Jean Nke Ndih, à la rencontre des Pygmées

Rédigé le 21 mars 2011 par: Bénédicte Rousseau

Jean Nke Ndih est né dans un village au centre du Cameroun où il a appris “à lire et à écrire la forêt”, avant de continuer des études d’histoire, d’archéologie et d’environnement. Il achève aujourd’hui une thèse de doctorat sur la question de la déforestation au Sud Cameroun à l’Institut d’Etudes de Développement de l’Université Catholique de Louvain (UCL).

Le déclic se produit sur les bancs de l’université, en faculté d’anthropologie, il y a 26 ans. L’évolutionisme unilinéaire de L.H. Morgan est alors au programme. Ayant comparé les les institutions sociales de l’antiquité occidentale classique et celles des peuples contemporains primitifs, Morgan avance l’idée que l’évolution de l’humanité suit un schéma unique, caractérisé par trois stades successifs: la sauvagerie, la barbarerie et la civilisation. 

Si ces théories sont vraies, pourquoi étudier la préhistoire alors que certains de nos contemporains vivent encore à l’état sauvage et présentent dès lors les caractéristiques d’un objet d’étude unique? La curiosité de Jean Nke Ndih est éveillée. C’est ainsi que le plus merveilleux des voyages est entrepris: la recontre avec les populations pygmées du Cameroun.

Vous avez dit Pygmée ?

Tant en Europe qu’en Afrique, les Pygmées restent souvent méconnus. Nous ne savons pas très bien comment et où ils vivent, mais nous sommes à peu près certains qu’ils portent en eux quelque chose d’une population mythique, sauvage, issue d’un autre temps. Pourtant, rien n’est plus éloigné de ce que sont les populations pygmées et des enjeux auxquelles elles doivent faire face aujourd’hui. 

Le terme pygmée est une appellation générique désignant plusieurs groupes éthniques disséminés dans les forêts d’Afrique centrale et issus de 9 pays (Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale, Congo, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Rwanda, Burundi, Ouganda). 

Les Pygmées ont un mode de vie semi-nomade et vivent de la chasse, de la pêche et des ressources de la forêt équatoriale. Les Pygmées ont développé une pharmacopée exceptionnelle grâce à leur large connaissance de la faune, de la flore, des minéraux et divers micro-organismes de la forêt.

Le mot pygmée vient du grec “pygmaios”, sigifiant haut d’une coudée. Traditionnellement, les Pygmées sont reconnaissable par leur petite taille, signe d’une adaptation morphologique au milieu de la forêt équatoriale, à côté de leurs voisins bantus par lesquels ils sont généralement discréminés et exploités. Bien que marginalisés par les Bantus, les Pygmés craints par ceux-ci qui continuent à solliciter leurs pouvoirs de guérisseurs. 

La déforestation : le drame des Pygmées

Balladez-vous à Douala, principal port du Cameroun, sur la route provenant de Yaoudé, dans le sud-est du pays. Chaque jour passent au minimum 200 de ces grands camions remplis d’arbres, d’essences rares parfois, arrachés à la forêt et destinés à l’exportation pour le compte de multinationales. Dans chaque camion, au minimum, 4 billes de bois, c’est-à-dire quatre arbres arrivés à maturité. 

Depuis 40 ans, les Pygmées font face à une déforestation massive, qui boulverse leur mode vie. Comment faire pour continuer à chasser, à pêcher et à vivre quand chaque jour la forêt est amputée d’une partie d’elle-même ? Comment protéger son identité alors qu’il faut lutter quotidiennement pour la préservation d’un minimum vital ? 

Du fait de la déforestation, les Pygmées du Cameroun ont été confinés à des endroits pauvres en ressources naturelles et encouragés à une certaine sédentarisation. Les Pygmées ne peuvent plus se déplacer dans la forêt au gré des besoins du clan. Ils ont de plus en plus de difficultés à se nourrir, ne faisant pas d’agriculture, et sont souvent contraints au braconnage et au vol, par stratégie de survie. Une nouvelle logique d’exploitation de la forêt se met en place. 

Leur santé est ensuite dangeureusement affectée par ce changement de mode de vie, avec un taux de mortalité en augmentation constante. Leur pharmacopée s’est appauvrie et l’accès à la médecine moderne est trop cher. Alors qu’avant, cette plante et l’évocation des esprits de la forêt auraient permis de guérir cet enfant de la malaria, il est aujourd’hui nécessaire de recourir à ce médicament produit par cette entreprise pharmaceutique dont le composant principal provient précisément des forêts d’Afrique centrale. 

