La guerre de Corée, un conflit qui ne se laisse pas oublier

Rédigé le 11 janvier 2011 par: Anne-Sylvie Berck

Les 150 obus lancés par la Corée du Nord sur l’île de Yeonpyeong, le 23 novembre dernier, rappelle abruptement au monde une guerre idéologique vieille de 60 ans. Pur produit de la Guerre Froide, la Guerre de Corée, bien qu’appartenant aujourd’hui à l’histoire, est à l’origine de crises à répétition entre deux nations sœurs et ennemies.

Une nation historiquement unique…

La nation coréenne est très homogène. Avant la division actuelle, les deux Corées ont partagé 4000 ans d’histoire commune, lutté contre les mêmes invasions étrangères, subi les mêmes influences artistiques et philosophiques. Elles parlent la même langue, utilisent le même alphabet. Peu de choses différenciaient un Coréen de Pyongyang d’un Coréen de Séoul jusqu’aux dernières décennies.

L’histoire de la Péninsule coréenne est parcourue d’invasions : pont entre la Chine continentale et la mer d’un côté, porte d’entrée pour le Japon sur les terres extrêmes orientales de l’autre, ces deux Puissances s’en sont longtemps disputé le contrôle. La dernière manche a été remportée par le Japon des Meiji qui y instaura d’abord un protectorat en 1905, puis une annexion pure et simple en 1910.

La mainmise totale du Japon sur la Corée dura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Alors peu développée par rapport à son envahisseur, la Corée est devenue un réservoir de ressources naturelles et de force de travail utilisé au seul bénéfice du Japon. Certes, celui-ci a largement contribué à industrialiser toute la Péninsule. Il a développé l’économie, l’administration, les infrastructures et l’éducation de façon à ce que des richesses puissent y être produites et envoyées sur l’île nipponne. Mais la population coréenne a surtout vécu 35 ans d’une dictature totale, d’une négation de son identité et d’une assimilation forcée à la culture japonaise.

Parmi les mouvements de résistance qui n’ont pas manqué de naître à cette époque, figure celui qui allait devenir le mouvement communiste coréen. Inspirées de la Chine, ennemi séculaire du Japon, et encouragées par l’Union Soviétique, les idées révolutionnaires communistes se sont répandues aussi bien au nord qu’au sud de la Péninsule. Le parti communiste coréen s’est structuré dans les années 30 et s’est lancé dans une guérilla contre l’occupant japonais. La figure de proue du mouvement de résistance communiste que l’histoire a retenu est Kim Il Sung, qui deviendra par la suite le « Grand Leader » de la Corée du Nord, nous y reviendrons.

…divisée artificiellement.

En 1945, le Japon tombe et se rend aux Alliés. Il est sommé de quitter le territoire coréen. Estimant que le peuple coréen n’est pas encore prêt à se prendre politiquement en main, les Alliés décident d’y installer une tutelle le temps de mettre en place les différentes institutions nécessaires à la gestion du pays et de préparer les futurs dirigeants. La Péninsule est divisée en deux zones d’influence, l’une sous tutelle soviétique et l’autre sous tutelle Alliée, puis américaine uniquement. La limite de ces zones est fixée au 38ième parallèle. Le discours officiel était de rendre à terme l’indépendance à la Corée. Mais là comme ailleurs, les deux blocs vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale se sont partagés l’influence sur les nations périphériques.

Dès 1947, les antagonismes entre les blocs capitaliste et socialiste annoncent la Guerre Froide. Sur la Péninsule coréenne, les deux puissances rivales mettent en place leur stratégie : contenir le communisme pour les Américains, répandre la révolution socialiste pour les Soviétiques. Le 38ième parallèle devient la frontière physique entre la République de Corée au Sud et la République Démocratique Populaire de Corée au Nord. Les Américains, via des élections au sein de l’ONU, installent Syngman Rhee au pouvoir au Sud. Cet ardent nationaliste s’était exilé aux États-Unis et, durant l’occupation japonaise, il fut le chef du gouvernement coréen en exil à Hawaï. L’Union Soviétique a rejeté ces élections mais a préféré jouer la carte de l’absentéisme au lieu de celle du veto, ne pouvant dès lors s’opposer à la tenue de ces élections au Sud, elle en organisa au Nord et mit Kim Il Sung au pouvoir. Aucun des régimes ainsi installés ne reconnaissait la légitimité de l’autre et chacun des chefs d’État s’estimait le seul leader légitime de toute la Péninsule.

