"J'ai cru aux Khmers rouges", témoignage d'un intellectuel cambodgien

Ong Thong Hoeung est né à la fin de la seconde guerre mondiale au Cambodge. Ces souvenirs d’enfant sont lourdement frappés du sceau de la guerre et de ses conséquences. En effet, il grandit dans une période troublée : la guerre avec le Japon, les suites dramatiques de Hiroshima et Nagasaki, la guerre d’Indochine, l’indépendance du Cambodge, la guerre du Vietnam, la guerre civile cambodgienne, etc. Il voit alors beaucoup de réfugiés passer devant chez lui, des personnes qui fuient, qui cherchent protection, sécurité ou nourriture.

Il a la chance d’avoir été élevé dans une famille qui, malgré sa pauvreté, a fait la promesse d’envoyer chacun de ses enfants à l’école. Il est éduqué dans le respect de l’étude et apprend notamment les grands classiques de la littérature française.

Ong Thong Hoeung nourrit très vite une forte volonté de coopérer et de participer à la construction - reconstruction - de son pays. Le contexte est propice, car si les français sont partis, le régime n’a pas pour autant vraiment changé. Le roi Norodom Sihanouk dirige, il est partout[1].  Ce climat et son besoin de poursuivre ses études vont très rapidement nourrir en lui un seul désir : partir. Découvrir un ailleurs. Ong Thong Hoeung part étudier en France avec les élites intellectuelles du Cambodge. Il souhaite ainsi se former le mieux possible pour revenir ensuite aider et participer à l’effort de ses compatriotes.

C’est son premier voyage en dehors du Cambodge, il a à peine vingt ans et dès son arrivée, il est profondément bouleversé par la prospérité du monde occidental. Il comprend que son pays est en marge de la marche du monde. Il fait la connaissance de familles françaises, rencontre d’autres cambodgiens qui militent pour la démocratie et la justice sociale, il visite la France et ses régions. Sa génération est, par ailleurs, fortement marquée par les bouillonnements politiques extérieurs et les grandes figures révolutionnaires et émancipatrices. Il vit les événements de Mai ’68, se trouvant souvent au cœur de ces manifestations. Il apprécie la solidarité et la fraternité qui lient alors les camarades étudiants et, comme beaucoup, commence à lire Marx, Engels et Lénine. L’influence des milieux progressistes de l’époque est déterminante sur lui, même s’il ne se revendique pas communiste. Il reste un fervent admirateur de Rousseau auquel il a été initié durant ses études au Cambodge et il approfondit son admiration pour l’engagement politique d’hommes français illustres comme Hugo, Zola, Camus ou Sartre. Ils le confortent dans la voie qu’il a décidé être la sienne.

 

Petit détour historique (1ère partie)

« L’histoire cambodgienne prend un nouveau tournant. Le Roi Sihanouk doit se résoudre à confier le 14 août 1969 la direction du gouvernement de son royaume au général Lon Nol, son pilier militaire, connu pour son anticommunisme, en échange d'une aide américaine. Le 18 mars 1970, le Roi Sihanouk en déplacement à l'étranger (Moscou et Pékin), est renversé par le général Lon Nol qui instaure la république khmère (différente de la Kampuchea démocratique des khmers rouges). Devenu allié des États-Unis, le Cambodge est alors intégré à la stratégie d'endiguement du communisme en Asie du Sud-Est.

Avec l'appui de la Chine, les Khmers rouges vont déclencher de leur côté une véritable guerre contre les forces gouvernementales (et les Etats-Unis). En sus de cette guerre civile, le pays est entraîné dans la guerre du ViêtNam. L’intervention américaine sauve provisoirement le régime républicain (avril-juin 1970). Cependant, lorsqu'en 1973 les États-Unis se désengagent de la région, leurs frappes aériennes ne parviennent plus à arrêter la menace communiste. Les Khmers rouges de Pol Pot, soutenus par la Chine communiste prennent Phnom Penh le 17 avril 1975 et installent un régime autoritaire de type maoïste[2]. »

 

