Le complotisme : une idéologie de l’oppression

Rédigé le 21 janvier 2016 par: Marie Peltier

Depuis plusieurs mois, les « théories du complot » sont sur toutes les lèvres, exerçant autant de crainte que de fascination dans le débat public. Derrière cette appellation désormais fourre-tout – que les acteurs s’attachent généralement à utiliser avant tout pour s’en dédouaner – existe en réalité un discours construit, en ce sens qu’il défend une idéologie, une vision de société et des intérêts politiques, généralement oppressifs.

Nous nous attacherons ici à évoquer cette idéologie, telle qu’elle est véhiculée par les réseaux conspirationnistes dans le monde francophone – plus particulièrement par les réseaux proches de Alain Soral en France, mais aussi en Belgique – afin de répondre à une cette interrogation : « De quelles oppressions les théories du complot sont-elles le vecteur ? »

Dynamique du complotisme : un dévoiement de l’esprit critique

On peut dire que généralement, le complotisme se targue d’une intention noble : celle de nourrir et de défendre « l’esprit critique ». A cette fin, les idéologues du complot ont fait du « doute » leur principal moteur rhétorique, insufflant à l’individu l’idée qu’il ne peut plus rien croire qu’il ne pourrait lui-même vérifier. En ce sens, l’un des principaux problèmes de la matrice de leur discours réside dans le fait qu’ils ont à bien des égards dénaturé le principe même de l’esprit critique : En insistant sur la nécessité pour chacun de remettre en question systématiquement et de manière excessive les moindres détails, ces idéologues ferment la possibilité de pouvoir se baser sur un socle de connaissances acquises, privant leurs adeptes d’une « colonne vertébrale ».

Derrière ce doute constitutif se cache sans doute l’une des principales crises de société de cette décennie : une rupture majeure de confiance citoyenne, à la fois envers le politique et envers le discours médiatique. Cette crise, dont l’origine est indéniablement liée à de réels abus – pensons aux mensonges éhontés de l’administration américaine pour justifier son intervention en Irak ou la collusion évidente entre lobbys industriels et décideurs politiques – a ouvert la voie à un discours qui prétend opposer une « alternative » à ce qui serait un « discours officiel », prétendument unique et oppressif. C’est toute la construction sémantique de l’auto-proclamée « dissidence »  –  dont se revendiquent notamment Alain Soral et Dieudonné, mais aussi Laurent Louis en Belgique – qui prétend remettre à l’honneur le « véritable » esprit critique.

Cette posture « critique », si elle n’est pas sans pertinence dans son intention, est en réalité dévoyée par la dynamique intrinsèque du complotisme, qui se construit en 2 temps:

· Il s’agit d’abord de dire à l’individu qu’il ne peut plus croire personne car « tout le monde lui ment ». Les idéologues du « complot » instillent ainsi un doute fondateur sur toutes les réalités qui entourent le sujet. En essentialisant le réel, désigné comme un « système » organisé et intrinsèquement mensonger, l’opprobre est ainsi jetée sur toute parole autre que la leur.

· Vient ensuite la phase de sectarisation et de dogmatisation : "On vous apporte la seule vérité". L’individu, qui a été mis en position de grand inconfort voire d’anxiété vis-à-vis des réalités politiques et médiatiques qui l’entourent, en vient donc à « boire » ce discours comme une réponse à ce malaise.

Complotisme et propagande : une idéologie de l’oppression

La nébuleuse complotiste, et plus particulièrement dans le monde francophone celle qui a été initiée après le 11 septembre 2001 par Thierry Meyssan[1], puis organisée de manière connexe et plus « visible » par Dieudonné et Alain Soral à partir de 2004, a fomenté une posture présentée comme "anti-système". On observe cette dernière posture se revendiquer « publiquement » et politiquement peu après l’épisode du sketch de Dieudonné chez Marc-Olivier Fogiel en décembre 2003 – dans lequel Dieudonné, déguisé en colon israélien, terminait par un salut nazi accompagné d’un « Heil Israël »  – sketch qui a valu à l’humoriste de vives réactions. Dès 2004, Alain Soral et Dieudonné participent conjointement à la liste « Euro-Palestine » aux élections européennes.

