Laïcité et Islam dans la presse écrite francophone

Rédigé le 8 janvier 2016 par: Anne-Claire Orban,Quentin Dumont

Depuis 2004 et l’interdiction des signes religieux dans les écoles en France, le sens de la laïcité a évolué. Existe-t-il depuis une interprétation commune de la laïcité dans le monde francophone ? Une analyse de la presse écrite nous donne des éléments de réponse.

Cette analyse se penche sur la manière dont les débats sur l’islam et la laïcité se sont construits au niveau médiatique dans trois régions où, justement, ces débats furent particulièrement riches : la France, la Belgique francophone et le Québec. La comparaison est pertinente car, au-delà d’une langue partagée,  ces régions abritent des sociétés où la religion catholique, qui a occupé une place importante, décline peu à peu laissant place à des sociétés sécularisées. De plus, ces trois régions ont connu depuis moins d’un siècle une augmentation de la diversité culturelle et religieuse avec l’apparition d’une nouvelle religion, l’islam.

L’influence des médias sur la perception de la réalité sociale par les citoyens est aujourd’hui confirmée par différents chercheurs. La presse ne dit pas aux citoyens ce qu’ils doivent penser mais bien ce à quoi ils doivent penser. En d’autres termes, si elle ne guide pas complètement l’opinion publique, elle pointe néanmoins les sujets dont il faut débattre. Dans cette analyse, les médias sont considérés comme véritables acteurs dans la construction de la réalité sociale.

Des thématiques transnationales…

Selon Jean Baubérot, sociologue français, fervent défenseur d’une laïcité inclusive, la laïcité serait passée du champ politique au champ médiatique. Cela signifie que la laïcité, qui relevait de l’action politique, est maintenant perçue par l’angle « d’affaires médiatiquement construites, concernant principalement des personnes de confession

musulmane »[1]  révèle que la France est souvent citée lorsque l’article met en lien islam et laïcité. Les presses belge et québécoise portent donc une attention particulière aux débats français tandis que la France ne relaie aucun débat sur la laïcité prenant cours hors de ses frontières.

Différentes thématiques sont abordées de façon transnationale : le port du voile, le port du voile intégral, l’expression de signes et pratiques religieux dans l’espace public, l’organisation du culte islamique et l’organisation des cultes en général. Notons que c’est en Belgique et en France que l’on retrouve principalement des articles liés au port du voile alors que cette thématique n’est que peu abordée au Québec. Notons aussi qu’en France et au Québec, l’enjeu semble porter plus sur les thématiques nationales que transnationales.

… mais une diversité d’opinions

Une analyse plus fine du contenu de ces articles comprenant les termes « islam » et « laïcité » relève par exemple qu’en France, le Monde tente de présenter les multiples aspects recouverts par le concept de laïcité en rappelant le processus historique qui l’a modelé ainsi que les nombreuses exceptions qui peuvent coexister avec ce principe. Le Monde véhicule une vision nuancée et complexe de la laïcité, critiquant les discours des Républicains et du Front National. Ces partis interprètent la laïcité exclusivement en lien avec la religion musulmane et sur les pratiques et signes religieux associés.

Le Figaro lie étroitement laïcité / identité / patrimoine français. La laïcité y est revêtue de traits culturels français, relevant en quelque sorte d’une identité française mythifiée. Ce couple laïcité/identité favorise les catholiques et défavorise les musulmans, l’islam, contrairement à la religion catholique, n’étant pas considéré comme partie prenante du patrimoine français. Cette interprétation de la laïcité   entre en contradiction avec l’un des principes fondateurs de la laïcité : la non-discrimination des citoyens en fonction de leur appartenance religieuse ou philosophique.

Alors que le Monde s’attache à déconstruire les stéréotypes véhiculés à l’égard de l’islam, le Figaro les renforce en questionnant sans cesse la compatibilité entre l’islam et les valeurs républicaines.

