Hiver 2012, chronique d’une crise annoncée

Rédigé le 10 février 2012 par: Nicolas Bossut

Les températures polaires qui ont frappé notre pays ce mois de février 2012 ont mis en évidence les insuffisances évidentes de la politique menée par la Belgique en matière d’accueil et d’hébergement des personnes sans domicile fixe mais aussi des demandeurs d’asile. Jusqu’à quel point cette situation inacceptable n’a-t-elle pas été organisée par les pouvoirs publics en espérant voir diminuer l’afflux de désespérés en Belgique ?

En 2011, le Commissariat général aux réfugiés et apatrides a recensé 25.479 demandes d’asile[1]. Ces demandes sont régulièrement  déposées par des mineurs non accompagnés ou par des familles entières. Certains sont issus de zones en conflit ou en proie à une pauvreté extrême. D’autres ont dû fuir en raison de leur orientation religieuse ou sexuelle, de leur origine ethnique ou tout simplement parce qu’elles sont des femmes et que les traditions en vigueur leur imposent l’excision. Afghans, Guinéens, Irakiens et Congolais forment à eux seuls un tiers des demandes.

À leur arrivée en Belgique, ces réfugiés sont la plupart du temps sans ressources. Ils ont fui un pays où l’insécurité et la précarité étaient telles que leur survie était en danger. Ils n’ont aucun moyen de subvenir à leurs besoins, d’autant plus que la loi leur interdit de travailler pendant les 6 premiers mois qui suivent le dépôt de leur demande.

Les demandeurs d’asile sont donc dirigés vers des centres d’accueil qui sont coordonnés, soit par Fedasil, l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile, soit par la Croix-Rouge. Ces centres d’accueil assurent les besoins vitaux de leurs résidents. Ils leur offrent le gîte, le couvert et de quoi se vêtir alors que le climat belge est bien souvent plus rigoureux que celui de leur pays d’origine. Les demandeurs d’asile bénéficient également d’une aide sociale, juridique, médicale et psychologique.

Manque de place dans les structures d’accueil

La capacité du réseau d’accueil pour les demandeurs d’asile s’élevait au 1er janvier 2012 à 23.465 places[2]. Le taux d’occupation de ces centres s’élève à 97%, un chiffre qui ferait pâlir d’envie la plupart des hôteliers du monde et qui révèle l’insuffisance criante de structures d’accueil.

Confronté à ses propres manquements, l’Etat a été obligé dès 2009 d’accepter l’hébergement de demandeurs d’asile dans des hôtels, une solution qui peut paraître alléchante mais qui s’est révélée catastrophique. Livrés à eux-mêmes, les réceptionnistes n’ont pas été en mesure d’affronter la misère humaine à laquelle ils devaient faire face. Tour à tour, assistant social, conseiller juridique ou psychologique, ils n’ont pu remplacer les indispensables services rendus par les centres d’accueil.

Conçu comme une solution d’urgence, l’hébergement de demandeurs d’asile dans les hôtels s’est éternisé. La prolongation de cette formule et la surpopulation des chambres ont causé des problèmes sanitaires dans certains d’entre eux au point que l’autorité de tutelle a dû en fermer l’un ou l’autre[3].

Les mesures prises étant de toute évidence insuffisantes, en novembre 2011, le personnel de Fedasil avait manifesté son mécontentement. Il dénonçait alors « un réseau d’accueil sur-saturé et un manque de moyens au niveau de l’accueil des demandeurs d’asile »[4]. Les ONG également s’inquiétaient de voir nombre de demandeurs d’asile terminer à la rue parce que les structures d’accueil n’étaient pas en mesure de les recevoir.

Elles ajoutent également qu’une population importante, certains déboutés de leur demande d’asile et ne sachant où aller, d’autres n’ayant jamais osé en déposer une car ils savent qu’ils sont issus d’un pays considéré comme « sûr » et n’ont donc aucune chance de voir leur demande acceptée, n’a pas accès à ces centres et doit donc se débrouiller par elle-même.

Pénurie organisée ?

Depuis plusieurs années, de nombreux partis politiques rivalisent d’imagination pour proposer des solutions visant à diminuer l’afflux de demandeurs d’asile. Ceux-ci sont perçus par une part grandissante de la population comme des vecteurs d’insécurité, voire comme des individus malhonnêtes venus en Belgique profiter de notre système social. De là à les traiter de voleurs, il n’y a plus qu’un pas qu’il paraît aisé de franchir. « 90% des demandeurs d’asile n’ont pas de raison de venir ici », déclarait en janvier 2012 Maggie de Block (Open-VLD), la nouvelle secrétaire d’Etat en charge de l’Asile et de l’Immigration[5].

S’est développée progressivement l’idée insidieuse que les structures d’accueil constituaient un appel d’air incitant les malheureux du monde entier à venir s’installer en Belgique. Afin d’éviter que leur nombre ne grandisse indéfiniment, des voix se sont fait entendre pour limiter leur capacité. 

Cédant aux sirènes du populisme, Annemie Turtelboom (Open-VLD), ministre de l’Intérieur du gouvernement précédent, s’est ainsi illustrée par son refus obstiné de prendre des mesures dans ce secteur. Yvan Mayeur (PS), président du CPAS de Bruxelles le dénonce : « Chaque gouvernement, chaque ministre successif nous dit qu’il ne faut pas créer de places, que ce n’est pas nécessaire[6] ».

