Humiliations et peurs : enfermement et résistances

Rédigé le 23 mai 2007 par: Michel Van Zeebroeck

Au quotidien, notre monde est traversé par des images, des signes et des sons qui induisent notre interprétation des faits. De nombreux médias reproduisent, par économie ou par absence d’esprit critique, la traduction idéologique dominante et orientée des évènements. La guerre américaine en Irak, la Turquie au Kurdistan, Chavez au Venezuela, la mission de Blair en Palestine, le Hamas à Gaza et bien d’autres sont reproduits systématiquement en fonction de la politique américaine ou des pouvoirs en place. C’est là le côté visible de la dépendance des informations dans certains médias.

Les mises en garde et les dénonciations de ces pratiques sont heureusement présentes grâce à l’action des ONG et des associations de défense des Droits de l’Homme. Le but de cet article n’est pas de traiter cet aspect des choses relativement bien connu, même s’il suscite encore trop peu de réactions. Notre propos est de repérer quelques comportements qui pèsent très lourd dans la vie quotidienne des Palestiniens et des Israéliens, citoyens ordinaires subissant des réalités dramatiques et intolérables.

Nous porterons donc plus attention à des termes comme «peur», «attentat», «humiliations», «enfermement », «résistances». Nous analyserons et décrirons ce qu’ils signifient dans le contexte du conflit au Proche-Orient, et leur interprétation, leur représentation dans notre réalité de citoyen belge et européen. Ce faisant, nous essaierons de comprendre pourquoi certains termes ou faits sont rejetés.

Le choix des mots : moteur des représentations

Les humiliations : les récits des témoins des humiliations infligées aux Palestiniens par les autorités israéliennes (par là nous désignons l’armée, le pouvoir civil et la sécurité israélienne), sont bien connus. C’est le fruit d’une longue histoire qui remonte aux prémisses de l’Etat d’Israël au début du 20e siècle et qui aboutit en 1948 à sa reconnaissance par l’ONU.

La «Nakba» (catastrophe) s’est déroulée dans des conditions de brutalité extrême et de nombreux documents en témoignent. Ceux-ci seront mieux connus en 2008 à l’occasion du 60ième anniversaire de la création d’Israël.

La création d’Israël s’est faite sur la destruction et l’épuration d’une terre à laquelle étaient attachés 3 millions de Palestiniens au Proche-Orient.

L’expulsion de la Terre c’est aussi la destruction de la culture, du lien social et de la vie matérielle. Les humiliations se sont aussi traduites par des déportations vers des camps dans les pays voisins comme la Syrie, la Jordanie, le Liban et la Transjordanie.

Quelle est notre représentation des humiliations, des déportations ? 

Des analyses concluent à de nombreuses interrogations : pourquoi les pays arabes voisins n’ont-ils pas eu une attitude plus solidaire vis-à-vis des Palestiniens chassés de leur pays ? Pourquoi ont-ils été isolés, confinés dans des camps qui existent encore après 60 ans ? Pourquoi il y a-t-il encore des camps de réfugiés en Palestine actuellement ? Pourquoi les Palestiniens acceptent-ils cela et ne s’organisent-ils pas autrement ? Est-ce dû à une acceptation passive de leur sort ?

Notre continent européen a connu des situations comparables : invasions, déportations, extermination de peuples et de minorités de race.

Serait-ce donc normal pour nous qu’un Arabe du Proche-Orient soit voué au même sort ?

Les peurs : Il y a un sentiment bien présent chez nous, c’est celui de peur : peur d’aller en Palestine et en Israël, peur de passer un check-point à l’issue incertaine, peur de rester trop longtemps dans une ville comme Gaza, Naplouse, Jénine ou encore Hébron …

Les peurs des Palestiniens et des Israéliens existent mais différent. La peur en Israël est instrumentalisée. La marque la plus tangible est le Mur qui encercle le territoire palestinien tout entier. (Le Mur a été condamné par la Cour de Justice de la Haye, sur base d’une requête de l’Assemblée générale de l’ONU.)

Il y a aussi les peurs liées à l’avenir du pays, comme peuple et comme territoire. Israël a peur des déclarations des autres pays du Moyen-Orient comme l’Iran, la Syrie et l’Arabie Saoudite qui reproduisent le discours sur la négation de l’Etat d’Israël. Israël a peur de voir une immigration juive venir de pays différents (Europe orientale, Maghreb, corne le l’Afrique, Extrême-Orient), qui modifierait le profil social initial d’Israël. 

Il y a enfin les peurs liées à l’organisation même de l’Etat : les partis extrémistes, la militarisation très forte, y compris l’arme nucléaire, la dimension territoriale exiguë, la concentration en bordure de la méditerranée et la proximité de pays hostiles qui pourraient atteindre les villes avec des armes traditionnelles.

