Femmes en guerre contre la guerre : sur deux films d’Aida Begic et de Nadine Labaki

Rédigé le 18 novembre 2013 par: Laure Borgomano

Comment parler de la guerre, quand on est une femme ? Comment, en tant que réalisatrice, représenter la guerre des femmes, les femmes en guerre contre la guerre ? Voici deux jeunes réalisatrices, une Bosniaque et une Libanaise : Aida Begic, née en 1976 à Sarajevo. Nadine Labaki en 1974 à Beyrouth. Toutes deux ont réalisé récemment des films mettant en scène des femmes confrontées à une réalité meurtrière.

 « Premières Neiges » d’Aida Begic a remporté en 2008 le grand prix de la Semaine de la Critique à Cannes. En 1997, deux ans après les accords de Dayton qui ont mis fin à cinq ans d’une guerre atroce, dans l’Est de la Bosnie, un petit groupe de femmes survit dans un village isolé, dévasté par la guerre. Tous les hommes ont été assassinés, sauf un vieillard, qui remplit le rôle de l’imam, et un petit garçon mutique, dont les cheveux poussent mystérieusement à chaque cauchemar, le transformant en fille. La petite communauté survit, murée dans son chagrin, l’espoir fou de voir revenir un mari ou un père, le désespoir muet de les savoir disparus à jamais. L’une rêve de partir à la ville retrouver un ami, une autre a recueilli trois orphelines. Une vieille femme défait sans fin des haillons pour en tirer les fils et retisser avec eux de somptueuses couvertures. Alma, une jeune veuve, a décidé de redonner vie au village en vendant des bocaux de fruits et légumes pour réaliser le rêve de son mari «nourrir la moitié de la Bosnie». Mais sans argent, sans moyen de transport, comment faire ? Le monde extérieur les rejoint brutalement lorsque deux Serbes viennent proposer de racheter leur terre. L’un d’eux est reconnu pour avoir assisté, sans l’empêcher, au massacre des hommes et des enfants du village. Sous la contrainte, il amène les femmes jusqu’à leur fosse commune, une grotte bleue creusée dans la montagne. Les morts enfin enterrés, le village peut revivre, Alma ayant trouvé un moyen de vendre ses fruits.

« Et maintenant, on va où ? » de Nadine Labaki, sélectionné au festival de Cannes de 2011 a remporté plusieurs prix. Le film met en scène un village libanais isolé par des champs de mines, dans lequel chrétiens et musulmans vivent dans une paix précaire. Le moindre regain de tension, la moindre plaisanterie stupide peuvent à tout moment déclencher une absurde guerre de religion.  Si les hommes sont toujours prêts à se tirer dessus, les femmes, unies par la solidarité de leurs souffrances de veuves et de mères privées de leurs fils, sont bien décidées à tout faire pour arrêter la violence des représailles.  A l’absurdité de la guerre elles répondent par une créativité débridée, prétextant de faux miracles de la Vierge, invitant une troupe de « girls » ukrainiennes blondes et sexy pour occuper la libido des mâles  et n’hésitant pas à droguer ces derniers pour leur faire croire ensuite qu’elles ont changé de religion, rendant ainsi les représailles impossibles.  

Bien que très différents dans leur parti pris cinématographique  et leur contexte, ces deux films présentent plusieurs points communs caractéristiques d’une sensibilité féminine. Prenons le rôle de la nourriture : la préparation des bocaux de fruits et de poivrons d’Alma rassemble toutes les femmes autour de bassines fumantes et d’assiettes de confiture. C’est la nourriture aussi qui permettra au village de revivre. Au Liban, si les hommes se disputent au café, les femmes complotent entre elles autour de confiseries maison et c’est par la gloutonnerie qu’elles auront raison de leurs hommes querelleurs. Ce sont les femmes aussi qui dans ces deux films soignent la mémoire des morts. Elles qui veillent sur les cimetières : N. Labaki ouvre son film sur une marche de pleureuses en noir se rendant aux cimetières chrétien et musulman, dans une chorégraphie digne de la tragédie grecque ; les personnages d’Aida Bejic ne trouvent la paix qu’après avoir dressé des stèles sur les tombes de leurs disparus. Ce sont les femmes aussi qui font le pari de continuer à vivre là où elles sont nées, Liban ou Bosnie, en patriotes tranquilles, sans slogan nationaliste. Alors que les hommes  se drapent dans les oripeaux de la religion pour mieux s’entretuer, les deux réalisatrices présentent une image sympathique des religieux. Dans « Première neige » le vieil imam veille tendrement sur Ali, le seul enfant mâle ayant survécu au massacre. Au village libanais, l’imam et le prêtre, consternés par la bêtise de leurs ouailles, sont complices dans leurs efforts pour apaiser les tensions. Toutefois, après la dernière trouvaille des femmes (feindre de changer de religion) à laquelle ils ont consenti, ils quittent le village dans le bus des « girls » ukrainiennes, craignant d’être poursuivis par leur hiérarchie.  Ni Aida Begic, ni Nadine Labaki ne se posent en féministes proposant un monde sans hommes : Alma retrouve la paix et réalise son rêve grâce à un chauffeur de camion qui l’aime et l’aide  à écouler ses bocaux de fruits. Les femmes du village libanais luttent pour pouvoir vivre en paix et avec leurs fils et mari, si stupides et bornés soient-ils.

Enfin les deux réalisatrices n’hésitent pas à quitter le domaine du réalisme  avec poésie. Dans « Premières neiges », le tapis filé par la grand-mère avec les haillons des morts se transforme mystérieusement en pont permettant aux survivantes de traverser la rivière pour pénétrer dans la grotte bleue où ont été assassinés leurs proches. Quant à Nadine Labaki, elle truffe son film de moments de comédie musicale aux moments de plus grande tension.

Toutefois la douleur et le combat des femmes s’expriment de façon différente dans chacun de ces films. Le film d’Aida Begic est tout entier baigné de couleurs bleue et verte, celles d’un paysage de Bosnie, mais aussi celles du châle d’Alma, des maisons et pour finir de la grotte/tombeau. Ces couleurs froides correspondent à une vision tragique du drame bosnien. Nadine Labaki joue au contraire sur le contraste de la lumière solaire du Liban et de la noirceur du deuil. Tout y est ocre, jaune, doré, sauf les voiles noirs des femmes. La façon d’extérioriser la douleur est également différente, correspondant en cela en partie à des cultures – balkanique, méditerranéenne- spécifiques.  Dans le village bosniaque,  le deuil et la douleur sont si profonds qu’ils ne peuvent trouver de mots : ce sont des gestes, des regards, des non-dits, des objets dérisoires, restes des disparus (lunettes cassées, rasoir rouillé) qui tissent les relations entre les femmes et soudent la communauté.  Les corps sont maigres, les visages d’une beauté ravagée, la sensualité absente, sauf à de rares moments, dans les gestes gracieux d’Alma baignant son visage et ses bras à la fontaine. Chez Nadine Labaki au contraire, les femmes sont  volubiles, pulpeuses  et rebondies, elles crient, pleurent, insultent, rient, chantent. Leur présence corporelle crève l’écran, leurs seins et leurs fesses débordent, leur sensualité joyeuse éclate et éblouit.

Sombrement tragiques ou lumineusement  optimistes, ces femmes bosniaques et libanaises combattent et portent le même message : il faut traverser la mort et croire à la vie. 

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