La non-mixité, un outil précieux pour les mouvements féministes

*redig le19 décembre 2019 par: Charlotte Casier

La non-mixité est un outil largement mobilisé dans les mouvements militants. Cette pratique consiste à se rassembler entre personnes appartenant à un même groupe social opprimé pour partager des expériences et/ou s’organiser : par exemple entre femmes dans le cadre des luttes féministes ou entre personnes racisé.e.s dans le cadre des luttes antiracistes. Bien que de plus en plus répandu dans ces milieux, cet outil reste souvent incompris et est fréquemment remis en question en leur sein même et dans la société en général. On se rappelle la tentative d’interdiction du festival afroféministe Nyansapo à Paris en 2017, accusé de racisme en raison de l’exclusion des personnes blanches de certains espaces. A Bruxelles aussi, des précédentes manifestations non-mixtes du 8 mars avaient suscité des incompréhensions et de violentes attaques sur les réseaux sociaux. Au final, la non-mixité ne reviendrait-elle pas à renforcer la ségrégation entre les individus et ainsi à produire du sexisme/racisme inversé? Elle permet au contraire de renforcer les luttes en permettant à chacun.e d’y obtenir la place qu’elle/il mérite. A travers l’exemple de la non-mixité au sein des luttes féministes, ce texte revient sur les fondements de cette pratique pour mieux en comprendre la pertinence.

Mixité ne signifie pas égalité

Aujourd’hui, la mixité formelle domine dans la plupart des lieux de socialisation (écoles, entreprises, espaces publics, etc.) : les hommes et les femmes sont autorisés à y participer. Cette mixité est désormais associée à un certain progressisme, en opposition aux ségrégations anciennes des femmes et hommes qui reposaient souvent sur des arguments essentialistes impliquant la supposée infériorité des femmes. Ces pratiques de séparation sont aujourd’hui associées à des valeurs conservatrices dépassées.

Il faut toutefois nuancer cette image de progrès de deux façons. D’abord, mixité formelle ne signifie pas mixité concrète. Aujourd’hui, plus rien n’interdit l’accès des femmes aux lieux de pouvoir, pourtant, force est de constater que leur présence y est largement minoritaire. Les assemblées, conseils d’entreprise, médias restent majoritairement des clubs d’hommes. Par de nombreux mécanismes, les femmes restent invisibles dans de nombreux domaines. Deuxièmement, mixité ne signifie pas égalité : il ne suffit pas de faire se côtoyer les femmes et les hommes pour que miraculeusement, l’égalité se développe entre eux. Par exemple, la famille, institution mixte par excellence, est un lieu central de la reproduction des inégalités de genre, notamment par la part inégale du travail domestique qui repose sur les femmes et les violences domestiques dont elles y sont victimes. Aussi, l’école, aujourd’hui mixte, contribue de façon importante à la reproduction des inégalités de genre, en continuant à socialiser les filles et les garçons différemment.

Les organisations politiques n’échappent pas à ces écueils. Les groupes minorisés voient souvent leurs préoccupations évincées au profit de l’agenda des dominants; leur parole est plus difficile à prendre et à faire entendre; ils/elles sont souvent cantonnées aux tâches logistiques et ingrates. Les espaces militants sont aussi le lieu de violences, notamment sexuelles.

Partant de ces constats, de nombreux groupes ont questionné cette mixité largement insatisfaisante et ont réinvesti la non-mixité, non pas sur des bases réactionnaires mais pour favoriser la construction de mouvements autonomes et “empowerant” pour les concerné.e.s. Développée d’abord dans les années 60’ par les militant.e.s noir.e.s du mouvement des droits civiques contre une ségrégation imposée et subie socialement, la non-mixité est reprise dans les années 70’ par les mouvements féministes matérialistes. Elle devient un instrument central du féminisme de la deuxième vague. Depuis, cet outil continue à être mobilisé dans des espaces très différents tels que des organisations (comme le Collecti.e.f 8maars), des actions (comme les manifestations “reclaim the street”), des structures mixtes via leurs commissions féministes ou encore dans des groupes de parole.

La non-mixité comme outil d’auto-émancipation

Pourquoi cette centralité de la non-mixité dans les mouvements féministes de la deuxième vague et son maintien jusque dans les mouvements féministes actuels? Les différents éléments présentés ci-dessous donnent quelques pistes d’explication.