La peur en Palestine est d’un autre ordre. C’est une peur sourde et lancinante vécue dans les cœurs et dans les corps. Peur des patrouilles qui occupent en permanence le territoire. Les Palestiniens ont peur des incertitudes du lendemain et du trou noir de l’avenir. Ces peurs physiques et psychiques sont perceptibles.

Enfermement et détention : la réalité physique de l’enfermement du peuple et des terres palestiniennes est omniprésente. Le Mur encercle des villes de 40.000 habitants. Le Mur s’infiltre pour conquérir le sol et l’eau. Le bouclage est quasi-total. Les avions et les autobus n’arrivent pas en Palestine. Il faut d’abord se soumettre aux lois sécuritaires d’Israël au risque être refoulé. L’enfermement collectif est accru par des arrestations quotidiennes, au mépris de tout acte légal. Au contraire, il est bien rare que l’on déroge en Belgique à la règle du mandat d’arrêt, du respect des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Notre perception de la justice est aux antipodes de la réalité en Palestine. Des milliers de Palestiniens sont en prison, sans procès préalable et dans de très mauvaises conditions.

Cette situation est difficile à comprendre pour nous qui vivons dans un espace libre, sans frontières. Certains se posent même la question de l’absence de plus d’actes de résistance. 

Attentats et Résistances : on ne peut assimiler attentats et résistance. L’un est toujours violent, l’autre est par définition non-violent. 

Les résistants connus chez nous ont commis des sabotages entraînant des dégâts collatéraux. Chez nous, les attentats sont rares. Les grandes causes politiques et sociales qui ont mené à des conquêtes importantes ont été marquées par des moments de tension, des pressions perçues comme violentes. Résister fait partie de la nature humaine, combattre également. Il y a des résistances justes, menées avec discernement. 

Choisir le camp de la paix

Sur les murs des villes en Palestine, on voit souvent des photos des martyrs morts pour leur foi. Ces actes sont marqués par une part d’héroïsme et de risques. Les kamikazes s’identifient à des martyrs.

Mais ces personnes desservent la cause palestinienne, en ne causant que morts et désolations parmi la population israélienne, ils alimentent la haine dans les deux camps, pourrissent encore davantage la situation.

La véritable résistance palestinienne, ce sont des centaines d’organisations de Droits de l’Homme, des militaires, ou même des simples citoyens qui disent « non » à l’occupation d’Israël en Palestine, mais qui le disent sans violence. Ils persévèrent avec courage et obstination par leur présence dans les lieux sensibles.

Côté israélien, la résistance à la haine s’organise aussi : des initiatives de paix sont également présentes, et trop souvent oubliées.

Depuis plusieurs années, des mouvements de paix, comme les Brigades de Paix Internationales, ou le Mouvement pour une alternative non-violente (MAN) organisent des projets et campagnes visant établir les conditions propices au dialogue entre les sociétés civiles des deux camps, dans l’espoir que ces exemples inspirent les responsables politiques locaux et internationaux.

Ces efforts de paix et de rapprochement permettent d’entretenir l’espoir d’une paix où des hommes s’adressent à d’autres hommes non pas dans le but d’humilier l’autre camp, mais dans le but de construire ensemble un avenir commun, qui laisse place au dialogue et à la justice.

Ce sont eux que nous devons soutenir, en les rencontrant et en appuyant leurs engagements, en témoignant de leur existence et en saluant leur courage de combattre les vrais ennemis de ce conflit qui n’en finit plus : la haine et la violence. 

Mais dans un climat aussi tendu que celui d’Israël / Palestine, l’espoir et le courage nécessaire pour continuer est souvent bien difficile à entretenir.

Les formes de résistances chez nous sont possibles aussi, en poursuivant comme objectif de prendre conscience de nos représentations et de les ouvrir à l’écoute de l’autre.

Les exemples sont légion : une action militante autour d’un film, une pièce de théâtre, un débat, une manifestation, une pétition, etc. Le partage de la résistance symbolique de notre part avec la résistance active du camp de la paix en Israël et des actions non-violentes en Palestine est capital dans ce combat pour la liberté.

 


 

Sources interrogées pour rédiger cette réflexion :

  • Leïla Shahid, diplomate palestinienne auprès de l’Union Européenne ;

  • Thérèse Liebman, responsable des femmes belges solidaires de la WOFPP ( Women’s Organization for Political Prisoners-Tel Aviv) ;

  • Baudouin Loos, journaliste au « Soir » ;

  • Mgr. Sabbah, patriarche latin de Jérusalem ;

  • le rabbin David Meyer ;

  • Henri Waynblum de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique ;

  • Hendrik Van de Velde, diplomate belge, en charge du processus de Paix aux Affaires étrangères.

 


Illustration : Justin McIntosh

 

 

 

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