Pour donner corps à sa décision de rejoindre la résistance, Ong Thong Hoeung rentre chez lui un jour de juillet 1976. Pourtant, les réfugiés de là-bas racontent que la vie y est un enfer. Certains affirment qu’il y a des massacres. Ong Thong Hoeung pense alors que, certes, la vie doit être dure car le pays a été complètement détruit par dix ans de guerre mais, à aucun moment, il ne peut imaginer que des cambodgiens tuent d’autres cambodgiens. Sans doute certains ne peuvent supporter les conditions de travail, peut-être y a-t-il des actes isolés mais les gens doivent exagérer, il ne s’agit que de rumeurs après tout. Ceux qui dirigent le pays ne sont pas des sauvages… De toute façon, Ong Thong Hoeung doit rentrer, sa femme est déjà là-bas. Il n’est pas lâche et ne peut trouver du sens à vivre sans servir son pays.

Ce jour de retrouvaille avec sa patrie, il l’a tant rêvé. Il était euphorique, porté par l’enthousiasme et les illusions. Rapidement, la réalité le rattrape et va le marteler. Le sol cambodgien est à peine foulé qu’il comprend que ce monde n’a rien avoir avec ce qu’il a imaginé. Malheureusement il ne peut plus retourner en arrière. On lui confisque son passeport et il est conduit à Phnom Penh à l’Institut technologique de l’amitié khméro-soviétique. Ce sera son premier camp de rééducation. Il va retrouver dans cet endroit des amis ainsi que sa femme. Mais ceux-ci ont beaucoup changé. Ils sont très maigres, sales et affichent un sourire fantomatique et triste. Quant à sa femme, c’est le choc. Elle semble tout à fait l’ignorer.

Ce camp sert à rééduquer ou éduquer par le travail les cambodgiens à devenir de « bons révolutionnaires ». Les élites intellectuelles et les non-paysans doivent oublier tout ce qu’ils ont appris auparavant. Pour ce faire, ils doivent se plier à exécuter toutes les charges exigées par les khmers rouges. Celles-ci sont souvent particulièrement éprouvantes physiquement. Tous les soirs, les travailleurs doivent participer à une séance de « critique et d’autocritique » dans leur groupe. Tout est fait pour perdre confiance en soi-même au nom de la « Révolution ». Même les proches ne sont plus les mêmes, ils ont modifié leur attitude. Tout le monde vit dans un climat constant de peur. Ong Thong Hoeung a cru aux khmers rouges mais maintenant il constate qu’il s’est fait avoir. Il n’est plus possible de partir.

Aucun contact avec les autres, plus de confiance en personne. La solidarité paraît difficilement envisageable. La communauté se délite progressivement. La faim est omniprésente et achève de déposséder les affamés de leur humanité. Ong Thong Hoeung tente de prendre du recul face à ces conditions extrêmes mais des questions viennent le hanter : « Pourquoi suis-je encore en vie alors que tant d’autres sont déjà morts ? ». Il sait qu’il aurait alors pu prendre un autre chemin et suivre son idéal jusqu’au bout, qu’il aurait pu « être un assassin pour la révolution ». Mais non, malgré le contexte infernal, il continue de réfléchir, il n’accepte pas l’idée de « mourir pour la patrie ». Selon lui c’est une erreur. Il faut tout faire pour éviter que les conditions extrêmes s’installent car elles entraînent la déshumanisation. Les êtres humains ne deviennent pas toujours des bêtes et ce, même si le contexte dans lequel on les fait évoluer est inhumain, inutile et improductif. Et s’il y en a qui se comportent comme des animaux, ils ne le sont pas tous.

« Même au tréfonds de l’horreur, il y a toujours la bonté… Même parmi les khmers rouges. ». Ong Thong Hoeung témoigne là notamment de l’aide inattendue dont sa femme a bénéficié durant l’accouchement de leur premier enfant - qui s’est fait dans des conditions terribles dans un autre camp de rééducation. Après ce camp - appelé « Terre Rouge » - Ong Thong Hoeung et sa famille sont renvoyés à Phnom Penh.  Ils profiteront ensuite du conflit entre le Cambodge et le Vietnam pour s’enfuir. Ils resteront cachés cinq mois dans la forêt. 

