La communauté belgo-turque, actrice de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?

Rédigé le 27 février 2014 par: Marie Peltier

Au-delà de la difficile avancée politique de ce dossier, force est de constater que depuis le début, la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE fait l’objet d’un débat difficile au sein de l’opinion publique européenne, voire même aujourd’hui au sein d’une certaine opinion publique turque. Mais comment cette question est-elle vécue par les Belges d’origine turque ? Ont-ils un « rôle » à jouer dans ce processus ?

Officiellement candidate depuis 1999, la Turquie a obtenu, le 3 octobre 2005, l'ouverture des négociations avec l'UE en vue de son adhésion. Cette ouverture s’inscrivait dans un contexte où le premier ministre turc Erdogan, arrivé au pouvoir avec l'AKP (islamo-conservateur) en 2002, avait initié une série de réformes politiques et économiques. Depuis, la Turquie a reçu près de 4,8 milliards d'euros de l'Union européenne pour faciliter son adaptation aux critères européens. L'instrument d'aide de préadhésion (IAP) de la Commission soutient ainsi l'édification d'institutions démocratiques et d'une économie de marché, une amélioration de la capacité administrative, le développement régional et rural, etc.

Mais le processus avance lentement. Sur les 35 chapitres de négociations, quatorze ont été ouverts et un seul a jusqu'ici pu être bouclé. L'UE a en outre gelé des pans entiers de négociations face au refus de la Turquie d'élargir à la République de Chypre, membre de l'UE, le bénéfice des accords de libre circulation qui la lient au bloc européen.

En novembre dernier pourtant, une nouvelle étape a été franchie, relançant l’espoir dans le camp des partisans de l’adhésion : la Turquie et l’UE ont ouvert un nouveau chapitre des négociations, le chapitre 22,  consacré à  la « Politique régionale et à la coordination des instruments structurels ».

Un débat politique et citoyen difficile

Au-delà de la difficile avancée politique de ce dossier, force est de constater que depuis le début, la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE fait l’objet d’un débat difficile au sein de l’opinion publique européenne, voire même aujourd’hui au sein d’une certaine opinion publique turque.

En réalité, s’agissant de l’évolution du point de vue sur la possible adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, on observe de manière générale – si l’on en croit les sondages sur la question – un renforcement du scepticisme des deux côtés : un euro-scepticisme turc et un turco-scepticisme européen, s’alimentant mutuellement.

Ainsi, du côté turc, semble s’exprimer un sentiment de lassitude, voire d’injustice et de délaissement, liés à la lenteur des négociations. Parallèlement, la crise économique affectant l’Union depuis plusieurs années la rend moins attractive pour les Turcs qui, à l’inverse, deviennent de plus en plus confiants en la croissance de leur économie.

Tandis que du côté européen, ce n’est pas nouveau, on observe une opinion publique plutôt défavorable. La question de la crise économique et de la fragilité qu’elle entraine rend difficilement imaginable l’intégration d’un pays comme la Turquie. Ce dernier élément s’ajoute à ce qui est sans doute le « frein psychologique » principal, qui est l’idée que l’intégration d’un pays musulman constituerait pour l’UE une « difficulté », voire une « menace ». La persistance de la représentation d’une incompatibilité entre la « culture musulmane » de la Turquie et ce que certains appellent « les racines chrétiennes de l’Europe » joue en effet un rôle prépondérant dans l’euro-sceptiscime sur cette question.

Mais comment cette   question est-elle vécue par les Belges d’origine turque ? Ont-ils un « rôle » à jouer dans ce processus ?

Les belgo-turcs, un pont pour l’adhésion ?

On a pu récemment le voir lors du lancement du cinquantième anniversaire de l’immigration turque en Belgique, la communauté belgo-turque est perçue, tant par la Belgique que, plus encore, par la Turquie, comme un acteur de dialogue et un « pont » indispensable entre l’ « ici » et le « là-bas ». Porteurs d’une double appartenance, les belgo-turcs sont aussi le reflet des opinions publiques à la fois turque et européenne et ont ainsi une « place » particulière dans ce débat et ce processus d’adhésion.

Quelles sont les opinions des Belgo-Turcs sur cette question ? Sont-ils aussi gagnés par ce scepticisme de part et d’autre ? Peuvent-ils être un « pont ou [une] brèche entre la Turquie et l’Union Européenne? »[1].

