La paralysie des élites face à la contestation?

Rédigé le 21 décembre 2011 par: Bénédicte Rousseau

En cette fin de mois d’octobre, j’apprends que les premiers flocons de neige tombent sur New York, alors que Bruxelles jouit d’un temps encore printanier, et que les Indignés, dont les tentes sont plantées à proximité de Wall Street depuis plus de six semaines, s’apprêtent à affronter une nuit nécessairement froide et difficile.

Alors, “la” question est lancée : le mouvement résistera-t-il au froid? C’est que certains Indignés ont préféré rentrer chez eux , et que les forces de l’ordre profitent de l’occasion que leur offre la météo pour durcir le ton. L’hiver aurait-il sonné le glas des Indignés de Wall Street ?

La question n’est à vrai dire pas réellement pertinente. Ce mouvement d’indignation n’est pas un fait météorologique. Il prend racine dans un malaise bien plus profond, une soif de justice sociale mêlée à l’exigence d’une redistribution équitable des richesses, que les gouvernements et élites semblent impuissants à résoudre.

Depuis 2011, le monde est le théâtre de mouvements de protestation et de révolte. Le printemps arabe a lancé le mouvement en début d’année, de façon totalement spectaculaire, inattendue et courageuse. La contestation a ensuite pris d’autres formes moins voyantes ailleurs dans le monde: Athènes, Madrid, Londres, mais aussi en Inde, en Chine, au Chili, en Israël, ... Ces mouvements de contestation sont d’autant plus remarquables qu’à chaque fois, ils semblent prendre tout le monde par surprise, à commencer par les classes politiques dirigeantes.

Est-ce à dire que ces mouvements de contestation ne seraient que des phénomènes isolés, imprévisibles, de l’ordre d’une contre-culture, installant de facto nos classes politiques dirigeantes dans une impuissance à anticiper et à réagir ? Bien sûr que non. Ces mouvements crient , sous différents visages, la même colère face à l’exclusion sociale, à la précarité socio-économique et à la corruption des élites. Il n’y a pas autre chose que cela et il y a à la fois tout cela, pour le moins dans nos sociétés occidentales.

Dans ce contexte, plus que l’incapacité des élites à anticiper ces mouvements de contestation et à proposer des solutions durables, il s’agit de se poser la question de la capacité même de ces élites à voir, comprendre et réagir face à ce type de mouvements.

Que nous disent les émeutiers ? Veulent-ils changer le “système” en bloc ? Quelle alternative sérieuse pourrait-on trouver, en occident (je ne m’aventurerai pas sur d’autres terrains géographiques), à un mode de vie fondé sur la démocratie, la libre circulation des biens et des personnes, la protection des minorités ?

Prenons les Indignés de Wall Street. Ce qu’ils dénoncent, c’est une dérive du système, la corruption, l’illégalité et la cupidité sont reines. L’enjeu n’est pas de “tuer” le système, mais de le ramener à des valeurs fondamentales de respect et de vivre ensemble, qui sont celles de la communauté. C’est une guerre aux hors-la-loi, aux profiteurs, aux inconscients, qui est menée.

Souvent, nos élites ont soutenu, voire ont été de ceux-là. Ce que nous appelons une certaine forme de déviance politique a précédé la crise de la dette, qui elle-même précède la crise économique et financière, et non l’inverse. Par exemple,  Wall Street, qui je vous l’accorde, en tant que place financière, est une forme d’État dans l’État : il semblerait que la SEC (Securities and Exchange Commission), en charge du contrôle de Wall Street, aurait couvert les délinquants financiers. Et ce n’est probablement qu’un début.

Nos élites, quelles qu’elles soient ne sont pas victimes de cette énorme crise financière que nous connaissons depuis 2008, elles l’ont créée. Et nous en avons parfois été les complices.

Alors, quel discours, digne et à la hauteur de l’événement, nos élites, politiques ou financières, pourraient-elles tenir face aux mouvements de protestation? Que peuvent-elles faire d’autre à part se purger d’elles-mêmes ? Alors oui, il y a impuissance d’action et de discours. Alors oui, il y a surprise pour ces élites quand la contestation éclate, parce que celles-ci ne veulent pas voir et espèrent toujours que les choses se “régleront d’elles-mêmes”. Dans une certaine mesure, cette touchante forme de naïve espérance perdure chez nos élites, encore aujourd’hui, malgré les sommets économiques et autres conseils de crise et sauvetages de banque.  Peut-être est-ce là sa gangrène.

Il faut toutefois se garder de malhonnêteté intellectuelle. Certains politiques et hommes d’affaire sont droits et intègres, et tentent sérieusement d’apporter une solution appropriée aux revendications exprimées à travers ces mouvements de protestation. Il faut se garder d’une vision manichéenne des choses – la vérité n’est jamais dans les extrêmes mais dans le juste milieu. Et puis, nous avons nous aussi parfois fermé les yeux ... Avons-nous réellement, jusqu’à cette année, fait autre chose que nous dire, la poitrine confiante, que notre monde serait “récupéré” par nos leaders ?

Que faire aujourd’hui ? Où aller ? Comment réconcilier le peuple, nous, citoyens de par le monde qui exprimons ras-le-bol, frustration et mécontentement, avec les élites que nous nous sommes choisies, que nous avons acceptées et à qui nous avons confié un mandat de gestion du bien public ou privé ? Si nos élites peinent à trouver des réponses, le pouvons-nous seulement ? Ne sommes nous par, mis à part nos Indignés, ici et là, complices et profiteurs du “système” ?

Nous ne serions pas à la hauteur de “cette humeur mondiale de contestation” si nous ne nous posions pas la question de notre capacité et responsabilité d’action, et de discours, en tant que citoyen bien entendu mais aussi en tant qu’individu. Il est bien trop facile de dire que “c’est la faute des politiques et des financiers si le monde est à l’envers”. La contestation doit être suivie, nécessairement, par l’action individuelle et citoyenne, sinon elle essouffle et meurt sans jamais avoir atteint son but premier. Quel citoyen voulez-vous être ?

Je conclurai en citant Naomi Klein (discours aux Indignés de Wall Street du 29 septembre 2011): 

“ La tâche de notre époque est de renverser cette situation et de contester cette pénurie artificielle (de ressources financières). D’insister sur le fait que nous pouvons nous permettre de construire une société décente et ouverte, tout en respectant les limites réelles de la Terre.

Le changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, épuiser ou emporter par les événements. Cette fois, nous devons réussir. Et je ne parle pas (seulement) de réguler les banques et d’augmenter les taxes pour les riches, même si c’est important.

Je parle de changer les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société. Il est difficile de résumer cela en une seule revendication, compréhensible par les médias. Et il est difficile également de déterminer comment le faire. Mais le fait que ce soit difficile ne le rend pas moins urgent.”

S’il y a une révolution systémique, c’est bien de celle-là qu’il s’agit !

 

 

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