L’interculturalité au quotidien

Rédigé le 7 mai 2012 par: Amandine Kech

Mosaïque culturelle en constante évolution, notre société se compose au jour le jour de personnes aux identités diverses. Situation enthousiasmante pour certains, elle peut-être interpellante voire insécurisante pour d’autres. Comment y faire sa place et s’y épanouir en tant que citoyen, en collaboration avec les autres ? Trois témoins de la diversité nous font part de leurs expériences constructives.

L’interaction fructueuse entre différentes cultures : un des défis du 21ème siècle

Les migrations en direction de l’Europe sont une constante dès la fin du 20ème siècle et en ce début du 21ème siècle. Si l’on considère ne fût-ce que les prévisions scientifiques concernant les bouleversements climatiques, les êtres humains vont continuer de migrer pour survivre. Les migrations touchent d’ailleurs toutes les régions du monde et n’ont pas pour unique destination les pays européens.

En Belgique, comme ailleurs, c’est un pluralisme inédit, un kaléidoscope d’hommes et de femmes d’origines multiples, issus d’Afrique du Nord ou centrale, d’Asie, des Balkans, de Turquie, d’Amérique latine, … qui est en train de recomposer la trame profonde de la vie collective, de l’ancien tissu social. Aussi, la capacité des différentes composantes de notre société à interagir positivement est un défi majeur pour le bien-être de tous.

Or, la rencontre des cultures, dans leurs différences, est conflictuelle. Non seulement de multiples incompréhensions anciennes persistent mais de nouvelles apparaissent. La cohabitation de visions culturelles différentes est le plus souvent d’abord une source d’incompréhensions.

Heureusement, nous sommes les témoins quotidiens d’efforts pour dépasser les barrières que peuvent être les cultures, les religions, les appartenances philosophiques. Des particuliers et des associations d’horizons divers, comme notre association BePax, s’engagent quotidiennement dans le dialogue interculturel. Il est donc primordial de faire connaître ces initiatives existantes ou les parcours personnels de dialogue constructif et pacifié entre les différentes composantes de notre société belge.

Au-delà des clivages, de l’insécurité culturelle, des idéaux ou du défaitisme, nous souhaitons construire ensemble un monde commun. Mais comment nous y prendre concrètement? Trois témoins, Seyma Gelen, Suzanne Monkasa et Tiberiu Robescu, ont débattu à l’invitation de BePax de leur manière de penser et d’agir au quotidien dans un milieu interculturel dans le cadre d’une rencontre organisée par Jorsala[1]

Seyma: « notre société interculturelle est comme un puzzle… »

Seyma est professeur de religion islamique à Schaerbeek et traductrice jurée pour les langues française et turque. Elle est également maman de deux petits garçons. Un jour, elle s’est rendu compte qu’au-delà de sa vie familiale et professionnelle, elle souhaitait participer plus activement encore à la construction de la société. C’est à ce moment qu’elle a croisé des personnes actives dans les associations Beltud et BePax. Elle s’est reconnue dans leurs projets de dialogue interculturel et d’amitié.

Seyma se définit comme belgo-turque. Elle se voit comme un arbre qui aurait deux racines. Il y a la racine turque d’une part, car la Turquie l’a vue naître, et la racine belge de l’autre, car la Belgique l’a vue grandir, se marier, avoir des enfants et une vie active dans la société.  Elle aime conjuguer les deux identités. C’est une richesse, c’est une force. Cela lui fait penser au film « Azur et Asmar »[2], lorsque le personnage de la nourrice dit connaître deux langues, deux pays, deux cultures, donc deux fois plus que les autres... Seyma ne dénigre pas les personnes qui ne sont pas issues de deux cultures, mais cela illustre bien la richesse qu’elle ressent à avoir deux identités.

Diplômée de Sciences politiques de l’ULB, Seyma a un certain point de vue sur la société belge. Elle la voit comme un puzzle. Si on enlève un morceau, le paysage est incomplet, il n’est pas beau. Selon Seyma, nous faisons tous partie de la société, c’est main dans la main que nous sommes censés construire le monde dans lequel nous vivons. Pour elle, vivre avec quelqu’un passe tout d’abord par connaître cette personne, son voisin. Et Seyma considère que ses voisins sont tous les Belges avec lesquels elle vit.

