L’humour dans la lutte contre le racisme : entre épée et bouclier

Rédigé le 3 mai 2017 par: Edgar Szoc

L’humour est-il le meilleur moyen de subvertir les stéréotypes dont sont victimes les personnes issues des minorités ethnoculturelles ? Ou constitue-t-il plutôt un des vecteurs les plus efficaces de la société majoritaire pour asseoir sa domination sur ces mêmes minorités ? Les deux, mon général ! Et tout dépendra du contexte d’élocution et des intentions qui président à son maniement.

L’humour occupe un rôle croissant dans l’organisation des temps médiatiques. Plus un journal dit sérieux, plus une matinale radiophonique, plus un débat télévisé qui n’intègre à son dispositif un caricaturiste, un chroniqueur ou un humoriste.  Charge leur est donnée  de commenter sur un mode léger, recourant à l’ironie et la dérision, les sujets abordés sérieusement par ailleurs. Démêler les liens ambivalents qui unissent humour et racisme apparaît dès lors comme une tâche plus urgente et nécessaire que jamais : entre les sketches de Michel Leeb abusant des stéréotypes à l’encontre des populations africaines ou afro-descendantes, les saillies antisémites d’un Dieudonné et la manière dont de nombreux jeunes humoristes issus de le « banlieue » manipulent l’humour pour retourner les stigmates dont ils sont victimes, l’humour peut en effet constituer l’épée la plus tranchante ou le bouclier le plus efficace vis-à-vis des préjugés racistes. Autrement dit, si l’humour a la vertu de pouvoir faire sourire en interrogeant le bien-fondé de l’ordre établi, il est tout aussi capable de blesser en se moquant du faible (ou, en l’occurrence, du discriminé).

Le rire comme supériorité

Dans sa Poétique (Livre 2 ; Chapitre 12), Aristote a développé une théorie de l’humour comme supériorité : « la plaisanterie est une injure pleine d’esprit, et cette injure est la disgrâce d’autrui pour notre propre divertissement ».  Autrement dit, nous rions d’individus laids ou désavantagés parce que nous éprouvons une certaine joie à l’idée de nous sentir supérieurs à eux : C’est sur ce sentiment de supériorité que s’appuie toute la tradition de l’humour raciste et (post-)colonial, dont de nombreuses survivances perdurent aujourd’hui.

Mais de même qu’une maladie sécrète ses anticorps, cet humour de supériorité produit son contrepoison, souvent plus drôle d’ailleurs que ce à quoi il répond. Une tension a en effet toujours existé entre « l’humour dominant » au détriment des « minorités » (conçues non pas au sens numérique, mais au sens sociologique du terme), qui s’exerce aux dépens des femmes, des personnes pourvues d’un handicap ou des minorités ethnoculturelles  et l’humour développé par ces minorités elles-mêmes – l’humour juif en constitue probablement l’exemple le plus célèbre[1].

Entre renforcement et dénonciation

Il ne s’agit pas, bien sûr, en opposant humour majoritaire et humour minoritaire, de tomber dans un systématisme simplificateur lorsqu’on s’intéresse à un phénomène aussi ambigu et fuyant que l’humour. Plus souvent qu’à son tour, l’humour se développe en effet en mettant en scène un décalage par rapport aux attentes, aux préjugés ou au sens commun. Ce faisant, il peut avoir l’effet de renforcer ces attentes et préjugés mais également de les subvertir. C’est typiquement ce dernier cas que l’on retrouve par exemple dans un des sketches les plus célèbres de Pierre Desproges dur le racisme : « Les rues de Paris ne sont plus sûres. Dans certains quartiers chauds de la capitale, les  Arabes [… long silence entendu…] n’osent plus sortir tout seul le soir[2] ». L’effet comique et l’effet antiraciste s’y rejoignent parfaitement en ce qu’ils sont activés par le silence : celui-ci a en effet la fonction de laisser le temps à chacun d’activer les stéréotypes racistes à sa disposition (« Arabes = voleur = insécurité »), que la suite de la phrase vient désamorcer et subvertir en renvoyant tout qui avait activé lesdits stéréotypes aux raisons pour lesquelles il les avait activés, et à la part de racisme inconscient qui sommeille – pas toujours très profondément – au fond de chacun de nous.

