Soixante ans après Hiroshima et Nagasaki, l'immortalité des armes nucléaires

Rédigé le 12 avril 2005 par: Anne-Sophie Poncelet

En cette année phare de commémoration des 60 ans de l’utilisation de la bombe atomique, BePax a voulu marquer cet anniversaire en relayant en Belgique francophone la Campagne « Mayors for peace ». BePax a ainsi envoyé une lettre à tous les bourgmestres wallons et bruxellois afin de les solliciter à inscrire leur commune et donc la déclarer libre de toute arme nucléaire.

BePax est une association d’éducation permanente à la paix et à la non-violence.  Une de ses missions consiste à promouvoir le désarmement, notamment nucléaire.  Nous faisons ainsi partie de « Abolition 2000 - Belgique » dont la finalité est la lutte contre le désarmement nucléaire. 

Cette campagne « Maires pour la Paix » a été initiée en 1982 par le maire d’Hiroshima, Takeshi Araki, afin d’appeler les maires du monde entier à bannir de leurs territoires communaux  toute arme nucléaire. 

Ainsi, durant cette année 2005, le maire actuel d’Hiroshima, Tadatoshi Akiba, est venu présenter à la Belgique et au Parlement européen, sa nouvelle campagne « Vision for 2020 Emergency Campaign to Ban Nuclear Weapons » visant l’extermination de toutes les armes nucléaires pour 2020. 

 Les Communes belges dont les bourgmestres se sont inscrits comme membres des « Mayors for peace », sont passées du nombre de 6 en 2004, à 52 début 2005, puis à 196 juste après la visite de Monsieur Akiba.  Aujourd’hui, et notamment après l’envoi de notre lettre aux bourgmestres en octobre, c’est plus de 250 bourgmestres belges qui se sont déclarés « Mayors for Peace ». 

Août 1945…

Les physiciens commencent à envisager l'emploi de l'énergie atomique et de la bombe atomique dans les années 1930. 

L'histoire de la bombe atomique commence véritablement par une lettre signée par Albert Einstein, adressée au Président des États-Unis, Franklin Roosevelt.  Dans cette lettre, datée du 2 août 1939, Einstein ainsi que d'autres physiciens expliquent à Roosevelt que l'Allemagne nazie effectue des recherches sur la fission nucléaire et ses applications possibles dans le domaine militaire, comme la création d'une bombe atomique. Einstein explique que cette bombe est capable de libérer une énergie si colossale qu'elle pourrait détruire une ville entière.

Le 14 août 1940, le Comité consultatif pour l'uranium, un organisme fédéral créé par Roosevelt, demande la création d'un projet de recherche sur le thème de la fission nucléaire et ses applications militaires. Une somme de 100.000 dollars est débloquée.

Alors que jusque-là, le projet avait uniquement un but expérimental, avec pour objectif de valider la réalisation d'une bombe atomique, il est décidé en 1943, au vu des résultats, de passer au stade du développement. Le Projet Manhattan vient de voir le jour.

Des milliers de chercheurs, mis au secret, vont développer cette arme. Plusieurs laboratoires sont construits un peu partout aux États-Unis.

Durant 2 ans, une brillante équipe de physiciens va surmonter un grand nombre de problèmes techniques, aidé par un budget de deux milliards de dollars. Ils développent les deux filières, uranium et plutonium en parallèle. Au début de juillet 1945, s'ils disposent de bombes opérationnelles dans chacune des filières, ils ont encore un doute sur la bombe au plutonium. Ils décident donc que le 1er test portera sur cette technologie.

Le 16 juillet 1945, sur la base aérienne d'Alamogordo, la première bombe atomique, Gadget, explose lors d'un test baptisé Trinity. 

Ensuite, dans la matinée du 6 août de 1945, le président américain Harry Truman donne l'ordre de larguer une bombe atomique sur un objectif civil, la ville d'Hiroshima, avec pour objectif de faire capituler le Japon. 

Aujourd'hui, les raisons de cette décision ne sont pas encore parfaitement connues. Il faut en effet se rappeler que le projet Manhattan visait initialement l'Allemagne et non pas le Japon. L'explication officielle soutient que la capitulation du Japon fut ainsi réalisée en évitant de lourdes pertes américaines. Pour d'autres, c'est l'imminence de la déclaration de guerre de l'URSS au Japon qui est le facteur déterminant.  Avec leur nouvelle puissance nucléaire, les USA n'avaient plus besoin de composer avec un allié encombrant pour finir ce conflit et en partager les profits.