Le nouveau gouvernement dirigé par Elio di Rupo depuis décembre 2011, faisant fi de toute logique, a franchi un pas supplémentaire. Refusant de se contenter de l’inaction qui avait été le propre de ses prédécesseurs, il a été décidé que 2.900 places devraient être supprimées à la fin du mois de mai 2012.

Une crise humanitaire prévisible

L’hiver 2012 a été marqué par des températures polaires. Ainsi, l’Observatoire royal météorologique n’a pas observé pendant les 10 premiers jours de février de températures excédant les -5°. Il n’a pas été rare que les températures nocturnes descendent en dessous de -10°, y compris à Bruxelles.

Ces conditions, pourtant assez habituelles en Belgique, ont attiré l’attention de la population et des médias sur la situation des personnes vivant dans la rue. À des températures pareilles, la mort par hypothermie n’est pas rare. Le bon cœur des Belges s’est alors attendri. Des pressions importantes ont été faites sur le gouvernement pour qu’il prenne la mesure de la situation et propose des mesures d’urgence.

Assez rapidement, il est apparu que les structures d’hébergement d’urgence destinées aux personnes sans domicile fixe étaient saturées. Outre les sans-abris eux-mêmes, s’y entassent également tous les demandeurs d’asile que Fedasil n’était pas en mesure d’héberger ou par tous les illégaux. L’incurie de nos gouvernements successifs a donc provoqué un engorgement des structures d’hébergement d’urgence.

Dans une ultime tentative de sauver la face, le gouvernement di Rupo a tenté d’ouvrir ci et là des centres temporaires d’accueil. La Secrétaire d’Etat a ainsi largement communiqué autour de l’ouverture de 60 places d’hébergement qui seraient ainsi disponibles à l’aéroport militaire de Beauvechain, à 40 km de la capitale. Dans le même temps, le CPAS de Bruxelles annonçait qu’il avait dû héberger avec ses propres moyens 1.100 personnes. Finalement, vaille que vaille, en alignant des bouts de chandelle, la Secrétaire d’Etat a quand même réussi à ouvrir un peu plus de 800 places supplémentaires à Bruxelles.

Refus de prendre ses responsabilités

Toutes ces mesures, si elles sont absolument nécessaires, ne seront jamais que temporaires. Maggie de Block n’en démord pas. Sur un plateau de la RTBF, elle déclarait le 5 février 2012 : « Les mesures d’urgence temporaires prises dans le cadre du plan d'urgence ne signifient en rien qu'il faille créer de nouvelles places d'accueil pour les demandeurs d'asile[7] ». Toutes les places supplémentaires créées dans le cadre du plan d’urgence seront fermées à la date du 31 mars.

Face à la difficulté que le gouvernement éprouve à gérer cette crise et à son refus d’y apporter une solution structurelle, les ONG ont fait appel à la générosité du public. Répondant à cet appel, la RTBF a ouvert un centre d’appel centralisant les offres de logement, de vêtements chauds, de nourriture et d’argent.

Cette initiative louable ne doit pas faire oublier que cette responsabilité incombe essentiellement au gouvernement. Notre Etat dispose de lois et les sans-abri tout comme les demandeurs d’asile y ont des droits. Force est de constater qu’ils ne sont pas respectés et que la générosité du public et l’investissement de la société civile doivent suppléer les manquements de l’Etat.

Quelles perspectives ?

On aurait pu laisser à Maggie de Block le bénéfice du doute. Entrée en fonction en décembre 2011, on ne peut décemment déjà attendre d’elle de résultats. Pourtant, ses déclarations répétées ne laissent aucun doute. Il n’existe aucune volonté politique d’apporter une solution structurelle aux problèmes rencontrés ces dernières années dans l’hébergement des demandeurs d’asile. Au contraire, il a même été décidé de diminuer le nombre de place disponible.

L’hiver que nous vivons vient de démontrer la corrélation évidente entre politiques d’accueil des demandeurs d’asile et hébergement des sans-abri. Les mesures prises sous prétexte de dissuader les demandeurs d’asile de se diriger vers la Belgique impactent finalement sur l’hébergement d’urgence des personnes vivant à la rue. Tenter de solutionner l’un sans l’autre n’a pas de sens. Se reposer sur l’initiative privée n’est pas digne d’un Etat comme le nôtre. Alors qu’il est déjà surprenant qu’une crise humanitaire comme celle que nous vivons aujourd’hui ne soit pas advenue plus tôt, on peut être sûr qu’elle deviendra la norme.

Pour solutionner la crise que nous traversons, Fedasil estime que 7 à 10.000 places supplémentaires sont nécessaires pour la fin de l’année. Espérons que nos élus reviendront à la raison …



[1] http://www.cgra.be/

[2] http://www.fedasil.be/

[3] Peu transparent, l'hébergement des demandeurs d'asile à l'hôtel vire à la suroccupation, in http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=243466071, 18 mars 2011

[4] Fedasil manifeste son ras-le-bol à Bruxelles, in Le Soir, 28 novembre 2011

[5] Matthieu Coleyn, Maggie De Block: "90% des demandeurs d'asile n'ont pas de raison de venir ici", in La Libre Belgique, 11 janvier 2012

[6] Yvan Mayeur, cité par Sans-abri/demandeurs d'asile: Yvan Mayeur (PS) accuse l'Open-VLD, www.rtbf.be.info, 3 février 2012.

[7] Maggie De Block persiste, "pas besoin de plus de places d'accueil", in www.rtbf.be/info, 05.02.2012

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