Cette position politique consiste en fait à rejeter en bloc tout discours militant, politique et médiatique autre que le leur, en fustigeant un « système » qui serait aux seules mains d’une élite mondialisée qu’il faudrait non pas combattre (car rien n’est proposé concrètement en termes d’actions) mais « dénoncer » en boucle. Idéologiquement, la « dissidence »[2] - telle que Alain Soral et Dieudonné s’en revendiquent - entend ainsi dénoncer ce qui serait l’oppression centrale dont « nous » ferions  l’objet, définie comme « américano-sioniste ».

On peut notamment voir cette lecture idéologique théorisée par Alain Soral en 2011 à travers son ouvrage « Comprendre l’Empire », dans lequel il fustige un système basé sur le « mensonge » et manipulé par une « oligarchie judéo-maçonnique » dont la principale arme consisterait à imposer ses vues à travers le diktat du « politiquement correct ». Soral y définit entre autres sa position en ces termes : « Il apparaît que le politiquement incorrect – que ce soit l'affirmation de l'existence des races (différence des communautés ethno-culturelles), l'affirmation de l'inégalité des sexes (différence masculin/féminin) ou encore le révisionnisme historique généralisé (sens de l'Histoire, Shoah, 11 septembre...) – loin d'être de la démence ou de la provocation gratuite, n'est jamais que la réaction d'insoumission des esprits encore libres et en bonne santé face à cette idéologie totalitaire du mensonge et de l'absurdité. »

En réalité, au prétexte d’une lutte présentée comme une lutte d’émancipation, Alain Soral et les réseaux qui lui sont proches proposent une lecture politique « classiquement » réactionnaire, discréditant toute réponse progressiste, présentée d’emblée comme une manipulation du « système ».

Cette idéologie de l’oppression correspond en réalité aux thèses de l’extrême-droite « traditionnelle », et tente par ailleurs d’y rallier ceux que l’on pourrait appeler les « déçus de la gauche »  – dynamique que l’on peut voir formulée à travers le slogan phare de Soral : « Gauche du travail, Droite des valeurs ». Soulignons que cette orientation politique est clairement revendiquée : Alain Soral a été membre actif et affiché du Front National français de 2005 à 2009 et héberge actuellement sur son site « Egalité et Réconciliation » le blog de Jean-Marie Le Pen dont il dira – dans une interview avec Emmanuel Blanchard, Jean-Charles Deniau et Grégoire Kauffmann – en 2011 : « Finalement le seul qui a le courage, qui n’a pas l’appareil conceptuel finalement cohérent, le seul qui a le courage politique parce qu’il n’a jamais fait partie de la bourgeoisie politique, ce qu’on appelle l’establishment, le seul qui pourra aller jusqu’au bout d’une critique radicale du système (…), ce serait Le Pen et c’est là que je me dis – je milite alors que je suis encore très lié au PC –  enfin aux déçus du PC, je dis : “il faut voter Le Pen, c’est le vote révolutionnaire” ».

Pour être exhaustif, il faudrait évoquer notamment la teneur éminemment homophobe et misogyne du discours véhiculé par ces réseaux. Citons à cet égard leur forte mobilisation contre le « mariage pour tous » (décrit par Soral comme « d’origine maçonnique ») en 2012 et 2013, puis contre la prétendue « théorie du genre » en 2014 (à travers les JRE, « journées de retrait de l’école » qui entendaient protester contre ce qui serait « l’imposition » de la théorie du genre par l’Education Nationale en France, mouvement soutenu par Dieudonné et Soral jusqu’à leurs différents personnels avec Farida Belghoul, qui en était l’initiatrice).

