L'Inde a-t-elle trahi Gandhi ?

Rédigé le 2 août 2012 par: Olivier Duhayon

L'Inde est depuis longtemps considérée par de nombreuses personnes en quête de sens comme un haut lieu spirituel, tolérant, accueillant, où de nombreuses religions et philosophies se côtoient sans problème. Cependant, cet eldorado de tolérance, d'harmonie, semble remis en question depuis quelques années : des violences apparaissent et s'intensifient entre communautés religieuses, des minorités sont persécutées.

L'Inde est-elle encore l'eldorado de tolérance voulue par Gandhi, la figure tutélaire de la plus grande démocratie du monde ? Comment expliquer les tensions entre hindouistes, largement majoritaires dans le pays, et les minorités, notamment musulmanes et chrétiennes ?[1]

Notions d'hindouisme et de dharma

Les notions d' « hindouisme » et de « dharma » sont des notions importantes qui vont nous permettre de mieux comprendre la culture indienne et d'analyser les faits graves qui se passent en Inde depuis des années, alors que les médias n'en parlent pas ou très peu, à savoir des persécutions de minorités chrétiennes et musulmanes. 

Le mot « hindouisme » est un terme à la mode ; pourtant, il n'existe pas en tant que tel en Inde. De nombreux spécialistes considèrent qu'il est une sorte d'étiquette (un « -isme ») artificielle que les occidentaux, les « orientalistes » ont appliquée pour nommer, identifier une religion qui serait bien unifiée, bien organisée, bien structurée, alors qu'elle n'existerait pas comme telle sur le terrain.

Lorsque les Britanniques (le pouvoir colonisateur) ont organisé un grand recensement en Inde vers la fin du 19ème siècle, il était plus commode pour eux de « faire rentrer » les gens dans des catégories, des classifications : toutes les personnes qui pratiquaient une religion qui ressemblait, de près ou de loin, à une religion d'origine indienne, étaient considérées comme « hindoues », les autres étant considérés comme « musulmanes » ou encore « chrétiennes » selon ce qu'elles déclaraient.

Or, selon des spécialistes, l'hindouisme est une religion qui n'a jamais vraiment existé en tant que telle car elle n'a pas une identité claire. Il existerait en réalité un foisonnement d'écoles, de sectes, de pèlerinages... Cette religion serait au mieux une fédération relativement lâche de toutes sortes de religions qui en 2, voire 3 à 4000 ans ont évolué en Inde, se sont développées, se sont diversifiées.

Cependant, le Professeur Jacques Scheuer considère malgré tout que cette vision de l'hindouisme est excessive, qu'il existe une unité profonde, structurelle de valeurs, de symboles fondamentaux, de sensibilités (même aux niveaux artistiques)... entre ces diverses religions (croyances, pratiques) qui peuvent donc être regroupées en ce qui est nommé l' « hindouisme ». 

Il existe un terme, une notion centrale dans la culture hindoue : le « dharma ». Mot intraduisible s'il en est, qui connote l'idée de ce qui donne de la solidité, de la cohésion, de la cohérence, un certain ordre, une certaine harmonie. Il a été souvent traduit par le mot « loi » (au sens le plus large du terme : lois naturelles, physiques, mais aussi édictées par un roi, lois de la constitution des êtres humains, etc.). Le dharma englobe des domaines religieux, politiques, culturels, sociaux...

Il régule les rapports aussi bien entre les hommes et les dieux, avec les ancêtres, mais aussi dans la société : entre les castes, dans la famille, dans toute la société... C'est l'ordre des choses, c'est la façon cohérente, stable, la plus harmonieuse possible sur base de laquelle les relations se construisent. Ce dharma signifie la religion, mais aussi l'éthique, le devoir, la responsabilité, le mérite, ce qui est vertueux, etc. Il englobe une notion beaucoup plus large que tous les termes qu'on pourrait utiliser dans nos traductions en Occident. Ce dharma est considéré très largement comme une sorte de loi éternelle, qui n'a pas d'origine, de commencement, qui existe depuis toujours au niveau cosmique, de l'univers, aussi bien qu'au niveau de l'histoire, de la société, de la civilisation, de la culture. Il est par conséquent, en principe, immuable, mais en réalité il est en permanence discuté : comment vivre concrètement ce dharma idéal dans une société qui change, qui évolue ? N'y a-t-il pas des exceptions, des accommodements à réaliser ? Ce dharma ne connaît rien en dehors de lui-même : tout fait partie du dharma ! Et même le bouddhisme, le jaïnisme, considérés parfois comme des hérésies, font quand même partie de cette notion englobante qu'est le dharma.