Connaître ses voisins, leurs repères culturels, religieux ou leurs convictions est très important pour Seyma. Au sein de l’association BePax, elle se réunit avec d’autres personnes autour de la paix et de la cohésion sociale: elle a participé dernièrement à une « rencontre – débat » sur la diversité culturelle et religieuse des communautés belgo-turques et de la Turquie. Chez Beltud, l’association pour l’amitié belgo-turque, Seyma organise et participe à des rencontres interpersonnelles : des brunchs, des sorties, des concerts, des cours de cuisine ou de langue turque.

Seyma raconte une sortie organisée à la chaussée d’Haecht avec des personnes « belgo-belges » qui ne connaissaient pas cette rue et ses spécificités turques. Le groupe s’est rendu dans une bijouterie pour s’entendre expliquer la symbolique de l’or chez les Turcs. Ils sont entrés dans une librairie… ils y ont pris conscience que les Turcs ne sont pas uniquement des commerçants ou des gérants de snacks: ils savent aussi lire et écrire ! Cela faisait sourire les Belges car certains avaient oublié que les Turcs aussi aiment lire. Il y a eu beaucoup de remarques intéressantes et des liens d’amitiés sont restés.

Au cours de ces rencontres, les participants se divertissent ou plaisantent,… Cependant, ces moments d’amusements sont également sérieux car ils permettent de connaître les repères de l’Autre. Ce sont des activités dont la perspective est de construire des relations de paix dans la société.

Seyma n’attend pas un retour direct de son implication dans les relations interculturelles. Sa foi et sa morale islamiques s’accordent avec son engagement dans l’associatif. Elle sème de petites graines sur la terre pour la paix entre les gens à long terme.

Cependant, certaines gratifications directes comptent pour elle : un sourire sur le visage de quelqu’un ou une remarque positive. Cela l’anime, la motive et lui donne envie de continuer. Par exemple, la rencontre pour le lancement du projet Jorsala lui procure beaucoup d’énergie, car elle voit un grand nombre de personnes animées et intéressées par les rencontres interculturelles.

Elle est intimement convaincue du rôle des associations dans l’avenir de la société belge et pour la paix sociale entre citoyens. De plus,  les associations ont la mission de porter un message fort pour la paix auprès de l’Etat et des autorités. Les mauvaises voix contre l’interculturalité font tellement de bruit qu’elles nous donnent parfois l’impression d’être majoritaires. Or, les activités de rencontres entre différentes cultures sont multiples et extraordinaires. Seyma encourage à faire beaucoup de bruit autour de ce genre d’activités ! Mais du beau bruit : des voix pour dire la motivation à vivre ensemble.

Suzanne : « l’interculturalité entre individus mais aussi au niveau politique »

Suzanne est consultante en management interculturel. Elle a eu la chance de grandir, vivre et travailler dans un milieu ouvert, au Congo. Sa maman était protestante mais Suzanne a été éduquée dans une école catholique. Sa sœur et son frère étaient également d’obédiences différentes. Pour autant, il n’y avait pas de problème entre eux ! Bien sûr, il y avait des disputes comme ailleurs… Mais ils partageaient les mêmes interrogations sur l’essence de la vie : que veut dire « partager avec les autres », « être un être humain », « qu’est-ce qui nous rassemble » ? Elle est donc partie dans la vie avec ce bagage de qualité.

Ensuite, Suzanne a développé une expérience professionnelle de l’interculturalité : elle a notamment collaboré à l’élaboration d’outils pour faciliter l’interculturalité en groupe. En 1992,  elle a par exemple participé à une expérience extraordinaire avec des personnes impliquées dans le travail de formation. Ils ont travaillé trois semaines ensemble pour faire des recherches méthodologiques sur l’interculturalité. Les participants venaient de Belgique, des Pays-Bas, du Tchad, du Togo et de l’actuelle République Démocratique du Congo.

Par la suite, elle a travaillé dans un centre pour le management interculturel et la communication internationale, lié à l’université d’Anvers. Suzanne a par exemple travaillé comme facilitatrice avec des fonctionnaires de Bruxelles-Capitale, pour les accompagner dans l’écriture d’une charte de la diversité. Elle a collaboré avec le NVR, le Nederlandse Vrouwen Raad, pour sensibiliser les parlementaires et les autorités aux problématiques vécues par les mères célibataires. Aujourd’hui, une de ses activités interculturelles est de proposer des formations pour pouvoir lutter contre l’extrême-droite.

