Un autre regard sur les migrations

Rédigé le 6 décembre 2007 par: Olivier Duhayon

Le phénomène des migrations est un des phénomènes récurrents qui fait partie intégrante de l’histoire de l’humanité. Pourtant, depuis des siècles, et même de plus en plus aujourd’hui, les migrations ne cessent de susciter méfiance et hostilité. Notre société n’échappe ni à ce phénomène, ni à cette « frilosité » ! Au contraire, la Belgique, comme d’autres pays européens, a mis en place ces dernières années une politique de contrôle des migrations assez drastique, accompagnée d’outils et d’institutions – tels que les centres fermés - souvent très critiqués, notamment par le monde associatif.

 

Dans le cadre de la « Semaine de la Paix 2007 » que BePax Wallonie-Bruxelles a organisée, en collaboration avec d’autres associations, sur le thème des « Migrations et figures de paix », l’accent a été mis à plusieurs reprises sur des manières différentes d’aborder ce phénomène des migrations.

Le Groupe local BePax de Charleroi a élaboré une soirée-débat avec des témoins directs (des migrants de divers pays, installés à Charleroi, mais aussi des gens de terrain, comme Claude Musimar, du Service de Pastorale des Migrations au Diocèse de Tournai).

Cette analyse est le résultat de réflexions suscitées au départ de ce débat, puis lors des réunions du Groupe local qui l’ont suivi.

1. Notre société et l’immigration

Les conflits mondiaux, nationaux (tels que les récentes guerres dans le monde : au Moyen Orient, en Europe de l’est, dans l’Afrique des Grands Lacs et même dans plusieurs autres pays d’Afrique) ont largement amplifié les mouvements de populations tandis que la politique migratoire des Etats vers lesquels se tournent ces réfugiés n’évolue pas, ou en tout cas pas de manière « positive » selon notre approche de ce phénomène. Ainsi dans les Etats de l’Union européenne par exemple, la rhétorique est quasi systématiquement la même, et ce depuis longtemps.

Les inquiétudes et les discours ne correspondent que rarement à la réalité des migrations. L’immigration est isolée des problématiques d’ensemble ; les faits migratoires sont considérés indépendamment des politiques, des phénomènes qui les provoquent.

On tend à oublier que le migrant quitte son pays à cause de la misère, de l’insécurité, de l’absence de libertés, tant politique que religieuse ou philosophique, bref de situations inacceptables pour l’homme, et devenues difficiles à vivre. De plus, partir de son pays implique une rupture avec ses proches, sa culture : une source de souffrances auxquelles s’ajoutent des difficultés d’accueil et d’intégration dans le pays d’arrivée. Il nous semble que nos responsables politiques oublient – ou font mine d’oublier – ces causes, ces souffrances dues au départ du pays d’origine, comme si les migrants quittaient leur pays de gaieté de cœur !…

Si on observe le cas des pays africains par exemple, force est de constater que la constitution de ces Etats est fort liée à l’histoire de plusieurs pays occidentaux. L’immigration des pays africains est donc elle-même très liée à l’histoire de ces Etats occidentaux. Pourtant, aujourd’hui, on assiste à une situation où ces Etats légifèrent en vue de restreindre l’immigration ou du moins de la contrôler, à juste titre peut-être, mais en tout cas sans une prise en compte suffisante de ce passé.

Les dispositifs législatifs dès lors mis en place n’apportent pas les résultats attendus. Ces lois restrictives vont à l’encontre des principes prônés par la mondialisation actuelle qui vise à développer les échanges, la libre circulation des biens et des personnes. Ces dispositifs créent une catégorie de personnes amoindries et laissées pour compte, vulnérables à tout.

Une des raisons proclamées par les responsables politiques qui élaborent ces dispositifs est le fait que souvent les nombreux immigrés regroupés en communauté ne s’intègrent pas. De fait, les nationaux ont du mal à accepter que les originaires d’autres cultures puissent vivre leur identité. Certains redoutent que ces nouvelles populations ne se substituent économiquement à eux dans un pays qui n’est pas le leur et qui souffre, comme à Bruxelles et en Wallonie, de taux de chômage élevés.

2. Problème de vivre ensemble

Les migrations soulèvent souvent un problème de « vivre ensemble », un problème lié à des questions complexes qui méritent d’être soulignées et sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Mais « la » grande question peut s’énoncer ainsi : « comment donner le droit à l’autre d’exister sans nier ma propre identité ? ».

Dans les rencontres actuelles des cultures, la question du respect, de l’altérité, de la reconnaissance de l’autre dans ce qu’il est, de l’égalité dans la différence… donc la question des identités propres, se pose de façon profonde. Ne faut-il pas rechercher la possibilité d’une diversité culturelle dans l’égalité ?

Surtout qu’il ne faut pas perdre de vue que notre monde reste marqué par le poids historique (colonisation, esclavagisme), le déséquilibre économique nord-sud, les différences culturelles, etc. Mais de « nouveaux » aspects - en tout cas apparus ces dernières décennies - qui la caractérisent de plus en plus actuellement sont l’individualisme (l’épanouissement personnel comme priorité), le rêve de suffisance, une certaine indifférence au sort de l’autre, etc. Nous ne disons pas ici que toute la société occidentale – et encore moins tous les individus qui la composent - est caractérisée par ces aspects, mais que ces aspects sont reconnus comme grandes tendances de la société occidentale actuelle.

3. Constat et difficultés

Voici alors quelques constatations et considérations qui en découlent.

Nos difficultés

Tout d’abord un constat : la crainte de la différence crée une tension dans la relation.