Arrivée de l’Islam 

Ce qui a vraiment fissuré ce dharma, c'est l'Islam. L'Islam n'est évidemment pas indien dans son origine, il vient de l'extérieur : il a une conception complètement différente, qui vient s'entrechoquer avec le dharma. Lorsque l'autorité politique, militaire et administrative passe entre les mains des empereurs musulmans (spécialement dans la région de Delhi), cela occasionne une fracture du dharma et en particulier de la société hindoue. En effet, celle-ci se conçoit depuis toujours avec une double autorité : celle des brahmanes (qui constituent la 1ère caste), religieuse et morale, et celle des rois (la 2ème caste), politique, administrative et militaire. Or, les rois ont été repoussés par les chefs musulmans, en conséquence l'hindouisme subit en quelque sorte un déséquilibre : il se voit amputé de son autorité politique, militaire et administrative qui est remplacée par l'autorité musulmane. Un nombre relativement important de conversions à l'Islam ont eu lieu à cette période. 

Notons que l'Inde, ce « sous-continent » comme on le nomme parfois, compte actuellement plus de 1,2 milliard d'habitants, ce qui le classe comme deuxième pays le plus peuplé au monde (derrière la Chine). Il est ainsi souvent considéré comme la plus grande démocratie du monde.

Si on prend la population actuelle de l'Inde et qu'on y ajoute celles du Pakistan et du Bangladesh, qui faisaient partie de l'Inde britannique, un quart de cette population totale est musulmane. En Inde même, environ 12 % de la population est musulmane, mais au Pakistan et au Bangladesh, ce pourcentage est de plus de 90 voire 95 %.

La population totale de ces trois pays dépassant le 1,5 milliard de personnes, il est intéressant de remarquer qu'il s'agit de la région du monde où résident le plus de musulmans, bien avant l'ensemble des pays arabes réunis, et cela sans compter l'Indonésie (Asie du sud-est) !

Le pouvoir colonisateur britannique

Ce pouvoir britannique, aux 19è et 20è siècles, est plus moderne et structuré que l’ancien pouvoir musulman. Il essaie en effet de rester neutre par rapport aux diverses religions (se gardant même de favoriser trop la religion chrétienne). Il ne peut s'empêcher malgré tout d'intervenir dans des questions qui touchaient au dharma et à son équivalent islamique. L'Etat séculier promulgue ainsi des codes de lois distincts qui s'appliqueront, pour certaines matières, soit aux hindous (ou à toutes personnes assimilées : bouddhistes, sikhs...) soit aux musulmans. 

Indépendance de l'Inde

Quand l'Inde acquiert son indépendance en 1947, le système mis en place par le pouvoir britannique (ex-colonisateur) se poursuit. Le mouvement nationaliste indien qui prépare l'accession à l'indépendance de 1947, est traversé par plusieurs courants. Dans le Parti du Congrès, un des courants (moderniste) réussit progressivement à imposer le modèle d'un Etat séculier, une laïcité d’inspiration plutôt britannique, un Etat pratiquant une neutralité et même une bienveillance par rapport aux différentes traditions et communautés religieuses. Ainsi, à l’époque de l’indépendance, les autorités refusent que l’Inde devienne un « Hindoustan », un Etat où l’Hindouisme serait érigé en religion d’état. Il nous semble important de mettre cette décision en exergue, d’autant qu’à la même époque, le Pakistan voisin (issu de la « partition » de la même région) choisit lui de devenir un Etat confessionnel, sur des bases islamiques. Notons que « Pakistan » signifie « le pays des purs ».

Une notion prenant de plus en plus d’ampleur : l’ « Hindutva » (l’ « Hindouité »)

Après l’enthousiasme des dirigeants et de la population suite à l’indépendance de l’Inde, on observe depuis environ un demi-siècle, la montée en puissance de revendications identitaires basées sur ce qui fut appelé « Hindutva », qui peut se traduire par l’ « Hindouité ».

Les courants qui portent cette hindouité ont vu le jour dans les années 1920-1930, en opposition aux perspectives de laïcité dans lesquelles le pays semblait s’inscrire.