Par ailleurs, cette idéologie entretient particulièrement 3 dérives:

· Elle bascule vers un discours de haine et de stigmatisation, spécialement vis-à-vis des Juifs, n’hésitant pas à remobiliser toute la littérature et l’imagerie antisémites des 19ème et 20ème siècles, notamment pour parler du conflit israélo-palestinien. Cette littérature antisémite est entre autres éditée ou ré-éditée par la maison d’édition dirigée par Alain Soral, « Kontre Kulture », dont Soral présente les « nouveautés » dans ses vidéos périodiques. La question de l’antisémitisme, spécialement chez Dieudonné et Soral, est presque systématiquement confondue avec la critique du « sionisme » et de « l’empire occidental », et mobilise à cette fin des ressorts révisionnistes et/ou négationnistes vis-à-vis du génocide juif. Cet appui aux thèses négationnistes prendra une ampleur publique fin 2008, quand Dieudonné invite Faurisson, négationniste notoire, à monter sur la scène du Zénith lors de la dernière représentation de sa tournée. Dans le livre « Dialogues désaccordés » paru en 2013, Alain Soral résume cette confusion politique dans ces quelques mots : «  les révisionnistes sont les prisonniers politiques de l’Occident contemporain ».

· Elle entretient l’hyperbole vis-à-vis de l’impérialisme américain et vis-à-vis de l’occupation par Israël des territoires palestiniens (perçue comme l’incarnation « suprême » de cet impérialisme conspué), basculant par ailleurs régulièrement dans le fantasme, la manipulation et le mensonge éhonté. A propos des attaques de daesh par exemple, Alain Soral martèle sur son site « Egalité et Réconciliation » que « la carte du califat de ce faux État recouvre curieusement celle du Grand Israël », présentant ce groupe terroriste comme une création des « sionistes ».

· Elle se met au service d’autres oppressions, se faisant elle-même le soutien et le relais de plusieurs régimes autoritaires ou dictatoriaux à travers le monde. En fermant ainsi les yeux sur d’autres formes d’impérialisme et d’injustice, et plus encore en présentant comme « vérité alternative » ce qui relève le plus souvent de la propagande politique pure et simple de certains pouvoirs politiques, elle dévoie ainsi l’intention de départ, qui se voulait « neutre » et « critique ».

Concernant ce dernier point, il faut souligner que le soutien à la politique du gouvernement russe, à celle du régime iranien et syrien ou encore au Hezbollah au Liban (à titre d’exemples) sont tout à fait revendiqués et affichés autant par Dieudonné, Alain Soral que par Thierry Meyssan[3]. Cet appui à certaines propagandes s’appuie sur la croyance erronée que « résister » à Israël et aux Etats-Unis équivaudrait à les désigner comme seuls responsables des dynamiques d’oppression au Proche-Orient et à travers le monde. Dans cette perspective, « combattre l’empire » nécessite de s’allier sans réserve avec des pouvoirs se présentant comme les « ennemis » de l’empire, même quand rien dans les faits ne vient appuyer cette posture et quand les régimes dont il est question sont eux-mêmes très peu respectueux de la « vérité », de la justice et des droits de leurs propres concitoyens.

Et en Belgique ? Si Laurent Louis, malgré ses querelles récentes avec Alain Soral et Dieudonné, se considère comme le représentant officiel de la « dissidence » dans notre pays (notamment par l’intermédiaire de son mouvement « Debout les Belges »), d’autres figures militantes  entretiennent une grande proximité avec les réseaux et les discours conspirationnistes. C’est en réalité tout un pan de la gauche belge qui, par un anti-impérialisme et un anti-sionisme devenus presque « identitaires », flirte régulièrement avec la prose conspirationniste, au risque de se rapprocher – le plus souvent inconsciemment – des thèses et des réseaux d’extrême-droite[4].