La non-mixité a d’abord été pensée comme un outil pour créer un mouvement autonome des femmes. Christine Delphy, féministe française et militante du Mouvement de libération des femmes (MLF) dans les années 70’, explique ainsi : «La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’autoémancipation. L’autoémancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. »S’organiser entre femmes uniquement permet de définir l’agenda et les moyens de lutte de façon autonome, sans devoir convaincre les hommes de la pertinence de ces combats. Par l’absence des hommes, la non-mixité libère en effet la parole : elle garantit un espace où peuvent s’exprimer les vécus, les récits et les réflexions politiques des femmes sans être remis en question par des dominants. En mixité, de nombreux mécanismes compliquent ces discours: en raison de leur socialisation, les femmes ont bien plus difficile à se sentir légitimes dans le domaine politique et d’intervenir en réunion; elles craignent parfois de heurter les hommes présents autour de la table par des propos trop radicaux ; enfin les expériences de violences, notamment sexuelles, sont plus faciles à partager entre femmes. La non-mixité permet ainsi des moments de parole fondamentaux dans la création d’une conscience de classe et de sororité[1] : c’est souvent là qu’on expérimente ce qui nous rassemble. A. Koechlin explique ainsi que cet instrument “rend possible l’élaboration de théories politiques à partir de l’expérience commune de l’oppression (...) On ne va plus de la théorie vers le réel; on part de l’expérience concrète de l’oppression pour produire ensuite une élaboration théorique de cette oppression: c’est un renversement du rapport entre théorie et expérience.”

Plus pragmatiquement, la non-mixité fait également tomber la division traditionnelle des tâches au sein des organisations militantes. Quand les hommes ne sont plus là, c’est aux femmes que revient l’intégralité des tâches stratégiques : modérer les discussions en réunions, rédiger les communiqués de presse, prendre la parole devant les médias, etc. Les femmes prennent de cette façon davantage de responsabilités, développent et renforcent de nouvelles compétences et gagnent en confiance, acquérant ainsi une réelle formation politique, de façon autonome, sans l’aide des hommes et sans en être dépendantes.

La non-mixité pour renforcer les structures mixtes

La non-mixité pratiquée au sein d’organisations mixtes (par des réunions régulières des femmes du groupe par exemple) peut également être conçue comme une stratégie de renforcement de ces structures, en questionnant les relations de pouvoir à l’interne. Cette pratique forme des militantes mieux outillées pour participer pleinement aux structures mixtes et permet l’élaboration de réflexions féministes qui n’émergeraient pas en contexte mixte et qui enrichissent les analyses, revendications et modes d’action du collectif. De plus, face à des pratiques patriarcales et en particulier des cas de violences, les femmes disposent d’organes pour se soutenir entre elles et résister, contribuant ainsi à la construction d’une organisation mixte plus égalitaire et plus démocratique. C. Delphy déclarait ainsi : “la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination.”

Conclusion

La non-mixité ne doit donc pas être comprise comme une fin en soi : l’objectif n’est pas de construire un monde où les femmes et les hommes vivraient de façon séparée. Il s’agit plutôt d’un outil au service de la lutte pour une société égalitaire, où les relations entre les femmes et les hommes ne seraient pas déterminées par des rapports de pouvoir et d’exploitation. En permettant la libération de la parole, la création d’une conscience collective, la formation politique et le renforcement des structures mixtes, la non-mixité est un outil précieux pour l’auto-émancipation des opprimé.e.s. C’est pourquoi elle reste mobilisée par de nombreux collectifs et ce, depuis les années 60’. Continuons à cultiver cette tradition afin de construire des mouvements réellement égalitaires, ancrés dans les réalités de tou.te.s les opprimé.e.s et où chacun.e occupe la place qu’elle/il mérite.

Références :

  • Aurore Koechlin. La révolution féministe. Editions Amsterdam. 2019.
  • Christine Delphy. La non-mixité : une nécessité politique. Domination, ségrégation et auto-émancipation. Les mots sont importants. 24/11/2017. En ligne : http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

 

 


[1] Le terme sororité exprime l’idée de solidarité entre femmes.