Vinâyak Dâmodar Sâvakar (1883-1966) est l’un des fondateurs de ce qu’on peut qualifier de « fondamentalisme hindou » voire même de « nationalisme hindou ». Cette hindouité se définit en principe davantage en termes culturels et d’identité nationale qu’en termes religieux.

D’ailleurs, les petites communautés bouddhistes, jaïns, sikhs… (de tradition culturelle indienne), sont souvent considérées comme faisant partie de la grande famille hindoue.

Même les « petites » communautés tribales ou aborigènes (qui comptent quand même plusieurs millions de personnes) sont englobées dans cette grande famille hindoue. Pourtant, plusieurs millions de ces aborigènes sont devenus chrétiens...

Quid des musulmans et des chrétiens par rapport à l’ « Hindutva » ?

Dans plusieurs régions de l’Inde, des agressions, parfois très graves comme des attentats, des massacres, sont perpétrés à l’égard des chrétiens et des musulmans, expressément visés du fait de leur appartenance religieuse. Il semble même que ces agressions soient parfois tolérées par certaines autorités politiques et policières indiennes.

Cependant, il faut aussi insister sur le fait que bon nombre d’hindous réprouvent fortement ces agissements, au nom justement de leur conception de l’hindouisme et des valeurs qui leur tiennent à cœur, comme la tolérance, la laïcité, la liberté de philosophie ou de religion.

Les musulmans et les chrétiens qui - comme nous l’avons dit plus haut - représentent environ respectivement 12 % et 2 % de la population indienne, se voient reprochés plusieurs choses par leurs détracteurs :

-       un prosélytisme agressif : perçu comme tel notamment par des conversions de personnes de la caste des intouchables et des populations tribales, en leur faisant miroiter des aides financières ou sociales ; autant de personnes retirées à la « famille hindoue » ;

-       en cas de conflit international, leurs adversaires craignent qu’ils se rangent du côté de l’ennemi ;

-       ils sont soupçonnés d’être trop liés à l’étranger, que ce soit sous la forme de dons financiers ou d’instructions reçues ;

-       la natalité « trop forte » des musulmans, qui serait pratiquée en vue d’un renversement de majorité démographique…

Comme on le voit, les mouvements militants en faveur de l’hindouité veulent entretenir un sentiment de menace de l’intégrité de la tradition au sein de la population hindoue (alors qu’elle est majoritaire à plus de 80 % !). 

Vers quel avenir ?…

Indubitablement, l’hindouité semble croître dans la population indienne : les mouvements militants de l’hindouité arrivent à convaincre des personnes influentes (notables, responsables économiques, etc.) sur la population. Une frange de la population devient sensible aux arguments de ces mouvements et supportent de moins en moins que l'Etat fasse des « concessions » pour d'autres religions minoritaires. Ces mouvements sont de plus en plus présents dans diverses activités religieuses comme des pèlerinages, ils arrivent à obtenir de plus en plus de représentants dans les campagnes électorales. Les classes moyennes, voire les intouchables, se laissent séduire et ne perçoivent pas que les programmes de ces mouvements sont loin de rejoindre leurs aspirations. 

De plus, on observe un certain « mimétisme stratégique », tel que le nomme le politologue français Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde : les mouvements en faveur de l’hindouité voudraient doter l’hindouisme de ce qui lui manque par rapport au christianisme et à l’Islam, c'est-à-dire un livre de référence commun, à l’image de la Bible ou du Coran, et une structure hiérarchique capable de défendre plus efficacement ses intérêts.

Des cérémonies permettant à des personnes converties au christianisme ou à l’Islam de revenir dans le giron de l’hindouisme sont organisées. Pourtant, ce prosélytisme n’est normalement pas du tout caractéristique de l’hindouisme.

Dès lors, des observateurs, même hindous, se posent la question : n’est-on pas en train d’assister à une altération de l’hindouisme, alors que les mouvements qui soutiennent l’hindouité font mine de défendre l’identité hindoue et sa tradition ?...

 


[1] BePax a travaillé sur la question avec le concours de deux spécialistes : Jacques Scheuer, professeur émérite d'Histoire des religions de l'Asie (UCL, Louvain-la-Neuve), membre de l'Equipe d'animation des Voies de l'Orient (Bruxelles), et Pierre GILLET, prêtre et ingénieur ayant travaillé 14 ans en Inde, membre d'Entraide et Fraternité.

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