Selon Suzanne, l’interculturel commence par manger et danser ensemble …ou se chamailler. Cependant, la justice dans la société et le respect des droits font aussi partie de l’interculturalité. On ne peut pas séparer les deux approches. Sinon, on cantonne l’interculturel à des activités exotiques.

Suzanne considère que si quelqu’un l’insulte dans la rue sur sa couleur de peau, ce n’est pas grave, elle répond à la personne qui l’a injuriée et passe à autre chose. Mais si on insulte sa fille sur sa couleur de peau et que sur cette base-là, elle n’a pas sa place à l’école : voilà un problème d’interculturalité.

Elle conclut par cette phrase : « L’Europe, la Belgique, la Flandre, Bruxelles, la Wallonie : ce sont des jardins aux mille fleurs, aux mille couleurs, ne soyez pas indifférents ! »

Tiberiu : « la Belgique, une terre d’accueil à préserver »

Tiberiu vient de Transylvanie. La population de cette région est un mélange de Roumains, de Hongrois, de Saxons et de Roms. Sa famille était orthodoxe et vivait dans un environnement greco-catholique de rite byzantin… Cependant, il a été élevé par une Autrichienne à l’époque communiste qui lui a appris l’allemand et lui a fait découvrir les églises catholiques latines. Il aimait beaucoup la peinture, dont ces églises regorgeaient. Il y a donc passé beaucoup de temps. Aujourd’hui, il se définit comme un Européen et un orthodoxe qui souhaite comprendre les autres religions.

Tiberiu est arrivé en Belgique à 45 ans pour raison médicale, il accompagnait sa femme malade. Il n’avait jamais voulu quitter son pays auparavant. Pour Tiberiu, la Belgique est peut-être l’unique pays au monde où les gens sont accueillis et sauvés sans tenir compte de problèmes administratifs, comme l’obtention d’un passeport ou d’un visa, avant d’entrer sur le territoire. Il considère qu’il serait dommage de renoncer à ce pays si beau.

Il a d’abord été employé chez Siemens comme ingénieur. Puis, Tiberiu a commencé à travailler dans le système social. Il ne le regrette pas. Les salaires sont moindres mais pour lui, les satisfactions sont bien plus grandes. Il a travaillé dans une association d’aide en milieu ouvert, une AMO. Il lui fallait comprendre des personnes qu’il n’avait jamais côtoyées auparavant.

Ensuite, Tiberiu a travaillé chez Idée 53. Cette association s’occupe d’insertion socioprofessionnelle. L’équipe est multiculturelle, elle est composée de Belges, de Tunisiens, de Latino-américains, etc. Les stagiaires sont aussi d’origines très diverses.

L’important dans un tel environnement, c’est d’être soi-même. Dans le respect de l’autre, on peut toujours trouver des points communs avec quelqu’un d’une autre culture. Bien sûr, quand il y a une différence culturelle, il est possible qu’il y ait des moments difficiles.  Dans ces circonstances, Tiberiu conseille de ne pas se laisser submerger par ses émotions. Il faut essayer de comprendre l’autre et de lui expliquer son propre point de vue. 

Tiberiu a travaillé avec toutes sortes de gens : des repris de justice, des toxicomanes, des diplomates ou des gens « normaux » (soi-disant puisque, dit-il, entre le normal et le pathologique la différence est floue…). Nous sommes tous semblables et en même temps tous différents, par notre éducation ou notre culture.

Il termine en disant : « dès que j’en connais davantage sur la culture de l’Autre, je m’enrichis … mais simultanément, je me rends compte de l’ampleur des choses de la vie que je ne connais pas encore ».

Imaginons notre propre trajectoire à la rencontre des autres

Comment vivre l’interculturalité au quotidien ? Seyma, Suzanne et Tiberiu nous ont proposé leur approche personnelle, dont nous pouvons nous inspirer. D’après leurs témoignages, nous pouvons dégager plusieurs pistes pour un meilleur « vivre ensemble » au quotidien.