Le territoire des deux Corées devint un des champs de batailles où s’affrontaient indirectement les deux Grandes Puissances. Ni Sygman Rhee, ni Kim Il Sung ne cachaient leur volonté de reprendre l’entièreté du territoire, par la force s’il le fallait. Les tensions idéologiques et territoriales entre eux se sont accrues jusqu’au conflit ouvert.

Des sœurs ennemies hier…

Le 25 avril 1950, les hostilités entre les deux républiques s’enclenchèrent, sans déclaration de guerre préalable. On ne sait pas avec certitude qui a entamé le conflit armé. La Corée du Nord nie avoir lancé les hostilités et la Corée du Sud s’est d’emblée posée en victime de l’agression. Mais les nombreuses études de la guerre de Corée et du contexte international dans lequel elle a éclaté montrent que les responsabilités sont partagées. Les Puissances alliées de chacune des Corées pourraient également avoir joué un rôle dans la préparation stratégique et militaire du conflit.

Le conflit débute par une guerre éclair : le Nord envahit le Sud et prend Séoul le 27 juin 1950. Les forces en présence favorisaient le Nord qui disposait d’une armée puissante et bien entraînée. Le Sud n’avait pas beaucoup investi dans le développement militaire, de par les traités signés avec les USA qui se réservaient la protection de leur zone d’influence.

Face à l’avancée rapide des troupes du Nord, le Conseil de Sécurité de l’ONU décida de soutenir militairement la Corée du Sud. Les troupes américaines débarquèrent le 1er juillet 1950, mais se laissèrent déborder dans un premier temps. Fin juillet, la Corée du Nord était descendue pratiquement jusqu’à l’extrême sud de la Péninsule.

A partir du 10 août, la situation se retourna. L’ONU ouvrit un second front à l’arrière des troupes nord coréennes à partir d’Incheon (à l’ouest, sur la côte, à hauteur de Séoul) et bombardèrent les positions ennemies, coupant les lignes d’approvisionnement. Les troupes des Nations Unies remontèrent progressivement, entrèrent en Corée du Nord, prirent Pyongyang en octobre et reprirent le contrôle du territoire jusqu’au fleuve Yalou qui marque la frontière avec la Chine.

Jusque là, la Chine n’était pas intervenue directement pour défendre son allié nord-coréen. Mais historiquement, elle n’a jamais toléré qu’une puissance menaçante prenne quartier à sa frontière. Le 16 octobre, les troupes chinoises traversèrent le Yalou et repoussèrent les troupes des Nations Unies. Le mouvement repartit dans l’autre sens : le 4 décembre 1950 Pyongyang fut reprise aux Américains et le 4 janvier 1951, Séoul retomba aux mains du Nord. Le balancier continua son va-et-vient : le 14 mars, l’ONU reprit Séoul et le front finit par se stabiliser le long du 38ième parallèle. Le conflit s’enlisa alors dans une guerre de positions jusqu’en 1953. Offensives et contre-offensives se succédèrent, violentes, mais sans grand résultat.

L’idée d’un armistice germa en URSS fin juin 1951, mais les pourparlers de paix prirent deux ans avant d’aboutir. L’armistice fut signé à Panmunjom, une ville située à la frontière, côté sud, le 27 juillet 1953. Aucun Traité de paix ne fut signé et la situation resta très tendue. Chaque belligérant campait sur ses positions idéologiques, sur sa volonté de réunifier le territoire sous sa seule autorité, les troupes restèrent en position de combat de part et d’autre de la Zone Démilitarisée (la DMZ, un no man’s land de 2 km de large qui court tout le long de la frontière).

Les résultats de la guerre furent quasi nuls en termes idéologique ou territorial. L’armistice consacra le status quo ante bellum. Par contre, les dégâts matériels et les pertes en vies humaines furent considérables. Les conflits ont été violents, de nombreux actes de cruauté ont été commis envers les soldats du camp adverse et envers les civils. Beaucoup de prisonniers de guerre ne sont jamais revenus et sont considérés comme disparus, de nombreuses familles ont été séparées par la frontière et la DMZ qu’il est toujours impossible de franchir librement 60 ans après. Toute l’économie était à reconstruire de chaque côté.

…et aujourd’hui

La Guerre Froide a pris fin avec la chute du mur de Berlin, et la Guerre de Corée pourrait figurer parmi les conflits du passé si elle n’avait encore de nombreuses répercussions sur les deux États. 