Cette bombe fut surnommée par l'armée américaine « Little Boy », du fait de sa petite taille. La bombe A à l'uranium enrichi a expulsé une énergie colossale et a tué environ 100.000 personnes instantanément. Cinq ans plus tard, 100.000 encore sont morts des effets à long terme.

Le 9 août, 3 jours plus tard, Truman donne l'ordre de larguer une seconde bombe sur la ville de Kokura (actuellement Kitakyushu). Celle-ci étant recouverte par des nuages, c'est Nagasaki qui est alors visée : lors d'une éclaircie, le bombardier confond les usines Mitsubishi sur les quais du port avec la cathédrale chrétienne. Cette bombe, surnommée « Fat Man », a tué instantanément 38.000 habitants malgré la topologie vallonnée de la région qui en a réduit les effets. En tout on a dénombré 75.000 habitants touchés ou morts des conséquences de cette explosion.

Les deux bombes ont explosé à environ 500 mètres d'altitude afin de maximiser leurs effets qui étaient alors mal connus, le secret entourant les recherches sur cette arme ayant interdit toute expérimentation en situation réelle.

Le 15 août, le Japon capitule sans conditions, ce qui met fin à la Seconde Guerre mondiale.

Un Traité de non-prolifération nucléaire

Pour éviter la répétition de ces événements tragiques, la Communauté internationale met en œuvre le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) afin de mettre fin à la diffusion de cette arme redoutable aux pays qui ne l’ont pas encore et viser le désarmement des pays déjà équipés de l’arme nucléaire.  L’application du Traité est assurée par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). 

Ce Traité a été signé par 189 Etats.  Il s’agit du Traité le plus universel car seuls trois pays ne l’ont pas signé : l’Inde, le Pakistan, Israël.  La Corée du Nord s’en est retirée en 2003.  Ce traité est devenu loi internationale en 1970. 

Le TNP distingue les pays dits « nucléaires » (Chine, France, Grande-Bretagne, Russie, USA), des autres pays dits « non nucléaires ».  Les premiers s’engagent à l’élimination complète des leurs armes nucléaires et les autres s’engagent à ne jamais en posséder.  Depuis 1970, la promesse du désarmement nucléaire est largement ignorée.  En 1995, il a été décidé de renforcer le TNP.  En 2000, une Conférence de Révision fut un succès vers le désarmement nucléaire.  Ainsi, 13 engagements importants furent pris par tous les Etats signataires et dont il faut à présent exiger la mise en œuvre.  Les Etats-Unis ont néanmoins jusqu’à présent refusé de ratifié ce nouveau traité. 

Pourtant, la prolifération se poursuit et son danger a été de nouveau révélé à plusieurs reprises récemment. 

Cinq pays sont juridiquement reconnus comme États dotés de l'arme nucléaire par le TNP[1] :

  • la Russie : 8.200 têtes actives (environ 10.000 en réserve ou en attente d'assemblage) ;

  • les États-Unis : 7.650 têtes actives (environ 3.000 en réserve ou en attente d'assemblage) ;

  • la Chine : 400 têtes actives ;

  • la France : 350 têtes actives ;

  • la Grande-Bretagne : 200 têtes actives.

Trois pays, non-signataires du TNP, appelés les Etats du Seuil, sont soupçonnés de disposer d'armes nucléaires. Les deux premiers ont réalisé des essais d'engins expérimentaux.

  • l'Inde : 30 à 40 têtes actives ;

  • le Pakistan : 24 à 48 têtes actives ;

  • Israël : les services de renseignement des États-Unis estiment qu'ils disposent de 82 têtes.

Enfin deux pays sont fortement soupçonnés de poursuivre des recherches, voire de développer des armes :

  • la Corée du Nord : supposée posséder 1 à 2 têtes nucléaires.

  • l'Iran, pays où enquête l’AIEA pour le moment.  L'Iran essaye depuis plusieurs années de se procurer l'énergie atomique, malgré les efforts des Européens pour l'en empêcher et la menace d'Israël et des États-Unis qui pèse sur elle.

Par ailleurs, le Brésil, l’Arabie Saoudite et l’Algérie sont soupçonnés d’avoir et de vouloir développer un programme nucléaire.

L’Arabie Saoudite et le Pakistan auraient également signé un accord secret sur une coopération nucléaire qui fournirait aux Saoudiens la technologie du nucléaire en échange de pétrole bon marché.

La Syrie est également soupçonnée par les États-Unis de vouloir développer un programme nucléaire.

Si certains, même une part infime, de ces Etats devenaient des puissances nucléaires, l’option d’un désarmement nucléaire disparaîtrait virtuellement, et  les risques d’utilisation des armes nucléaires augmenteraient. 