Le complotisme, une justification de l’oppression raciste

En plus d’être un vecteur de propagande, le complotisme est également un puissant libérateur de la parole raciste, et cela à travers deux dynamiques conjointes, qui sont liées directement aux dérives que nous venons d’évoquer :

·  Il s’agit d’une part de rendre les "Juifs" coupables de tout, dans la mesure où leur pouvoir supposé est essentialisé, hyperbolé et rendu paradigmatique. Cette dynamique conduit aussi à épouser un discours révisionniste et négationniste, la question du génocide juif étant évoquée – de manière obsessionnelle – comme une « excuse » ou un « mensonge » pour justifier les « crimes sionistes » et/ou du « système ». Ainsi, le complotisme s’inscrit d’emblée dans une perspective éminemment antisémite. La matrice du discours semble figée : Les seules « réponses » mises en avant consistent en la désignation de « coupables universels ».

· Il est  question d’autre part, et c’est un aspect beaucoup moins évoqué, de dénier de manière systématique aux "musulmans" le statut d’acteurs et de victimes, dans la mesure où est évincée, par la rhétorique du complot, toute lecture politique de l'oppression dont les populations musulmanes font ou ont fait l'objet (ce fut particulièrement le cas concernant le déni face au massacre de Srebrenica, face aux crimes de Kadhafi en Libye ou encore face à la répression massive par le régime Assad en Syrie). Nous pourrions préciser ce positionnement politique en disant qu’il s’agit la plupart du temps d’allier un antisémitisme décomplexé à un anti-sunnisme primaire, se faisant porte-voix de la propagande de pouvoirs et de régimes qui oppriment et répriment des populations largement sunnites. À cet égard, il faut remarquer que  c’est aussi dans la rupture sunnisme-chiisme que le complotisme vient s’engouffrer.

En essentialisant les « Juifs » comme seuls propriétaires de l’oppression universelle, il s’agit en réalité d’évacuer la complexité des logiques d’injustice et de rayer les victimes, le plus souvent musulmanes,  de la carte et du combat, faisant peu de cas de leurs luttes politiques et sociales, de leurs droits et leurs espoirs. On a particulièrement pu observer ce mépris vis-à-vis du combat démocratique au discrédit d’emblée opposé par Thierry Meyssan et Alain Soral à l’égard des printemps arabes.

Il s’agit donc bien foncièrement d’un processus de déshumanisation politique, à la fois antisémite et islamophobe.

C’est à ce titre que le complotisme est bien plus qu’un « phénomène de société » à la mode, superficiel et passager. Sur fond d’une crise de l’engagement citoyen et de confiance en la possibilité d’un changement social, il s’agit bien d’une idéologie régressive, réactionnaire, raciste  et fascisante.

Pour y faire face, en tant qu’acteurs citoyens attachés à l’émancipation, une exigence : interroger notre propre positionnement, afin de voir comment nous prenons part – consciemment ou inconsciemment – à cette logique à la fois d’essentialisation, de binarisation et de « double-standard » devant les situations d’injustice. Car pour contrer l’élan passéiste et passif insufflé par le discours complotiste, il s’agit de bien redonner corps au véritable esprit critique et  à l’engagement militant. Un engagement militant informé et conséquent, se réinscrivant dans une visée universaliste de la lutte antiraciste et du combat pour la justice.

 


[1] Voir à ce sujet le livre « fondateur » de la pensée complotiste de ces 15 dernières années, dont Thierry Meyssan est l’auteur : « 11 septembre 2001 : L’effroyable imposture », paru en 2002.

[2] A propos de la « dissidence », voir l’analyse de Marie Peltier : «Complosphère et Dissidence, le triomphe de la posture », publiée chez BePax Wallonie Bruxelles en février 2015.

[3] Au sujet des liens entre ces figures d’extrême droite et le régime syrien par exemple, voir le travail, très documenté, réalisé par le site « Contresubversion » en 2012 et 2013 sur les liens entre l’extrême-droite française et le régime syrien des Assad.

[4] Au sujet du glissement sémantique d’une partie de la gauche belge sur ces questions, voir l’analyse de Marie Peltier : « Complotisme et antisémitisme : Avec qui manifester notre solidarité envers le peuple palestinien ? », parue sur le site de BePax en mai 2015.

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