A cet égard, s’il faut rappeler la grande hétérogénéité de la communauté belgo-turque, aux opinions forcément divergentes en son sein, il convient aussi de souligner que cette communauté ne s’est jamais réellement coupée de son pays d’origine. Suivant de près l’actualité des médias turcs, on peut ainsi penser qu’ils sont sujets à la même lassitude que les Turcs de Turquie concernant cette question de l’adhésion. Parallèlement, et de manière peut-être plus surprenante, on constate que certains Belgo-Turcs expriment des avis qui rejoignent ceux d’autres citoyens de l’Union européenne, avec les mêmes craintes d’une immigration massive par exemple...

Au-delà de ces influences, pour partie récentes, il est à remarquer un certain enthousiasme général vis à vis de la perspective de l’adhésion. Vivant en Belgique et retournant régulièrement en Turquie, ils se montrent globalement sensibles aux avantages liés aux valeurs de l’UE, comme la démocratie, les droits humains, l’efficacité du système judiciaire, etc. Autant d’éléments dont  ils aimeraient que la Turquie bénéficie.

Impacts sur la communauté belgo-turque d’une possible adhésion

En plus des facilités matérielles que l’adhésion procurerait aux ressortissants belgo-turcs (cfr notamment la délicate question des visas),  on peut formuler l’hypothèse qu’une telle perspective pourrait avoir une influence positive sur la perception de leur identité « hybride ».

Au fil de l’évolution du processus d’adhésion, on  a pu constater que l’état des relations entre la Turquie et l’UE a eu un impact direct sur le sentiment d’ « européanité » des Belgo-Turcs.

Dans ce contexte, on peut formuler l’hypothèse que l’adhésion pourrait jouer un rôle positif dans l’intégration et l’identité des migrants turcs en Belgique et dans l’UE en général. Il pourrait s’agir d’un élément symbolique aidant à vivre cette identité multiple comme une chance et une richesse, dans un contexte où subsiste souvent à leur égard une forme de stigmatisation et de méconnaissance. En d’autres termes, il pourrait s’agir d’un élément contribuant à vivre positivement cette  biculturalité et de se sentir pleinement européens.

Perspectives pour la communauté belgo-turque

Dans une évolution où l’on observe de plus en plus de citoyens belges d’origine turque s’engager dans une citoyenneté active, avec un engagement associatif marqué et varié[2], l’adhésion à l’UE pourrait renforcer cette dynamique d’intérêt pour les  problématiques qui apparaissent en Belgique.

Plus globalement, on peut penser que ce caractère transnational de la communauté belgo-turque est déjà en soi un « laboratoire humain » d’une Turquie intégrée à l’UE. Il pourrait s’agir d’une pré-expérience très utile à prendre en compte pour envisager sereinement les aspects positifs futurs de l’adhésion et les éventuelles « questions » qu’elle pourrait poser au quotidien.

Les Belgo-Turcs jouissent en effet d’un bagage particulier, à la fois turc et européen, et ont pu expérimenter au quotidien les difficultés et les atouts de cette double appartenance. Dans cette perspective, si nous voulons que l’adhésion ne soit pas seulement une réalité économique et politique, mais aussi une réalité humaine, les belgo-turcs devraient pouvoir contribuer à « démystifier » une question qu’on a parfois des difficultés à aborder de manière « dépassionnée ».

Parallèlement, nous avons aussi en tant qu’associations et citoyens un rôle à jouer pour une meilleure connaissance de la population d’origine turque dans notre pays. En effet, même s’il est évident que l’adhésion de la Turquie à l’UE ne se fera pas dans un avenir très proche, ce n’est que par la rencontre des réalités et des personnes que nous pourrons « humaniser » notre point de vue sur la question. Pour aider à dépasser, ensemble, les peurs parfois irrationnelles et la méconnaissance réciproque qui engendrent du rejet et bloquent les conditions d’un débat serein et constructif.

 


[2] Voir à ce sujet : Marie Peltier, « L’immigration turque en Belgique : une diversité insoupçonnée », 2013 : http://bepax.org/publications/analyses/l-immigration-turque-en-belgique-une-diversite-insoupconnee,0000474.html

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