Suite au Traité, certains pays ont entièrement démantelé leurs installations atomiques : l'Afrique du Sud, la Libye, l'Irak, même si ce pays a été soupçonné par les Américains et les Britanniques de l'avoir repris quelques années après.  Quant aux  nouveaux Etats issus de la dissolution de l'URSS tels l'Ukraine et le Kazakhstan, ils ont rendu les ogives à la Russie et démantelé les bases nucléaires sur leur sol.

Le prix Nobel de la paix à a été attribué à l'AIEA et à son Directeur Général, Mohamed El Baradei.  C'est un encouragement à une approche de lutte contre la prolifération qui privilégie la diplomatie et le multilatéralisme.  C'est aussi un message symbolique sur les dangers des armes nucléaires alors que l'on célèbre cette année le 60e anniversaire d'Hiroshima.  Même s’il est vrai que l’AIEA n’a pas à elle seule le pouvoir d’arrêter un programme nucléaire, elle est la seule agence internationale qui permette d'effectuer des contrôles efficaces.

Violence et immoralité d’un tel militarisme

En relais des positions de notre mouvement international BePax, nous considérons qu’il est immoral pour des Etats ou des acteurs non-étatiques d’utiliser et posséder des armes nucléaires ou de menacer de les utiliser comme moyen de dissuasion. 

L’utilisation des armes nucléaires est en effet immorale en raison de sa nature destructrice et imprévisible de ses effets sur l’humanité et l’environnement.  Le Maire d’Hiroshima, M. Akiba lors d’une intervention à l’ONU en 2003, parle des armes nucléaires avec les propos suivants : « les armes nucléaires sont abominables, cruelles et inhumaines et mettent en danger notre espèce.  Rien ne peut être plus évident que l’illégalité de telles armes, et elles doivent être absolument bannies ».

Nous devons donc rejeter la menace de l’utilisation des armes nucléaires justifiées par certaines déclarations officielles, certaines doctrines militaires et par la politique de maintenir en état d’urgence les armes nucléaires stratégiques. 

La dissuasion nucléaire est également immorale.  Une telle stratégie est en effet basée sur une menace crédible d’utilisation.  La fin, c’est-à-dire la sécurité, aussi primordiale soit-elle, ne justifie pas les moyens et ne peut pas s’obtenir au prix de menacer la vie de milliers de civils.  Quinze ans après la guerre froide, les Etats utilisant la dissuasion par la possession d’armes nucléaires doivent donc être condamnés car ils considèrent leurs arsenaux nucléaires comme des éléments centraux de leurs doctrines militaires et  ignorent ainsi leurs engagements de désarmement en respect du droit international. 

La possession, la conception, l’assemblage, les essais ainsi que les perfectionnements des armes nucléaires sont  tout aussi immoraux.  Continuer à posséder des armes nucléaires représente une incitation irresponsable à la prolifération. 

Par ailleurs, le coût du maintien et du développement de cet armement nucléaire est colossal.  Ce sont ainsi des ressources importantes qui sont perdues pour le maintien de la paix, la lutte contre la pauvreté et l’aide au développement qui pourraient sans doute davantage favoriser la sécurité nationale et humaine. 

Conclusion

La vie de l’humanité étant en jeu lorsqu’on parle de l’armement nucléaire, BePax, mouvement de paix et de non violence, ne pouvait faire l’économie de poser cette lourde et grave question en cette année de douloureux souvenir des deux attaques contre Hiroshima et Nagasaki. 

Nous demandons aujourd’hui à chaque citoyen, chaque éducateur, chaque association, chaque Etat et à la Communauté internationale de se manifester pour refuser d’être menacés ou protégés par les armes nucléaires.  BePax refuse de vivre dans un monde de peur et de haine. 

Nous conclurons par ces justes paroles du Maire d’Hiroshima, M. Akiba selon lesquelles nous devons combattre « l’idée que n’importe qui pourrait, pour une raison qu’il estime légitime, provoquer un holocauste nucléaire »… Nous devons combattre « l’idée même qu’un tout petit groupe d’hommes puissants se donnent la capacité de lancer Armageddon »… Nous devons combattre « l’idée de devoir dépenser des milliards de dollars en surarmement alors que des milliards d’entre nous vivent dans des conditions d’extrême pauvreté. »

 




[1] Chiffres et données issus de l’encyclopédie libre :  http://fr.wikipedia.org

eventIcon

Prochains évènements

10/01/2019, Formation, une organisation de BePax

Formation 12 jours : Devenez référent·e en diversité

Voir tous les évènements