La mémoire chiite, une question d’identité !

Rédigé le 19 août 2016 par: Anne-Claire Orban

Au sein de la communauté chiite, mémoire et identité ne forment qu’un. La mémoire du passé est un élément central dans l’identité chiite. La transmission de cette mémoire permet de lier la communauté et de se rappeler les valeurs qu’elle défend.

 « Seule la mémoire permet de relier ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons » Joel Candau, anthropologue de la mémoire

Remarque préalable : Valérie Rosoux fait la distinction entre « poids » et « choix » du passé. Au sein d’une communauté, le « poids » du passé ferait référence à un passé qui ne passe pas et s’impose sans cesse aux individus, limitant la marge de manœuvre. Le « choix » du passé quant à lui signifie une mobilisation stratégique des événements passés à des fins actuelles.

Mobilisation de la mémoire

Depuis quelques décennies les associations mémorielles fleurissent en Belgique : mémoire de la colonisation, des guerres mondiales ou du génocide juif sont les exemples les plus visibles. Mais pourquoi transmet-on ? se demande l’anthropologue David Berliner. Comment comprendre cette attache si importante à la mémoire ? Pourquoi les groupes sociaux ressentent ce besoin de transmission ?

Dans un contexte qu’il nomme le « "tout-perdre" contemporain », l’anthropologue remarque que la mémoire fait partie intégrante de l’identité et de la culture des groupes sociaux.  La transmission du passé aux générations futures permet « l’affirmation de soi dans un contexte perçu comme mondialisé et déracinant » (2010 : 1). Mémoire et identité collective vont de pair.

Dans le discours chiite, les événements du passé sont encore chauds. L’identité du groupe semble être fondée sur un événement marquant de l’histoire : la bataille de Karbala de 680 qui illustrerait une réelle injustice. Comme nous le verrons, la transmission de cet épisode tragique est primordiale dans la construction de l’identité chiite : il constitue le socle de valeurs actuelles prônées dans le mouvement chiite. Le discours chiite illustre un bel exemple où mémoire et identité collective sont indissociables.

Le massacre de karbala : symbole d’une injustice séculaire

662 : Mort du Prophète Mohammad. Tensions dans la communauté musulmane autour de la succession de ce dernier. La place est-elle réservée à ses compagnons (vision sunnite) ou aux membres de sa famille (vision chiite) ? Le pouvoir reviendra aux compagnons, dirigés par Abu Bakr. Les chiites, organisés sous Ali, forment un mouvement de résistance.

Les tensions proviennent entre autre du fait suivant : le prophète sur son lit de mort, raconte Héla Ouardi, écrivaine de l’ouvrage « les derniers jours du Prophète », souhaitait désigner son successeur. Les califes présents autour du lit de mort, craignant probablement que le choix du Prophète aille vers une succession familiale, ne l’auraient pas laissé s’exprimer lors des derniers instants. Ils l’auraient qualifié de délirant suite à la maladie et donc incapable de raisonner. Pour les chiites, le Prophète aurait voulu trancher le conflit de succession et régler les différends avant de mourir et les califes ne lui auraient pas laissé cette opportunité. Ces derniers  n’auraient pensé qu’au pouvoir et non au bien de la communauté islamique ni au respect des valeurs de l’islam. C’est entre autres pourquoi les chiites ne reconnaissent aucune légitimité à ces premiers califes.

680 : Hussein, fils d’Ali, et sa famille, après avoir été soumis à la faim et la soif pendant des jours, sont assassinés par l’armée du calife au pouvoir, Mu'awiyya.  Il s’agit du massacre de Karbala.

Pour les chiites, cet épisode illustre l’inhumanité des califes sunnites au pouvoir à cette époque. Certes il pouvait y avoir des conflits de succession, mais personne ne pouvait faire de mal à la famille du Prophète. Les sunnites ont assassiné la descendance, « les enfants chéris », du prophète alors que cette dernière, menée par Hussein, prônait la résistance pacifique et le dialogue. Ne reconnaissant pas la légitimité des quatre premiers califes, les chiites ont reçu le qualificatif d’hérétique de la part des sunnites, ces derniers considérant le refus de reconnaissance comme un blasphème.

Entre ces deux moments, les récits chiites témoignent d’un quotidien difficile pour la communauté. Mis à mort ou incarcérés, les chiites ont depuis de départ été victimes de persécutions et discriminations. Cette inégalité de traitement entre sunnites et chiites s’est perpétuée jusqu’à nos jours et se manifeste épisodiquement à travers divers événements.