La différence suscite la peur de l’autre. Nous croyons que le racisme se fonde sur une peur. Celui qui est face à nous, nous le percevons comme menaçant. Ainsi la relation multiculturelle est régie par des relations de domination. La peur peut alors prendre plusieurs aspects. Il peut exister chez nous une infériorisation, parce que le regard de l’autre est ressenti comme si humiliant que nous nous sentons très diminués. La rencontre avec l’autre suppose de surmonter ses peurs. C’est une difficulté réelle qui ne peut-être dépassée qu’à condition de chercher à retrouver la conscience de notre identité à chacun, la fierté de ce que nous sommes chacun, donc de ce que « je suis ». Peu importe qui je suis, je suis digne de respect. Nous pouvons sur cette base rejeter l’auto-dévaluation, l’auto-mépris.

L'identité personnelle

L’identité, c’est ce qui me caractérise (ou qui caractérise le groupe dont je fais partie) de façon fondamentale, particulière et même singulière. Par exemple, c’est la couleur de ma peau, mon pays d’origine, ma langue, ma culture, etc. C’est tout ce qui fonde mon désir de rester moi-même dans la rencontre, d’être accepté par l’autre tel que je suis. Car être respecté dans mon identité, me permet d’être reconnu dans ce que j’ai de particulier. En retour, je dois adopter la même attitude à l’égard de l’autre, le reconnaître dans ce qu’il a de particulier.

Prenons un exemple : dans notre Groupe local de Charleroi, certains membres ont eux-mêmes migré d’Afrique pour venir s’installer en Belgique. De ce fait, ils vivent plusieurs « logiques » bien différentes : celle de leur village d’origine, celle de leur peuple avec sa culture propre, la logique commune à la société occidentale dans laquelle ils vivent maintenant, la logique du monde des immigrés, etc. Chacune de ces logiques opérant son tiraillement, ils peuvent vivre parfois un malaise, dans une « position » inconfortable.

Mais force est de constater que, si la diversité a toujours fait partie intégrante de la vie en société (nous sommes tous différents), la diversité culturelle fait aujourd’hui également, et de plus en plus, partie intégrante de la vie en société. Il s’agit d’une réalité. On ne la choisit pas.

C’est pourquoi nous pensons qu’une société multiculturelle n’est pas suffisante, il nous faut une société vraiment interculturelle. S’il est nécessaire d’accepter de prendre au sérieux nos diversités, il est important de prendre le risque d’assumer pleinement la vie dans cette diversité des contextes, des cultures, et des apports de chacun dans le respect de la liberté, de la dignité mutuelle.

La question de l'immigration :

Parfois, on la traite en la teintant d’uniformisation : n’entend-on pas en effet de temps en temps : « Que l’étranger devienne comme nous ! (Belge, Français… ) » ; « Lui, c’est un noir, mais il est comme nous ! » ? Le danger de ce discours est de méconnaître les différences et de dévaluer la spécificité de l’intégration en nivelant les parties en jeux.

Le rôle du dialogue, des échanges interculturels est indéniable. Ils permettent de réussir à construire un consensus. Car la vérité, personne ne la possède. Nous essayons de l’approfondir, de la rechercher, en commun avec d’autres. De cette façon, l’on parvient, en qualité d’humain, à dégager des réalités communes, c’est-à-dire acceptables par tous, quel que soit le peuple d’origine. Des exemples de telles réalités : le respect de la vie humaine, celui de la dignité de l’autre ; la solidarité envers un groupe ou une personne en difficulté, etc. Il existe donc des constantes, des principes de base, communs à tous, dont l’universalité peut être acceptée, où que l’on soit.

Mais il y a un danger à éviter à tout prix : l’attitude d’une personne ou d’un groupe qui s’érigerait en instance objective ultime, en qualité de propriétaire d’un monopole et d’une liberté absolue de dire et d’imposer la justice et la vérité. Cela conduit à l’intolérance, au rejet de l’autre, à l’exercice de la contrainte. C’est la voie qui mène à dénier à l’autre la possibilité d’être autre, et ainsi le réduire à être une chose, sur laquelle peut s’exercer une volonté de puissance. Nous pensons qu’aucun prétexte ne peut légitimer cette attitude. Ni l’économie, ni la politique, ni aucun système de pensée, ne peuvent revendiquer un tel pouvoir, ni, de même, revendiquer celui de manipuler la réalité de façon arbitraire.

En guise de conclusion : que pouvons-nous faire ?

En qualité de citoyens et de membres du Groupe local BePax de Charleroi, nous nous posons la question de l’action après la réflexion ! Que pouvons-nous faire pour les autres citoyens de notre région, immigrés ou non, afin de mieux vivre ensemble ?

Afin de mettre en pratique ces réflexions, nous pensons qu’il est utile d’essayer d’ouvrir des « espaces de rencontres », c’est-à-dire de créer desoccasions de mettre les gens ensemble, autour d’un projet qui rassemble. Par exemple, un repas, ou une fête, ou un service à rendre ensemble, dans l’ « interculturalité » dont nous parlions plus haut. Ainsi, les gens peuvent se retrouver autour d’objectifs communs et échanger plus facilement entre eux. De cette façon, nous croyons que les préjugés peuvent se dissoudre, et les participants être amenés à corriger les représentations qu’ils se faisaient les uns des autres. Chacun se débarrasse des stéréotypes figés encore présents, à propos de l’autre, et l’on peut débattre des différences de culture.

Sans tomber dans l’angélisme, il nous semble que ces espaces de rencontres peuvent réellement contribuer à améliorer l’ « interculturalité » locale, source d’apaisement des tensions liées aux migrations.


Illustration : Rama

 

 

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