Femmes racisées et entrepreneuses : un phénomène qui se développe

Rédigé le 30 décembre 2018 par: Jihad Guenaou

Les femmes dans le marché du travail : voilà un sujet qui fait couler énormément d’encre (et heureusement) et toute cette encre n’a pas entièrement coulé en vain. Grâce à cette attention, nous disposons maintenant de données assez précises sur l’accès au marché du travail des femmes.

Des études montrent une tendance certes positive, les femmes sont de plus en plus présentes sur le marché du travail, mais un taux d’emploi des femmes encore largement inférieur à celui des hommes. En effet, en Belgique, ce taux est de 58,7 % pour les femmes et 67,5% pour les hommes[1] : ceci est une des facettes des inégalités de genre qui subsiste dans notre société.

Cumul des traits discriminants : la double peine

Lorsqu’on essaye d’y voir de plus près au sein même du groupe « femmes », on constate que des inégalités d’un autre genre existent : le pourcentage de femmes racisées présentes sur le marché du travail est nettement inférieur au taux global des femmes sur le marché du travail. Ainsi pour les femmes issues des pays candidats à l’entrée dans l’Union Européenne, elles ne sont que 22,6% à travailler, pour celles issues du Maghreb,  on est à 20,3% et plus bas encore, pour celles issues du Proche/Moyen-Orient, seulement 16,1% sont présentes sur le marché de l’emploi[2]. Ceci nous donne à voir la double discrimination que subissent ces femmes par leur identité de femme et de racisée. 

Si on affine encore notre analyse et que l’on s’intéresse au domaine de l’entreprenariat, on constate que seulement un dixième des femmes ayant un emploi sont indépendantes contre deux dixièmes pour les hommes. Et encore une fois lorsque l’on zoom sur ce dixième, on constate que les femmes racisées sont quasi absentes.

Ainsi, être à la fois une femme et entrepreneuse est encore minoritaire de nos jours. Ceci s’explique entre autres par la légitimé liée au genre que les femmes ne s’accordent pas dans certains domaines de la société.  En effet, non accessibles jusque-là aux femmes, ces secteurs sont empreints de constructions patriarcales qui marquent l’inconscient individuel et collectif de profonds stéréotypes sociaux. Il y a pourtant une ambiguïté : il existe de plus en plus de projets nationaux ou européens qui encouragent les femmes à accéder au statut d’entrepreneuse. On peut évidemment se poser la question de la motivation. Est-ce par passion de l’égalité ou par opportunisme économique ? Cependant, on ne peut que s’en réjouir. Quel impact aurait sur notre société, une présence accrue des femmes dans les affaires ? Si les femmes entrepreneuses étaient beaucoup plus nombreuses, cela impacterait à coup sûr la vision des femmes dans la société.

Lorsqu’on s’intéresse de plus près au cas des femmes racisées entrepreneuses, on remarque qu’il n’existe presque pas de littérature à ce sujet. Certes elles sont peu nombreuses, mais ce nombre si petit peut nous questionner sur le rôle de notre société à ce sujet. Les femmes racisées, se sentent-elles encore moins légitimes que les autres femmes à accéder à un statut d’indépendante ? Les discriminations structurelles (accès à des financements, etc.) freinent-elles ces femmes ? L’absence de modèle et la non valorisation des femmes entrepreneuses jouent-elles un rôle dans le processus de légitimation ?

Cependant, des femmes entrepreneuses et racisées existent. L’identité de femme racisée joue-t-il un rôle dans ce choix professionnel ? Y voient-elles une forme d’émancipation ou un choix par contrainte contre les discriminations potentielles rencontrées pour accéder au marché de l’emploi ?

Toutes ces questions sont primordiales : la forte présence de discriminations dans le marché du travail combinée à la valorisation ainsi que les promotions de l’entreprenariat féminin permettent de voir en l’entreprenariat par des femmes racisées un potentiel domaine professionnel de libération et d’émancipation de ces femmes.