En Belgique, le Soir et la Libre Belgique interprètent la laïcité de manière assez semblable. Tous deux opposent neutralité belge et laïcité française. Pourtant, ils relaient la même division : si en France on parle de laïcité ouverte ou fermée, en Belgique on parlera de neutralité inclusive ou exclusive. Et lorsque l’on invoque la « laïcité » en Belgique, c’est pour nommer la communauté philosophique reconnue, la laïcité organisée. La plupart des articles sélectionnés pour l’analyse, reprenant donc les termes « laïcité » et « islam », concernent donc les questions liées au financement ou à l’organisation interne de la laïcité organisée.

Enfin, la presse québécoise se distingue par sa relative imperméabilité à l’égard des thématiques française et belge. Si les journaux québécois relaient les débats français dans leurs colonnes, les rapports entre islam et laïcité se focalisent principalement sur des enjeux locaux, en particulier sur la question des accommodements raisonnables (et la commission Bouchard-Taylor) dans la sphère publique. Les débats portent principalement sur le port de signes religieux pour les fonctionnaires. Il faut noter que cette controverse ne se concentre pas uniquement sur le port du voile mais également sur d’autres signes comme le turban. Cela s’explique surement par la plus grande diversité culturelle et religieuse que l’on peut retrouver au Québec, contrairement à la France et à la Belgique.

Un modèle commun de laïcité ?

Existe-t-il un modèle commun de laïcité au sein de ces trois pays, de langue française, de tradition catholique ? Il apparait que non. Les particularités nationales orientent fortement la façon dont la laïcité est perçue.

Si on retrouve une forte corrélation entre les thématiques abordées dans les presses belge et française, en Belgique, le débat se focalise sur la notion de neutralité, qui est proche mais non similaire. Ceci est en quelque sorte rassurant : Le Soir et La Libre Belgique sont conscients des dissemblances et ancrent les débats dans notre histoire nationale. Au Québec, le concept de laïcité apparu récemment, n’occupe pour autant pas une place aussi centrale qu’en France. 

Pour reprendre la classification de Jean Beaubérot, on pourrait arguer qu’aux trois pays analysés s’attachent trois types de laïcité : une laïcité « identitaire » (touchant à l’islamophobie) pour la France du Figaro, une laïcité « philosophique » (renvoyant à la laïcité organisée) pour la Belgique et enfin une laïcité « administrative » (réflexion sur les accommodements raisonnables dans l’espace public) pour le Québec.

Malgré son incessante mise en avant, la laïcité française n’illustre qu’une des formes de laïcité possible. Cette analyse montre que loin de renvoyer à une situation précise, le concept de laïcité doit toujours être lu à l’aulne des particularités nationales.

Enfin, malgré ces différences nationales, on peut retrouver un point qui revient dans tous les journaux : c’est l’omniprésence de la question de l’islam dans la perception contemporaine de la laïcité. Auparavant construit en opposition au catholicisme, le concept de laïcité se retrouve désormais quasi systématiquement mis en porte à faux avec la religion musulmane. Cette omniprésence pourrait s’expliquer par la difficulté que rencontrent ces sociétés à répondre au défi résultant de la rencontre entre un modèle de citoyenneté basé sur le modèle de l’Etat-nation et le multiculturalisme présent dans ces sociétés.

Bibliographie

Baubérot, J., 2012. La laïcité falsifiée. Paris: La Découverte.

Berger, P. & Luckmann, T., 1996. La construction sociale de la réalité. 2e éd. Paris: Armand Collin.

Mc Combs, E. M. & Shaw, L. D., 1972. The Agenda-Setting Function of Mass Media. The Public Opinion Quaterly, 36(2), pp. 176-187.


[1] Quentin Dumont a analysé des articles du Monde et du Figaro (France) ; Le Soir (et La Libre (Belgique) ; La presse et Le Devoir (Québec), reprenant les termes « laïcité » et « islam » entre 2003 et 2012. Un total de 919 articles, la moitié provenant de la presse française, 1/3 de la presse belge et 10% de la presse québécoise  

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