Importation des conflits rwando-congolais dans les communautés africaines en Belgique

Rédigé le 2 septembre 2014 par: Géraldine Duquenne

Les migrations sont un phénomène qui existe depuis toujours. Les raisons des déplacements sont nombreuses et dessinent des parcours de vie uniques. Une cause fréquente de départ est liée aux conflits qui peuvent bouleverser une région. Il est dans ce cas éprouvant de se retrouver face à des individus du « camp adverse » dans le pays d’accueil et d’entamer une cohabitation non désirée.

C’est le cas pour nombre de déplacés de la région des Grands Lacs où les tensions entre les pays voisins se sont déjà enflammées à maintes reprises, au détriment d’une population victime des jeux et intérêts politiques. Pour recréer du lien entre communautés, des initiatives existent, la commission « Diasporas d’Afrique centrale » en fait partie.

Regard sur les migrations rwando-congolaises

À la veille des années soixante et des indépendances africaines, les africains établis en Belgique étaient surtout des étudiants venus compléter leur formation. Cet échange s’expliquait surtout par les liens et accords entre les Universités belges et d’Afrique centrale. Suite aux indépendances, les autorités belges ont mis en place des mesures permettant à davantage d’étudiants africains de poursuivre des études en Belgique, dans l’optique de former ces futures élites à prendre le relais des autorités coloniales. À cette époque, la présence africaine se situait dans une perspective temporaire, même si, plus tard, l’instabilité politique et économique de nombreux pays africains dissuadera la concrétisation du retour au pays.

Les années 60 et 70 voient les premières installations de populations africaines en Belgique. Les principales nationalités représentées sont les Congolais, les Rwandais et les Burundais, trois pays ayant connu un lien de dépendance avec la Belgique (colonie ou mise sous tutelle). Durant ces mêmes années, se consolident des systèmes politiques dans les pays africains rapidement caractérisés par l’instabilité et les tensions, ce qui accentua encore les déplacements vers les pays européens. Au total, plus de 40 nationalités africaines sont présentes en Belgique avec des parcours migratoires bien distincts.

Transposition des conflits en Belgique

À l’heure de la mondialisation, les conflits n’ont plus de frontières tant les migrations sont nombreuses et engendrent une proximité nouvelle entre différentes régions du monde. Rwandais et Congolais se sont ainsi vu cohabiter en Belgique, faisant face au regard de l’autre.

Les communautés de l’Afrique subsaharienne présentes en Belgique restent ainsi très connectées à l’actualité de leur pays d’origine, réagissant presque en résonance. Les manifestations dans le quartier de Matongé en 2011 en réaction au processus électoral frauduleux en cours en RD.Congo au même moment en sont une illustration marquante.

Les soubresauts des interminables guerres que connaît l’Est du Congo se font également ressentir à Bruxelles. Région riche en minerais, l’Est du Congo est le théâtre de la convoitise de nombreux acteurs guidés davantage par leurs intérêts que par de véritables fondements idéologiques. Quantité de groupes armés aux sources de financement obscures s’affrontent dans cette région au détriment des populations locales. Ainsi, la prise de Goma par le M23, rébellion appuyée selon les dires de l’ONU par le pouvoir rwandais[1] a réveillé de nouvelles tensions. « Des centaines de manifestants d’origine congolaise réclamaient ainsi fin novembre 2012 le départ de Joseph Kabila, tenu pour responsable de la chute de Goma. Parallèlement, les tensions entre communautés congolaises et rwandaises se faisaient plus fortes » écrit Nicolas Bossut[2].

Le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en 1998 fut également un moment de fortes mobilisations en Belgique, en témoigne un membre du groupe diasporas de BePax. L-D Kabila rejette la tutelle des pays voisins en limogeant les ministres tutsis et en exigeant l’expulsion des troupes rwandaises stationnées dans le pays depuis 1997. Cette rupture unilatérale déclenche une guerre particulièrement destructrice.

Les conflits à répétition qui ont pesé sur la région n’ont pas favorisé des relations harmonieuses entre les populations. Bien que l’Est du Congo, dont les frontières ont été tracées avec le Traité de Berlin, soit très métissé et voit des populations se mélanger. La guerre a été ressentie comme une humiliation par les Congolais, témoigne un membre du groupe diasporas, avant de comprendre que tous les Rwandais n’étaient pas pro Kagame. Kagame est perçu comme quelqu’un qui crée le désordre dans la région. En 98, les Rwandais n’osaient pas parler à Matonge mais bientôt, les Congolais et les Rwandais opposés au pouvoir se sont rassemblés dans des manifestations.

En tout, entre 6 et 8 millions de Rwandais et de Congolais, en majorité des femmes et des enfants, ont été massacrés dans la région des Grands Lacs ces 20 dernières années.

Des initiatives positives

Face à l’accumulation des souffrances passées, des initiatives de rapprochement et de dialogue sont nées en Belgique. Souvent réunies autour de la critique des régimes rwandais et congolais, les deux communautés ont à cœur de relayer les cris d’alarme de leurs compatriotes autour des violations des droits humains dans un pays où la liberté d’expression est facilitée. Ces groupes tentent de ne pas entrer dans le jeu des manipulations politiques dont les premières victimes sont les populations. L’objectif  est de maintenir un engagement militant ici pour changer les choses là-bas.

Le groupe « diasporas d’Afrique centrale » de BePax fait partie de ces initiatives qui contribuent à apaiser les consciences, à surmonter les conflits passés. Au début composé uniquement de Rwandais, le groupe a souhaité s’ouvrir pour accueillir des Congolais et des Burundais. Le groupe se penche sur les situations des diasporas en Belgique, leurs difficultés à vivre l’exil et les possibilités de rapprochement pour aller au-delà des rancœurs passées.

La relation à la Belgique

Nous ne pouvons ignorer les conflits entre diasporas d’Afrique centrale en Belgique car ils peuvent fragiliser le vivre-ensemble auquel nous aspirons. Rester attentifs aux blessures et dissensions de ces communautés permet d’en comprendre mieux les causes et de veiller à mettre en place les espaces de dialogue nécessaires à leur apaisement.

Plus loin que les dissensions entre Rwandais et Congolais se pose aussi la question de la relation à la Belgique qui continue de jouer un rôle influent et à la fois ambigu en RD.Congo.  À observer l’intensité des manifestations qui ont eu lieu à Matonge en 2011 et la dureté de la répression de la police belge, on peut se demander si le problème de l’absence d’un profond dialogue n’a pas été mis au jour. N’y aurait-il pas une forme de vivacité des stigmates d’un passé colonial trop peu questionné qui se réveillent lorsque des sentiments d’injustice sont ressentis ? La Belgique ne devrait-elle pas s’employer à traiter et à se positionner davantage sur ces questions ? Être à l’écoute d’une population marquée par un passé auquel est lié la Belgique mais pourtant peu traité sur les bancs d’école. Une plus grande cohérence dans l’attitude du Gouvernement belge en politique extérieure favoriserait probablement l’apaisement des tensions entre communautés au sein du pays.

 

 


[1] Le soutien du Rwanda et de l’Ouganda au M23 a été documenté par le Groupe d’experts des Nations Unies, par des ONG internationales comme Human Rights Watch et congolaises et confirmé par la CENCO (Conférence épiscopale nationale du Congo)

[2] http://bepax.org/publications/analyses/quel-role-pour-l-eglise-dans-les-conflits-importes,0000399.html 

eventIcon

Prochains évènements

10/01/2019, Formation, une organisation de BePax

Formation 12 jours : Devenez référent·e en diversité

Voir tous les évènements