La main invisible du marché en pleine figure!

Rédigé le 16 décembre 2011 par: Quentin Ervyn

Ce qui était invisible l’est décidément de moins en moins. Wikileaks nous en avait révélé un paquet sur la realpolitik menée par les États occidentaux. Youtube et Al Jazeera ont dévoilé le traitement que certaines dictatures « amies de l’Europe » réservaient à leur peuple. La crise financière qui secoue le monde occidental poursuit le grand déballage et la population, jeunes, vieux, chômeurs, petits indépendants, épargnants, écologistes,... s’indigne sur les places des grandes villes, sur Facebook et à la pause café dans les discussions entre collègues.

 

 

 

La théorie de légitimité occidentale, le néo-libéralisme, est discréditée. La toute puissance du marché se montre comme la toute puissance de quelques-uns au détriment de tous les autres. En quelques semaines, la main invisible du marché s’est révélée dans le quotidien de nombreux citoyens européens en s’attaquant à deux piliers de leur sécurité : l’épargne et l’Etat. Pour les habitants d'Islande et d'Irlande il y a deux ans, la Grèce et l'Espagne aujourd'hui, le retour de manivelle est soudain, brutal et douloureux. Et demain, personne ne peut prédire qui sera le suivant.

La réaction des politiques est décevante. On perçoit, dans le sauvetage des banques, une collusion entre les intérêts financiers et politiques. La crise de la dette des Etats européens semble reporter le poids de la crise financière sur les citoyens. Les réactions des gouvernements nationaux paraissent dictées de l'extérieur à tel point que les Grecs, persuadés de l'incapacité de leurs hommes politiques à réagir, ne réclament même pas un autre gouvernement. L'Union européenne, dont on avait vanté récemment le nouveau traité et ses nouvelles dispositions en matière de gouvernance, est incapable de parler et d'agir à l'unisson. Chacun désigne son coupable et au nombre des victimes expiatoires, on compte les agences de notation, les Grecs, les banques, l'Euro, Angela Merkel... Bref, entre fatalisme et populisme, une troisième voie fait défaut.

Le souffle du « printemps arabe », avivé par la communication de Chefs d'Etat occidentaux en recherche de réussite après leurs échecs en Irak, en Afghanistan et en Palestine, oxygène la planète d'une nouvelle utopie. Un autre monde est possible. Un régime apparemment immuable peut être changé en quelques jours par la volonté d'un peuple et par l'action pacifique collective. Traduit en langage indigné, on peut lire sur le site www.occupywallst.org : "Nous sommes les 99% qui ne tolérerons pas plus longtemps la cupidité et la corruption du 1% restants. 1 "

Les indignés: un mouvement en forme de happening2

Comme souvent, la forme du mouvement est le message. Le mouvement des indignés a cependant ceci de particulier, c'est que la forme en est le principal message. Les indignés réclament le « tout autre » en vivant leur utopie. Ils s'approprient l'espace public pour y organiser des campements gérés de façon totalement égalitaire. Le vote à main levée de l'ensemble des participants sur toutes les décisions, qu'elles touchent à l'organisation quotidienne du camp ou aux actions militantes à mener, est généralisé dans l'ensemble des campements à travers le monde.

La globalisation du mouvement, né en mai à Madrid, est un facteur de motivation et de légitimité. En quelques mois, presque toutes les capitales du monde ont vu se faire et se défaire des campements. Le mouvement n'a pas fait d'émules dans les campagnes. Il investit le coeur des villes et du système, de la Plaza del Sol à Wall Street en passant par le London Stock Exchange, pour défier les puissants et se montrer au monde.

Les indignés occupent le terrain... et le terrain médiatique! Le 15 octobre dernier, les télévisions du monde diffusaient, comme elles le font les nuits de réveillon, les images de milliers de personnes dans les rues, de Tokyo à New-York en passant par Jérusalem et les 948 autres villes où des manifestations étaient organisées. Cette communication n'a cependant pas de visage: les indignés n'ont ni leader ni porte-parole désigné.