 

Petit détour historique (2ème partie)[3]

« Le 25 décembre 1978, redoutant le chaos s'installant chez son voisin, le Viêtnam envahit le Cambodge et provoque la destruction des rizières, entraînant l'effondrement du régime des Khmers rouges. Les autorités vietnamiennes installent un gouvernement proche de leurs intérêts et réorganisent le pays selon le modèle socialiste laotien et vietnamien. Une guérilla rassemblant des mouvements divers allant des Khmers Rouges aux mouvements royalistes appuyés par la Thaïlande fait alors rage dans le pays semant la destruction dans toutes les provinces. Des centaines de milliers de réfugiés, repoussés par les combats, passent la frontière thaïlandaise et trouvent refuge dans des camps encadrés par l'armée royale Thaï (camps de Sa Keo, Nong Samet et Nong Chan). Durant toute la décennie des années 1980, le pays est ruiné et divisé au gré des combats. La malnutrition fait des ravages et les épidémies causent des milliers de morts alors que le pays ne dispose plus ni d'alimentation, ni de médicaments. »

 

 

Bien que les khmers aient disparu, la reconstruction du pays s’annonce difficile, le traumatisme est terrible. Les élites ont quasi disparu, la corruption règne et le besoin en formation et en éducation est criant. Ong Thong Hoeung, sa femme et sa fille ont survécu mais beaucoup de ceux qui ont entrepris ce voyage de retour sont morts. Si la plupart des survivants ont préféré garder le silence ou ont considéré que c’était la fatalité qui s’était abattue sur eux, Ong Thong Hoeung décide d’aller plus loin. Il reconnaît d’abord s’être trompé, même si, en dépit des souffrances, lui et ses compagnons ont voulu y croire presque jusqu’à la fin. Et puis plus qu’un devoir de mémoire il affirme : « Comme presque tous les cambodgiens, j’ai perdu beaucoup d’êtres aimés dans cette tragédie. La liste est longue. Mais comme nous devons continuer à vivre, nous pensons que pour ne pas que les souffrances passées ne soient encore plus cruelles, il faut qu’elles ne soient pas totalement inutiles. Nous ne devons pas être prisonniers de notre passé mais toujours chercher à ce que l’homme puisse mieux vivre demain. (…) Car n’oublions pas : vivre c’est chercher à comprendre, de l’ignorance à la connaissance, de la haine à l’amour.[4] ».Aujourd’hui encore, Ong Thong Hoeung poursuit son témoignage. Il est réfugié en Belgique depuis presque 30 ans. Il a le statut de témoin au procès des responsables khmers rouges à Phnom Penh. Très érudit, il connaît bien sa terre natale et les problèmes qui la minent. 

Il a été invité par des parlementaires européens en partance pour une visite officielle au Cambodge afin de leur exposer la situation du pays. Par la suite, il fut chargé par le parlement européen de faire un rapport sur les raisons du blocage économique du pays. Il s’est alors rendu dans les campagnes cambodgiennes afin d’enquêter sur la situation et d’interroger la population. Dans son rapport, il a  pressé le gouvernement à investir massivement dans l’éducation.

BePax a été particulièrement touchée par ce témoignage de Paix et gardera les phrases de Ong Thong Hoeung comme un appel à l’espoir :

« Je ne suis pas prisonnier de mon malheur. Je n’ai tué personne. Pour l’avenir, je suis libre. Pour pardonner, il faut avant tout se libérer soi-même afin de libérer les autres. »    

 


[1] Ancien protectorat français intégré à l'Indochine française, le Cambodge a obtenu son indépendance le 9 novembre 1953, à la fin de la guerre d'Indochine. Devenu une monarchie constitutionnelle (depuis 1947) dirigée par le roi Norodom Sihanouk. Cfr : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cambodge.

 

[2] Ce paragraphe est largement inspiré de l’article : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cambodge (partie histoire)

[3] Idem

[4] Pour en savoir plus, consultez le livre de Ong Thong Hoeung : « J’ai cru aux Khmers rouges », Editions Buchet-Chastel, Paris, 2003.

 

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