Chaque année, lors de l’Achoura, les chiites commémorent la bataille de Karbala de 680 et la mort en martyre de l’imam Hussein. L’imam Hussein symbolise la lutte contre l’injustice. Valeur centrale dans le discours chiite actuellement

Chaque année, lors de l’Achoura, les chiites Karbala de 680 et la mort en martyre de l’imam Hussein.  L’imam Hussein symbolise la lutte contre l’injustice. Valeur centrale dans le discours chiite actuellement.

Actualisation du souvenir : entre poids et choix

La bataille de Karbala est un événement structurant dans le culte chiite. De nombreux chants, images, rituels remémorent ces faits. Le plus impressionnant est certainement la commémoration annuelle de la bataille lors de l’ « Achoura »[1]. Plus qu’une commémoration, il s’agit de vivre une expérience corporelle de mémoire, d’ancrer cet événement dans son propre corps. C’est pourquoi les participants se donnent des coups (ce qui est d’ailleurs décrié dans les vidéos de propagande anti-chiite comme de la flagellation, de l’automutilation pour « prouver » la folie des chiites). Pour la chercheuse Imane Lechkar, ces coups permettent une connexion entre les corps et les idées que l’on défend.

Cet épisode historique illustre l’injustice perpétrée par un groupe au pouvoir sur une minorité ainsi que la résistance pacifique à l’oppression. De nombreux événements par la suite furent interprétés à l’aulne de cette bataille pour réaffirmer les valeurs d’égalité et de résistance. La révolution iranienne contre le régime du Shah, la création du Hezbollah contre l’invasion israélienne, l’invasion de l’Irak par les USA, le pouvoir d’un chef d’Etat irakien sunnite sur une majorité chiite, sont autant d’événements renforçant le sentiment d’injustice subie par les chiites et la nécessité d’insurrection.

Plus récemment, en Belgique, l’image de l’imam Hussein est ressortie durant l’incendie en 2012 de la Mosquée Reda qui vit mourir en martyr son imam référent. Tant Hussein que l’imam Reda représentent des personnes innocentes et pacifistes décédées pour la communauté. Et le parallélisme est parfois flagrant comme ci-dessous lors d’un entretien avec un informateur :

« Ce sont eux qui ont tué Hussein et qui ont tué le Cheikh Abdullah Dahdouh. Ils ne nous laisseront jamais tranquilles et toujours ils nous en veulent ! »

La figure d’Hussein est ressortie également il y a peu, lors de la mise à mort du Cheick iranien Nimr Baqer Al-Nimr par les autorités saoudiennes. Un martyr de plus dans l’histoire chiite. Une personne de plus qui, défendant les plus faibles et militant pour l’égalité, se voit assassinée. Un événement accréditant l’idée d’une injustice séculaire et soudant la communauté autour de l’importance de la défense des minorités.

L’identité chiite se voit ainsi renforcée au cours du temps par la mobilisation de la mémoire et la transmission des événements historiques, principalement la bataille de Karbala, faisant vivre au jour le jour les sentiments de persécution, d’injustice et d’impuissance.

Sans continuer plus loin ici, il est intéressant de noter, comme le fait Antoine Sfeir, journaliste et politologue français, « qu’aujourd’hui encore, dans nombre de régions, les chiites, minoritaires dans l’islam, puisent dans la religion la force et la légitimité leur permettant de contester le pouvoir qui les domine » (2008 : 747). D’un passé douloureux de persécutions, le mouvement chiite a réussi à y trouver sa force d’action et une partie importante de son identité. La mémoire collective permet de mettre en avant les discriminations incessantes qu’a connues et que connait la communauté. Ces violences rappellent sans cesse aux membres qu’il convient de se battre pour la reconnaissance des minorités. C’est ce combat pour l’égalité et la justice qui forme le cœur de l’identité chiite.

Concurrence mémorielle ?

La mémoire contre l’injustice. Ou dit autrement, au service de la justice. Dans les discours de propagande chiite et sunnite, la mémoire autour de la scission de l’islam se voit survalorisée. Survalorisée dans le sens donné par Valérie Rosoux, chercheuse au FNRS, donne : une mémoire ne proposant qu’une interprétation unique de l’histoire. Si cette question ne touche certainement pas l’ensemble des musulmans, ces derniers préférant vivre l’islam au quotidien dans le respect de tous, derrière la survalorisation des mémoires sunnite et chiite se trame un réel débat autour de l’authenticité islamique : qui sont les « vrais musulmans » ? Qui détient la « vérité » ?

Pour les uns, les premiers califes sunnites n’étaient mus que par le pouvoir. Ci-après quelques extraits retraçant le massacre de Karbala, issus du site Quran-al-shia :

Mo’awiya en utilisant la corruption et la trahison réussit à devenir Khalife. […] Avant sa mort, il avait désigné son fils Yazid comme futur Khalife. Il était déterminé à détruire l’Islam. Imam Hussein ne pouvait accepter un homme aussi diabolique comme Khalife, car il violait ouvertement les lois de l’Islam et il était déterminé à détruire l’islam.