Il est intéressant de constater que le gouvernement camerounais, sous la pression de la communauté internationale, a créé un parc national en vue de la préservation de la biodiversité de la forêt équatoriale. Malheureusement, ces “peuples de la forêt” ne peuvent accéder à ce parc. Pourtant, n’est-il pas été raisonnable de penser que les Pygmées ont contribué, par leur exploitation intelligente et millénaire de la forêt, à cette grande biodiversité et à la préservation de ces essences de bois rares dont le monde contemporain semble se délecter? Quelle compensation les Pygmées auront-ils obtenue pour avoir été extraits de leur milieu de vie? 

Ensuite, l’organisation du groupe a été modifiée par le contact avec les populations blanches, qui souvent ont exigé de parler à un “chef du groupe”, ceci quelles que soient leurs motivations. On peut comprendre qu’il soit plus facile pour une ONG souhaitant mener une action, d’avoir un seul et même interlocuteur, représentant de sa communauté, pour la mise en oeuvre de cette action. Il n’en reste pas moins que les populations pygmées sont peu hiérarchisées. Seuls les aînés ou chefs de famille jouissent d’une certaine position privilégiée lors la prise de décision. L’exigence extérieure d’un chef institué a boulversé l’organisation de la communauté.

Quel avenir pour les Pygmées ?

L’exode rural semble ne pas vraiment toucher les jeunes Pygmées jusqu’à présent. Si certains connaissent la ville, peu sont ceux qui souhaitent y rester. Les pygmées sont fondamentalement attachés à leur milieu naturel. Cet attachement à la forêt et à leur culture est remarquable et constitue leur plus grand force. 

Qui dit attachement ne veut pas pour autant dire refus de s’adapter à un monde qui change. Les pygmées sont conscients de la nécessité de modifier leur mode de vie, mais pas au prix de la perte de leur identité. D’ailleurs, qui d’entre nous accepterait de sacrifier sa langue, ses coutumes, ses croyances sur l’autel de l’exploitation des ressources naturelles ou de la mondialisation ? Les Pygmées sont inquiets mais veulent croire en la possible de préserver leur identité au milieu de cette sédentarisation forcée. Les Pygmées, et particulièrement le groupe Bagielli avec lequel Jean Nke Ndih travaille, sont un peuple d’espoir et de volonté pacifique. 

Dans ces conditions, comment aider les Pygmées ? Comment leur donner les outils d’une intégratation réussie dans la société comerounaise du 21ième siècle ? Comment rompre leur marginalisation ? Par l’éducation des jeunes Pygmées à communiquer avec le monde extérieur et à comprendre les enjeux de notre société. Sur un autre volet, il est également essentiel de travailler avec les Bantus à la non-discrimination et à une réelle intégration des Pygmées dans la société camerounaise. 

Jean Nke Ndih mène depuis plus d’une dizaine d’années des projets d’éducation auprès des Pygmées. Si certains jeunes Pygmées fréquentent les écoles bantus depuis de nombreuses années, ils sont discriminés dès leur plus jeune âge et ont souvent de grandes difficultés à se mettre au niveau, notamment en ce qui concerne l’apprentissage de la langue. C’est pourquoi dès 1997, Jean Nke Ndih organise un soutien scolaire pour enfants pygmées auprès des Bagielli. 

Le premier défi vise à alphabétiser les Pygmées, qui souvent ne savent ni parler ni écrire le français ou la langue usuelle dans leur région. Ensuite, il s’agit de construire pour les Pygmées un programme d’éducation qui intègre leur culture et connaissance de la fôret ainsi que les besoins de notre monde comtemporain, en alternative ou en support à l’enseignement des écoles bantus. 

Cette année verra le démarrage d’un important programme d’éducation, mené par Jean Nke Ndih via l’association “Solidarité sans couleur”. Ce programme vise à assurer sur 5 ans un soutien scolaire continu, ainsi que l’apprentissage de l’informatique, à plusieurs dizaines d’enfants pygmées Bagielli. Ce programme s’appuie sur un cahier pédagogique complet et adapté à cette population. Ce programme est par aillieurs développé et mis en oeuvre par Jean Nke Ndih en collaboration avec les populations pygmées locales. Au moment de la rédaction de cet article, Jean Nke Ndih se trouve quelque part au milieu du groupe bagielli en vue de l’élaboration de ce cahier.


A lire : Nke Ndih, Jean, Le Pygmée et la camionette d’émancipation, Essai, Editions Bénévent, Nice, mars 2010. 

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