De plus en plus de jeunes femmes racisées se lancent dans l’entreprenariat (création de PME, freelance, etc.) : c’est un moyen d’émancipation professionnelle et identitaire où la liberté de vivre son identité pleinement et de fournir un service sont combinés, sans qu’un tiers mette un frein à cette émancipation totale en y voyant une quelconque contradiction.

Ce choix peut aller plus loin et être un outil conscient ou inconscient de valorisation de la femme racisée dans la société et de confirmation aux yeux de tous de sa capacité à être libre, indépendante, à identité multiple et professionnelle dans le service qu’elle fournit.

Témoignage : rencontre avec une de ces femmes 

T. travaille comme indépendante dans le marketing digital. Elle crée du contenu en ligne pertinent pour les utilisateur·ices, en accord avec les attentes de ses client·e·s (généralement des entreprises mais aussi des artistes ou des associations). Ces contenus doivent suivre des règles qui permettent un maximum de visibilité via les moteurs de recherche (Google principalement).

Avant de te lancer dans ton activité, des éléments de ton identité t’ont-ils fait hésiter à le faire ? J'étais super stressée de me précariser, et je n'aurais absolument pas pu passer le cap si je n'avais pas un partenaire qui gagne sa vie extrêmement bien. Je viens d'un milieu socio-économique assez pauvre, ou du moins très "prolo", où c'est hyper important d'être "stable". Il y a un peu cette mentalité de "on en a pas chié avant toi pour que tu deviennes saltimbanque", les générations avant toi ont pas eu le choix et ont trimé pour que toi tu aies plus donc c'est à toi de carburer pour leur rendre la pareille. Et je pense que ça vient aussi du fait qu'il y a un clair sentiment de "si t'es dans la merde, on ne va pas pouvoir trop t'aider donc il faut absolument que tu ne le sois pas". Alors bon déjà que je n’ai pas fini mes études et que je bosse dans un domaine hyper obscur pour ma famille, le fait de quitter le "confort" d'un job en entreprise c'était impensable. C'était donc un gros pas à franchir, mais en même temps dans le contexte anglo-saxon, je ne me voyais pas continuer à être en "office" (bureaux) avec des douleurs chroniques et surtout dans un milieu très, très blanc qui peut être super pesant... Du coup pour moi ça a été plutôt une motivation de me dire que je pourrais être à mon compte, sans avoir à supporter les blagues reloues dans la cuisine du bureau ou avoir à mordre sur ma chique quand Jean-Pierre fait une énième vanne raciste. Après j'ai eu super peur et je me mets une grosse pression en termes de revenus, parce que je sais que de par mon background social je dois assurer. Des fois, je culpabilise aussi de ne pas avoir choisi l'option qui rapporte le plus. Parce que du coup, je pourrais sûrement aider plus financièrement [mon entourage] si j'étais dans une boite de marketing digital à gravir les échelons.

Ton identité de femme racisée a-t-elle été un frein dans ton travail d’indépendante ? Du coup plus qu'un frein, ça a été une motivation ! Après le fait d'être en white passe à 80% du temps aide aussi! Et j'ai le choix de ne pas utiliser le nom à consonance arabe de ma mère puisque j'ai les deux noms (de mon père ou de ma mère).

As-tu mis des stratégies en place ?  J'ai l'impression que j'avais plus de stratégies à faire en étant en bureaux et employée qu’en étant freelance. Mais en même temps, on doit user de stratégies à longueur de temps sans le réaliser j'imagine. Je passe beaucoup de temps seule face à mon ordinateur et je limite les interactions, du coup c'est très reposant.

Ce n’est certes qu’un témoignage mais il illustre déjà bien plusieurs éléments que nous citions au début de cet article. Notamment le fait que l’entreprenariat puisse être perçu comme une solution face à un marché du travail discriminant. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de dire que si l’entreprenariat offre une possibilité tout à fait intéressante pour ces femmes, dans le même temps, cela prouve l’échec de nos sociétés à se montrer inclusives vis-à-vis de la diversité. Et le marché du travail offre un des meilleurs exemples des conséquences du racisme structurel sur les personnes racisées voulant s’y intégrer.

 


[1] CE, DGS 2017.

[2] Unia, 2017. 

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