Il n’était ni une question d’orgueil ni du droit de Hussein au Khalifat. Accepter Yazid comme Khalife signifierait que l’Imam Hussein approuvait le train de vie de Yazid et cela voudrait signifier la fin définitive de l’Islam. C’était le devoir de l’Imam de défendre et sauver l’Islam.

Les Shiites organisent des madjaliss chaque jour pendant les dix premiers jours de Moharram. Nous commémorons, pleurons et faisons "màtam" pour les martyrs de Karbala. Nous remercions à Imam Hussein (as), sa famille et des fidèles compagnons qui ont sauvé l’islam, la grande religion, par leur grand sacrifice[2]

Pour les autres, les chiites forment un groupuscule sectaire et hérétique car ils se sont éloignés de l’islam et ne reconnaissent pas les premiers califes. Nombreuses vidéos de propagande postées sur YouTube[3] témoignent du désir de certains de délégitimer le chiisme comme branche de l’islam et de le réduire à l’état d’une secte de fous hérétiques.

 

Malheureusement, les conditions du débat sur l’authenticité de l’islam ne sont pas équitables. Alors que prolifèrent les insultes envers les chiites sur la toile, la position chiite reste peu visible[4]. Nul doute qu’un néo-converti à l’islam ou une personne s’intéressant à ce débat, n’aura pas l’entièreté des éléments pour se faire une opinion sur l’islam et ses divisions. Une concurrence de mémoire qui existe certes, mais qui reste peu visible aux yeux du néophyte ou du grand public.

                                                                               ***

Entre poids et choix du passé, il est difficile de trancher. La transmission et mobilisation d’un lourd passé de discriminations et de persécutions chiite peuvent être considérées tant comme résultant du poids que du choix du passé : un poids car cela amène la communauté chiite à rester sur ses gardes, consciente des attaques qu’elle peut subir ; un choix car c’est précisément ce recours au lourd passé qui lie la communauté et lui donne sa raison d’exister : ensemble pour la vérité et la justice.

Les discriminations que subit encore aujourd’hui la communauté chiite (notamment par l’absence de représentation au sein de l’Exécutif des Musulmans de Belgique) n’aident pas à ce qu’un travail de mémoire s’effectue entre les différentes interprétations de l’histoire. Travail qui semble pourtant nécessaire afin de faire exister la pluralité des interprétations et en finir avec la recherche des détenteurs de l’islam authentique. Comme en témoignait Valérie Rosoux, un travail de mémoire reste un processus difficile à mettre en place car, comme nous l’avons vu, mémoire et identité forment un tout, l’une et l’autre semblent indissociables. Toucher à la mémoire, c’est toucher à l’identité. Et dans un contexte où les identités des uns ne sont pas reconnues et respectées, il est compréhensible que personne ne touchera à la mémoire.

Littérature utilisée

Berliner David, « Pourquoi transmettre ? », https://lamc.ulb.ac.be/IMG/pdf/Pourquoi_transmettre.pdf

Sfeir Antoine, « Sunnites, chiites. Dissensions de toujours, guerre de demain ? » https://www.cairn.info/revue-etudes-2008-6-page-741.htm

Valérie Rosoux, intervention à BePax le 09 mars 2016

Imane Lechkar, « Conversion vers le chiisme en Belgique », intervention à BePax le 03 mars 2016


[1] Evènement annuel chargé de différentes significations selon les communautés islamiques : il peut représenter tant un jour de deuil que de fête. En 2016, l’Achoura aura lieu le mercredi 12 octobre. Cela correspond au 10ème jour du mois de MouHarram.

[2] Quran.al-shia.org consulté entre le 01 et 20 juin 2016. Site géré par  the Aalulbayt Global Information Center, organisation dirigée par un Marja Iranien en Irak, l’Ayatollah Ali Al-Sistani. L’objectif de ce mouvement est de répandre la culture chiite sur le Web et de guider les croyants dans leurs questionnements. Site officiel : http://www.al-shia.org/

[3] Parmi d’autres, quelques titres de vidéos : Les chiites n’ont rien à voir avec l’islam ; le but de la secte chiite ; les chiites ne sont pas des musulmans ; Les apostats chiites ne sont pas des musulmans ; …

[4] Une analyse plus poussée serait nécessaire pour faire le point sur le prosélytisme iranien, notamment via les mouvements antisionistes en France (le Parti Anti Sioniste), les personnalités comme  Thierry Meyssan et son Réseau Voltaire, Alain Soral ou encore Dieudonné. Ces personnalités ne défendent toutefois pas spécifiquement les positions chiites mais se rallient à l’Iran pour faire face à leur ennemi commun : Israël. 

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