Ils   ont connu un développement économique très différent : le Nord s’est développé le premier et est resté en tête de la course jusqu’au début des années 1970, lorsque le Sud, à coup de réformes très volontaristes et de soutien financier des USA a repris le dessus. L’économie du nord, frappé par les crises qui frappèrent les économies socialistes dès le début des années 80, a entamé un lent déclin pour finir par péricliter depuis deux décennies. Des famines sont survenues et la situation humanitaire s’est fortement dégradée aux dires des rares personnes qui ont pu obtenir des informations de première main… la Corée du Nord se tient volontairement isolée de la scène mondiale, ne laissant rien entrer ou sortir sans un important dispositif de filtrage.

Militairement, les deux Corées consacrent un important budget au développement de leur force militaire. L’armement du Nord est largement obsolète, mais il brandit régulièrement la menace nucléaire pour contrer l’alliance du Sud et des USA (qui a permis aux premiers d’avoir une armée bien entraînée et bien équipée, mais à qui il est formellement interdit dans un traité d’alliance de développer un armement nucléaire).

Politiquement, après quarante ans de dictature, la Corée du Sud compte désormais au rang des démocraties capitalistes tandis que son vis-à-vis est resté une dictature socialiste. Le Nord, quant à lui, a construit sa stabilité sur 4 mythes habilement inculqués à sa population. Le mythe de la libération tout d’abord prétend que Kim-il-Song, fondateur de la République populaire de Corée, a chassé l’occupant japonais de la péninsule. Le mythe de la victoire ensuite prétend que le Nord a gagné la guerre de 50-53 contre les Etats-Unis. Le mythe de l’unification entretient quant à lui l’idée que les Sud-coréens vivent sous l’opression américaine et qu’ils attendent leur libération par le Nord. Pour couronner l’édifice, les autorités nord-coréennes ont développé le mythe du paradis selon lequel leur pays serait l’éden, que ses habitants seraient des privilégiés jouissant de la liberté, de la prospérité et nageant dans le bonheur. Malgré tous les efforts des autorités nord-coréennes de maintenir leur population dans l’ignorance des évolutions du monde, l’information commence à circuler et nombre de nord-coréens se rendent compte qu’ils ont été endoctrinés. La transition dynastique du pouvoir de père en fils choque tout particulièrement la population et même l’armée. Des tentatives de coup d’état ont été tentées mais ont toutes échouées jusqu’à présent.

Régulièrement depuis l’armistice, des réunions au somment sont organisées en vue d’un rapprochement pacifique des deux Corées. S’il a longtemps été question de réunification, par la force dans un premier temps, puis par des moyens pacifiques, l’opposition idéologique est restée vivace, la rendant sinon impossible, en tout cas difficilement négociable. La tendance actuelle porte davantage vers la recherche d’un partenariat en vue d’un développement économique mutuellement bénéfique et d’un renforcement de la position de la Péninsule constituée en deux États sur la scène régionale. L’idée serait d’amener à un adoucicement de la position idéologique du Nord sous la pression d’un développement économique capitaliste.

En même temps, de nombreux litiges et points de tensions continuent de peser sur les relations intercoréennes : entre autres, une sensibilité exacerbée de la Corée du Nord en ce qui concerne le respect de ses frontières maritimes dans les zones de pêche a donné lieu à plusieurs incidents. Le recours répété à la menace nucléaire par le nord et le retrait régulier du traité de non-prolifération entretient une réaction plus que précautionneuse de la Corée du Sud et de ses alliés. Cette menace alimente une forme de chantage à l’aide alimentaire ou énergétique du Nord. Elle contrecarre également les exercices militaires conjoints américano-sud coréens que le Nord considère comme une intolérable provocation. Les Sud-coréens espèrent finalement la réunification autant qu’ils la craignent.

Depuis 1972, le processus de paix a effectué plusieurs avancées significatives, dont la signature en 2007 d’une déclaration commune pour la paix et la prospérité. Mais l’histoire récente a montré à plusieurs reprises que la signature d’accords n’est en aucun cas un gage de paix durable. Le conflit a changé de forme, et d’intensité, mais pas de nature. Il s’est larvé, fondu dans les différents rounds de discussion à quatre (avec la Chine et les USA), à six (avec le Japon et la Russie), jusqu’à ce qu’un désaccord ressurgisse, une provocation, une menace… comme ce 23 novembre dernier.


Pour aller plus loin :

  • Fabre, André, « Histoire de la Corée », Langues du Monde, l’Asiathèque, 2000. 

  • Oberdorfer, Don, « The Two Koreas. A contemporary History », Basic Books, 1997.

  • Kim, Hak-joon, « North and South Korea: Internal Politics and External Relations since 1988 », University of Toronto Press, 2006.

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