La nuance entre humour de renforcement des stéréotypes et humour de dénonciation de ceux-ci est toutefois ténue et loin d’être univoque : elle ne dépend pas uniquement des intentions de l’auteur ou du comédien, du choix des mots, des mimiques, etc., mais également des horizons d’attente du public : c’est notamment cette différence en termes d’attentes qui peut permettre d’expliquer comment ce qui apparaît comme un sketch fondamentalement raciste à l’un pourra apparaître comme un vibrant plaidoyer antiraciste, parodiant les stéréotypes et montrant l’inanité de ceux qui les colportent.

Rire du tabou

Dans « Le trait d’esprit et son rapport à l’inconscient », Freud défend l’idée que nous ne rions pas nécessairement pour les raisons que nous aimerions croire : ce n’est pas simplement la finesse et la subtilité de la situation décrite, qui suscite le rire. Sinon, pourquoi y aurait-il tellement de blagues à caractère sexuel ? Et si ce que dit Freud à propos des rapports entre sexualité et humour pouvait être étendu à cet autre grand objet de refoulement que sont les relations interethniques.

La lutte antiraciste, de même d’ailleurs que la lutte contre d’autres préjugés sources de discriminations, se trouve fréquemment prise dans les feux croisés de deux exigences contradictoires : la demande d’indifférence et la demande de reconnaissance. Une personne issue de minorité demande à la fois à être traitée comme n’importe qui d’autre sans discrimination d’aucune sorte (demande d’indifférence ou d’invisibilité), mais également à être reconnue pour ce qu’elle est (demande de reconnaissance).  Habilement manié, l’humour peut constituer un mécanisme adéquat de réponse à ces exigences partiellement contradictoires : il permet à la fois de mettre en scène et donc de reconnaître la différence, tout en minimisant son importance.

La parenté à plaisanterie

Reconnaître la différence sans lui accorder un rôle démesuré, voilà donc un des effets qu’est susceptible de produire l’humour, à condition que celui-ci s’exerce de manière réciproque. Une véritable « politique de l’humour » pourrait donc être pensée pour accompagner la pluralité croissante de nos sociétés. « Pensée » ou « empruntée » puisque, dans les faits, elle existe déjà, mais ailleurs.

Un des exemples les plus célèbres de cet usage de l’humour à des fins de désamorçages des tensions interethniques est celui de la « parenté à plaisanterie », qui s’est développée en Afrique de l’Ouest et plus particulièrement au Niger. Cette institution autorise, voire contraint, des cousins éloignés ou des membres d’ethnies différentes à se moquer ou s’insulter en recourant souvent à des stéréotypes ethniques. Ritualisées, ces moqueries n’ont pas d’autre effet qu’un effet de reconnaissance de la différence et d’atténuation des tensions qui peuvent découler de celle-ci.

Véritable rituel social, la parenté à plaisanterie déborde de loin le seul cadre privé pour irriguer l’ensemble du champ social : lors, par exemple de l’enterrement de leur ancien chef d’État, le général Aboubacar Sangoulé Lamizana, les Burkinabés ont eu l’occasion d’assister à la mise en œuvre de la parenté à plaisanterie vis-à-vis du défunt[3].

Cette pratique, Marcel Griaule a désignée sous le nom d’alliance cathartique a une très longue histoire, bien antérieure à l’occupation coloniale. La tradition orale la fait même remonter à la fondation de l’Empire du Mali au XIIIè siècle. Bon nombre d’anthropologues y voient d’ailleurs un des facteurs permettant d’expliquer le taux historiquement faible de violences interethniques dans des pays comme le Niger ou le Burkina Faso. Peut-être s’y trouve-t-il aussi une source inattendue de matière à inspiration pour les penseurs du multiculturalisme chez nous…


[1] Voir à cet égard, le remarquable libre de Judith Stora-Sandor, L’Humour juif dans la littérature, de Job à Woody Allen, Paris, PUF, 1984.

[2] Pour la bonne bouche, l’intégralité du sketch « Rachid » est disponible ici : https://www.youtube.com/watch?gl=BE&v=ejVrbqEUnec.

[3] Voir : « Obsèques du président Sangoulé Lamizana : "Lamizana fait chef du cimetière de Gounghin" », dépêche publiée surlefaso.net, 30 mai 2005. Disponible sur http://lefaso.net/spip.php?article7534.  

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