Tout d’abord, nous pouvons observer notre propre entourage personnel, notre famille ou nos relations amicales, pour prendre conscience des différentes manières de faire ou de penser qui nous entourent directement. Discuter de nos différences en famille ou entre amis n’est pas toujours habituel ou aisé et demande un certain climat de confiance. Il s’agit cependant d’une manière intéressante de tisser ou d’approfondir des liens au sein de nos cercles privés. Cette prise de conscience de la diversité de notre environnement personnel peut nous mettre en confiance pour aller à la rencontre de cultures, religions ou convictions différentes des nôtres en dehors de notre entourage proche.

Faire le pas vers l’autre peut par la suite se concrétiser par la rencontre de la diversité dans sa propre rue ou son quartier. En discutant avec d’autres parents à la sortie de l’école, en changeant de temps en temps de boulangerie, en flânant ou en participant à la fête de son quartier.

S’engager collectivement est également une piste d’action. La participation à des activités associatives de dialogue interculturel ou de volontariat permet d’apprendre à connaître ses concitoyens aux multiples facettes, au cours de projets variés, dans une démarche active et volontaire. Ce type d’activités ouvre à de nouveaux horizons car on a l’occasion d’y rencontrer des personnes aux parcours singuliers. C’est aussi un moyen de faire entendre sa voix et faire sa place dans notre société.

Il est également possible de s’impliquer professionnellement dans le domaine de l’interculturalité. Des études, des formations ou une expérience de terrain peuvent préparer à travailler dans un milieu multiculturel.  Une connaissance ou une expérience de l’interculturalité peut également être une expertise utile dans différents milieux professionnels.

Au cours de ces diverses approches possibles, une compréhension fine des éléments biographiques, des repères culturels, des objectifs de chacun est une démarche importante dans l’échange entre personnes ou groupes issus de cultures différentes. Elle permet d’aller au-delà de l’émotionnel et des stéréotypes, pour construire des relations interpersonnelles enrichissantes ainsi que des positions politiques bénéfiques pour le progrès de notre société. Cette connaissance approfondie des autres et les possibles actions communes qui en découlent s’envisagent le plus souvent dans une perspective à long terme.

Néanmoins, aussi volontariste que l’on soit dans ces démarches interculturelles, on ne peut nier les incompréhensions, les désaccords et subséquemment le risque de replis. Certaines valeurs qui nous sont chères sont difficiles, voire impossibles, à négocier. Remettre en cause son point de vue est parfois douloureux. Aussi, essayer de comprendre n’est pas nécessairement se rallier à toutes les différences culturelles. Cependant, nous pouvons avancer ensemble dans la confiance et le respect.

Les démarches exposées jusqu’ici seraient celles de citoyens, désirant s’impliquer de multiples manières à plusieurs niveaux, pour rapprocher les différentes composantes de notre population. Mais de quels projets de société ces démarches peuvent – elles faire partie ? Est-il question d’un rapprochement dans un but d’intégration ? Cette intégration est-elle synonyme d’assimilation et donc de disparition de la différence ? Ou souhaite-t-on échanger de bonnes pratiques, et progresser ensemble, en s’inspirant mutuellement les uns des autres, sans s’effacer pour autant?

Repli identitaire et assimilation sont deux extrêmes. Nous pouvons proposer une voie nuancée au sein de laquelle chacun puisse s’épanouir, dans le respect de l’autre.

 


[1] Le projet Jorsala promeut la création d’espaces de dialogue au sein de la société. Du 31 mars au 12 avril 2012, une cinquantaine de personnes ont marché de Bruxelles à Aix-la-Chapelle par les sentiers de grande randonnée pour promouvoir l’échange interculturel.

L’enjeu de l’expérience de dialogue que ces marcheurs ont vécue au cours de leur périple est de pouvoir vivre également l’interculturalité chez eux, au quotidien.

Pour mieux comprendre ce que peut dire « vivre l’interculturalité au quotidien », le projet Jorsala souhaitait que des témoins racontent au groupe de randonneurs leur expérience de l’interculturalité. BePax a organisé ce moment de témoignage et d’échange avec la collaboration de Seyma Gelen, Suzanne Monkasa et Tiberiu Robescu.

 

[2] « Azur et Asmar » est un long métrage d’animation français sorti en 2006. 

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