La représentation compte !

*redig le12 mars 2019 par: Aïchatou Ouattara

Depuis plusieurs années, le 7ème art occidental suscite des critiques. En effet, les productions cinématographiques, trop souvent monochromes, peinent à refléter la diversité et la pluralité des sociétés qu’elles ont pour dessein de représenter.

Les minorités ethniques y sont peu représentées et lorsqu’elles le sont, elles sont confinées dans des rôles stéréotypés qui ne font que renforcer les préjugés à leur égard. Selon les professionnels du cinéma, cette absence des minorités sur grand écran serait justifiée par le fait que les acteurs/actrices non blanc.he.s ne seraient pas assez vendeurs.es et que le grand public ne serait pas prêt à voir des personnages non blancs dans des films. Cette idée reçue a été plusieurs fois démentie par le succès au box-office de films avec des acteurs ou actrices noir.e.s. dans les rôles principaux tel.le.s que Will Smith, Denzel Washington ou Halle Berry. Néanmoins, il aura fallu la sortie en salles des films Black Panther ou Crazy Rich Asians pour changer la donne. Le succès énorme au box-office de ces films aux castings exclusivement noir pour le premier et asiatique pour le second a fait mentir ce préjugé qui voudrait que des films avec des acteurs et actrices non blanc.he.s soient des échecs assurés.

Au-delà de l’aspect commercial, ces deux films ont suscité un sentiment de fierté et de reconnaissance chez les minorités concernées, car ces dernières ont enfin pu se voir représentées en héros sur grand écran. Dans les communautés noires, le film Black Panther a été un évènement célébré par de nombreuses personnes car pour la première fois une production hollywoodienne a mis en scène un héros noir originaire du continent africain, éloigné de tous les clichés misérabilistes et déshumanisants. Les nombreuses photos d’enfants noirs portant les costumes du héros T’challa postées sur les réseaux sociaux ont démontré l’impact énorme de cette production sur ceux-ci et l’importance de la représentation. L’excitation et la joie furent similaires dans les communautés asiatiques lors de la sortie de Crazy Rich Asians , premier film hollywoodien avec un casting exclusivement asiatique depuis The Joy Luck Club sorti en 1993. Dans une interview à la télévision américaine, l’actrice principale du film Constance Wu expliquait que des personnes asiatiques l’avait remercié en larmes pour son rôle dans le film qui leur a permis enfin de se voir représentées sur grand écran. Ces réactions des personnes issues des minorités ethniques représentées dans ces deux productions traduisent l’impact de l’absence de représentation sur l’estime et l’acceptation de soi. Ces dernières années, des études ont démontré l’importance de la représentation sur le développement des enfants non blancs dans la société occidentale. Pour cette raison, le hasthag #RepresentationMatters, ou en français « la représentation compte », est devenu très populaire sur les réseaux sociaux pour célébrer les productions cinématographiques mais également littéraires, culturelles et artistiques qui mettent en avant les minorités ethniques.

Cependant, les succès de Black Panther et Crazy Rich Asians ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Bien que de nombreuses avancées ont été faites pour permettre une meilleure inclusion des minorités dans les castings de films, il subsiste encore de nombreux efforts à effectuer notamment en Europe francophone. L’ouvrage « Noire n’est pas mon métier » initié par Aïssa Maïga, actrice française, qui relate les expériences de seize actrices noires a jeté un pavé dans la mare lors de sa sortie l’année dernière. Rôles stéréotypés, fétichisation, hypersexualisation, ces actrices noires racontent les vexations racistes et sexistes subies tout au long de leur carrière au cinéma et au théâtre. Cet ouvrage se veut un plaidoyer pour une meilleure représentation des minorités dans le 7ème art et pour une décolonisation des arts scéniques. Lors de la montée des marches à Cannes, les seize actrices ont exprimé par leur présence leur volonté que l’industrie du cinéma français opère des changements en son sein pour se départir de ses clichés réducteurs et déshumanisants à l’égard des populations noires de France afin que celles-ci soient plus présentes sur les écrans. La médiatisation, dont l’ouvrage a été l’objet en France et au-delà de ses frontières, a démontré que la question de la représentation au cinéma fait écho à la place des minorités dans la société, place qui est liée au passé esclavagiste et colonial de la France.

