et raciste. Créer des divisions entre les femmes ne peut que servir les intérêts du système de domination patriarcal, raciste et capitaliste et c’est une lourde responsabilité à laquelle les féministes « universalistes » feraient bien de réfléchir.

 

 



[14] « Racisme et culture », in Pour la Révolution africaine, in Frantz FANON, Œuvres, La Découverte, Paris, p. 719.

[16]Peau noire, masques blancs, in Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, Paris, p.137

[22] Ouardia Derriche, “Le racisme, une question politique”, in Les défis du pluriel. Egalité, diversité, laïcité, Edition Couleur livres, Collection Question de société, 2014

[23] Kimberlé Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago Legal Forum, vol. 1989,‎ 1989, p. 139

[25] Seyma Gelen, “Diversité, sororité…solidarité!”, in axelle no 205-206 janvier février2018, hors-série Racisme en Belgique. Solidarités de femmes, p.58

[29] Edward W. Said, L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Éditions du Seuil, coll. « Points histoire », 2005, 430 p.

[31] Ouardia Derriche et Seyma Gelen, « Pour un féminisme décolonial », Revue En Question, centre Avec, Dossier Diversité des féminismes. Parole aux femmes, p.37-41 http://www.centreavec.be/site/sites/default/files/En-Question-Diversite-des-feminismes-paroles-aux-femmes0.pdf

[32] Malika Hamidi, Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?, Éd. de l’Aube, 2017, 160p.

[33] Asma Lamrabet, Croyantes et féministes. Un autre regard sur les religions, Albouraq, coll Etudes, 2019, 124 p.

[34] Un ouvrage collectif intéressant est le suivant : (coordonné par) Aurélie Leroy, État des résistances dans le Sud. Mouvements de femmes, Alternatives Sud - État des résistances dans le Sud, CETRI, Syllepse, Vol. XXII – 2015, n°4

[35] Travaux de Asma Lamrabet : http://asma-lamrabet.com/

[38] Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d'une aliénation féminine, Paris, Zones, 2012, 240 p.

[39] Fatema Mernissi, Le Harem et l’Occident, Albin Michel, coll Essais doc, 2001, 231 p.

[40] Seyma Gelen, op.cit.  

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