Les jeunes travailleurs, principales victimes de la « crise »

La face visible du mouvement est un homme ou une femme, souvent jeune, diplômé, sans emploi et désabusé. Le mouvement intègre chaque participant pour autant qu'il n'appartienne à aucun groupe constitué. Il répond en cela au déficit d'inclusion vécu par les jeunes , qui s'est encore aggravé avec la crise financière: le taux de chômage des jeunes dans l'Union Européenne est estimé à 18,02% en 2011, soit une augmentation de près de 5% en 3 ans de crise. A l'échelle mondiale, le taux de chômage des jeunes en 2011 est de 12,7%3, soit près de 80 000 000 de jeunes sans emploi ! Ce taux est un record absolu. A titre de comparaison, le taux de chômage mondial des adultes est de 4,7%.

Selon le rapport de l'Organisation Internationale du Travail, ces tendances auront "de sérieuses conséquences pour les jeunes alors que des nouveaux arrivants sur le marché du travail viennent grossir les rangs de ceux qui sont déjà au chômage". L'OIT met en garde contre "le risque d'une "génération perdue", constituée de « jeunes gens qui sont totalement détachés du marché du travail et ont perdu tout espoir de pouvoir travailler pour gagner décemment leur vie".

De la place Tahrir à la Plaza del Sol, on peut ainsi voir des caractéristiques communes dans les revendications des manifestants. Bien sûr, les motivations sont disparates et les revendications se déclinent selon les problématiques nationales mais partout on réclame le droit à un avenir, à plus de démocratie, à plus d'emploi, à plus de justice, à un nouveau système politique et économique.

Il y a par ailleurs une réclamation pour soi de l'espace public et particulièrement du centre ville. Le centre des grandes villes est un lieu où la mixité des fonctions a tendance à disparaître au profit d'une fonction économique unique. Le logement continue à diminuer au profit des bureaux. L'occupation symbolique d'un lieu central de la ville porte en soi la revendication d'un logement décent à prix abordable dans la ville, revendication à l'origine du mouvement en Israël et très présente dans les mouvements européens et américains.

Enfin, l'occupation de la rue et de l'espace médiatique est une réponse au nouvel activisme de la droite conservatrice. A Madrid, depuis la reconduction de la gauche au pouvoir en 2008 , la rue est le théâtre de manifestations inédites rassemblant des centaines de milliers de personnes autour de thématiques chères à la droite conservatrice. Le Tea Party aux Etats-Unis, le Berlusconisme en Italie, la montée de l'extrême-droite en Europe sont autant de phénomènes auxquels la gauche n'a pu répondre jusqu'à présent. Il se peut que le mouvement des indignés soit un début de réponse, si la gauche s'en saisit.

L'avenir du mouvement des indignés

Les revendications ne sont pas neuves et elles ont été maintes fois répétées et détaillées dans les Forums sociaux mondiaux. Cependant, les crises s'enchaînent – dans une interview, un indigné belge né en 1981 explique ne pas avoir connu autre chose que la « crise » - et le politique, dans une course folle, court derrière l'actualité.

Le mouvement veut remettre à l'agenda des changements fondamentaux. Il y parviendra s'il arrive à dépasser le caractère éphémère des campements, s'il frappe nos consciences. Ce mouvement ne s'adresse pas aux dirigeants ni aux institutions. Il s'adresse à notre intelligence, à notre créativité. Oui, un autre monde est possible!


 

1 Slogan du mouvement Occupy Wall Street, New-York

2 Happening: Forme de spectacle qui suppose la participation des spectateurs et qui cherche à faire atteindre à ceux-ci un moment d'entière liberté et de création artistique spontanée – Larousse.

3 Selon les prévisions de l'Organisation Internationale du Travail, http://www.ilo.org/global/about-the-ilo/press-and-media-centre/news/WCMS_143358/lang--fr/index.htm

 

 

 

 

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