Vu d’Europe, les États-Unis sont souvent considérés comme un modèle en matière de représentation des minorités dans les fictions. Ces dernières ont permis à de nombreux.ses afrodescendant.e.s d’Europe de se voir à l’écran quand les fictions locales restaient désespérément monochromes. Cependant, les États-Unis ont également de nombreux efforts à faire en matière de représentation mais également en matière de reconnaissance de la performance des acteurs non blancs. La polémique portée par l’hashtag #OscarsSoWhite en 2015 en est la preuve. Cette année-là, sur les vingt acteurs nommés dans les catégories principales des Oscars, tous sont blancs. De plus, cela faisait la deuxième année consécutive qu’aucun acteur ou actrice issu.e des minorités ethniques ne se retrouve nommé.e dans une catégorie principale. Cette polémique a conduit certaines personnalités noires telles que Jada Pinkett et Spike Lee à appeler au boycott de la cérémonie. Celle-ci aura au moins eu le mérite d’ouvrir le débat sur le profil ethnique et sociologique des votants à l’Académie des Oscars qui sont chargés de voter pour les films et les acteurs/actrices qui seront nominé.e.s à la cérémonie. En effet, il a été observé que les votants étaient en majorité des hommes blancs d’une soixantaine d’années et que cette configuration expliquait notamment le manque de diversité dans les nominations. Cela s’inscrit dans un débat plus large à propos de la diversité non pas seulement sur les écrans mais derrière ceux-ci, chez les producteurs, les réalisateurs et les dirigeants de studios de cinéma. En effet, le manque de représentation des minorités est en partie imputable aux décideurs du milieu du cinéma qui ont une lecture qui n’est pas en phase avec la réalité diverse et multiculturelle de la société.

Au-delà du fait que les acteurs issus des minorités ethniques sont absents des écrans et des cérémonies de remise des prix, ils se voient aussi priver des rôles en raison du « whitewashing », terme anglais qui signifie « blanchiment » et qui désigne la pratique qui consiste à engager des acteurs blancs pour jouer des personnages non-caucasiens dans un film. Il existe de nombreux exemples de cette pratique comme le film Prince of Persia dans lequel l’acteur Jake Gyllenhaal, acteur blanc a été choisi pour représenter un Prince de Perse. Dans Gods of Egypt, les acteurs principaux Gérard Butler et Nicolaj Coster-Waldeau incarnent des dieux égyptiens et la majorité du casting est composée d’acteurs et actrices blanc.he.s.

Le whitewashing peut s’accompagner également de « blackface ». Le « blackface » est une pratique raciste qui remonte au XVIIe siècle et qui consiste à se peindre le visage afin de se grimer en Noir Le blackface était utilisé dans les minstrel shows aux Etats-Unis, au XIXe siècle afin de se moquer des Noirs en les dépeignant de manière stéréotypée et raciste. Ces dernières années, des acteur.rice.s ont été grimé.e.s en noir pour interpréter le rôle de personnes noires, notamment Angelina Jolie dans le film  Un cœur invaincu en 2007 dans lequel elle interprète le rôle de Marianne Pearl, une femme afro-cubaine. Il y aussi Gérard Depardieu, maquillé et portant une perruque, qui a joué le rôle d’Alexandre Dumas, auteur français métis, dans le film L’autre Dumas en 2010.

Le whitewashing est problématique à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il empêche des acteurs issus des minorités d’avoir accès à des rôles de personnages qui leur ressemblent et cela participe à leur marginalisation et à leur précarisation dans le milieu du cinéma. Ensuite, il perpétue une vision erronée du monde et de la réalité en falsifiant l’identité culturelle des personnages non blancs car ceux-ci n’apparaissent non plus comme ils sont réellement mais comme l’imaginaire occidental aime à se les représenter. D’aucuns prétendront qu’il s’agit de stratégie marketing et qu’un Gérard Depardieu grimé en Noir est plus un gage de succès pour un film qu’un acteur noir qui ne jouit pas de la célébrité du premier. Cela est sans doute vrai mais on ne peut nier que la pratique du whitewashing s’inscrit dans une dynamique d’oppression et d’effacement des contributions des populations non blanches.

Pour conclure, la représentation des minorités ethniques dans le milieu du cinéma n’est pas une question cosmétique. Elle est éminemment politique car la minorisation des personnages non blancs dans le cinéma et les rôles stéréotypés attribués aux acteurs issus des minorités ethniques sont le fruit des discriminations structurelles et systémiques subies par les personnes non blanches dans la société occidentale. Il importe donc que le plaidoyer en faveur d’une meilleure inclusion des minorités ethniques dans le milieu du cinéma s’accompagne d’une destruction des stéréotypes raciaux et ethniques. Cette inclusion est également fondamentale pour l’estime de soi des enfants non blancs. Ces derniers doivent se construire avec des rôles modèles qui leur ressemblent et auxquels ils peuvent s’identifier.

Le 7ème art se veut être une vision de la société telle qu’elle est vue ou perçue. Il est temps que le regard et la perception des producteurs, des metteurs en scène, des réalisateurs et des directeurs de casting changent et qu’ils se confrontent à la réalité diverse et multiple. Tant qu’un pan de la société continuera à être nié, relégué au second plan, invisibilisé et méprisé, le 7ème art ne sera qu’une vague chimère…

 

 
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