Le conflit sur l’archipel des îles Kouriles entre le Japon et la Russie

Rédigé le 3 mars 2011 par: Quentin Hayois

Le 1er novembre dernier le Président russe, Dmitri Medvedev, se rendait à Kunashir, une quatre îles de l'archipel des îles Kouriles, qui font l'objet d'un conflit territorial entre la Russie et le Japon. Ce déplacement controversé a eu lieu en marge du sommet de la coopération économique Asie-Pacifique (APEC) qui devait se tenir au Japon le 12 novembre 2010 et n'a pas manqué de susciter l'ire du Japon tandis que certains en Russie avançait que "Pendant de longues années, nous avons éprouvé une sorte de modestie excessive à propos des Kouriles… Par conséquent, nous n'avons pas suffisamment investi dans ces territoires et ne nous sommes pas soucié suffisamment du développement des Kouriles ni de la vie de nos citoyens qui peuplent ces îles"

Ce conflit territorial à propos de la souveraineté du Japon ou de la Russie sur quatre de la trentaine d'îles et de rochers de l'archipel des Kouriles [1] envenime les relations diplomatiques de ces deux pays depuis plus de soixante-cinq ans.

Rappel historique et horogenèse[2]

Les territoires du Nord du Japon (le Sud des îles Kouriles) ont été conquis au 19ème siècle par les Japonais. Un premier partage est intervenu entre la Russie et le Japon en 1855 par le Traité de Shinoda : la frontière passe au-dessus de Eterofu, Kurashiri, Skikotan et Habomaïs. Ce premier tracé de frontières consacre la limite actuelle du Japon historique et constitue la frontière revendiquée aujourd’hui.

En 1875, le Traité de Saint-Pétersbourg supprime la souveraineté russo-japonaise sur l’île de Sakhaline au profit de la Russie et attribue l'ensemble de l’archipel des Kouriles au Japon. La guerre russo-japonaise éclate en 1905. L’île Sakhaline est reconquise pour moitié par le Japon. Ce dernier se maintient dans les Kouriles. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, peu après la capitulation du Japon, Staline ordonne à l’Armée Rouge de s’avancer d’îles en îles vers le sud. Cette conquête, presque pacifique, pousse les Soviétiques jusqu’à Hokkaido. L’Armée Rouge conquière ainsi quatre îles du Japon historique.

Situation de 1945 à nos jours

Les Soviétiques s’avancent donc jusqu’à Hokkaido. L’inaction complaisante des Etats-Unis, qui n’entendent pas s’opposer à Staline, permet à celui-ci d’annexer, en février 1946, les territoires conquis. Le Japon, vaincu, ne s’oppose pas directement à cette annexion et à la déportation des habitants des îles.

La guerre froide s’installe. Les Américains entendent se ménager un allié à l’Est de l’Eurasie : le traité de paix avec le Japon est signé à San Francisco le 8 septembre 1951. Dans celui-ci, Sakhaline et les Kouriles restent sans propriétaire. L'attitude américaine à cet égard trouve deux justifications[3] : d’une part, les Américains doivent restituer deux archipels au sud du Japon et se préoccupent peu des Kouriles ; d’autre part, un désaccord territorial entre Japonais et Soviétiques permet au premier de ne pas entrer dans le giron du second et, partant, renforce la collaboration américano-japonaise à la périphérie de l’Eurasie.

L’arrivée de Khrouchtchev ouvre une période de détente. A Londres, en 1956, l’ambassadeur soviétique offre la restitution de deux des quatre îles. Les Américains s’opposent à nouveau à cette ébauche d’accord : Foster Dulles, le secrétaire d’Etat américain, invoque une clause de la nation la plus favorisée. «Si le Japon conclut un traité de paix avec l’URSS en récupérant seulement deux îles et en renonçant aux deux autres, alors les Etats-Unis reviendront sur leur intention de restituer Okinawa[4]»[5].. Même si les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rétablies dans les années cinquante, plus aucun président soviétique puis russe ne posera un geste aussi large avant 2004.

En 1960, le Japon et les États-Unis signent un traité de sécurité. Khrouchtchev revient alors sur sa proposition et conditionne la réouverture de négociations au retrait des troupes étrangères du Japon[6].

Reprise des négociations pour un traité de paix[7]

Le problème des Kouriles reste latent pendant près de trente années. L’espoir d’une solution renaît en 1992 : les Ministres des Affaires Étrangères des deux pays publient conjointement un ensemble de documents relatant l’histoire de la frontière litigieuse : ils reconnaissent que les Territoires du Nord (les quatre îles) n’ont jamais, avant 1945, appartenu à l’Empire russe puis à l’URSS. Malgré cet effort conjoint, la libéralisation du régime soviétique pousse Gorbatchev à tenir compte de son opinion publique et des partis conservateurs. Dans le même sens, Boris Eltsine, devenu président du Soviet Suprême, pousse Gorbatchev à durcir le ton des négociations.

La chute de l’URSS incite néanmoins Eltsine à modifier sa position et à se rapprocher économiquement de ses voisins : un traité de paix est nécessaire avec le Japon. Les Kouriles constituent la principale pierre d’achoppement à la signature d’un tel traité.

En octobre 1993, Eltsine visite le Japon et négocie avec le Premier Ministre nippon, Hosokawa, la déclaration de Tokyo. Cette déclaration doit servir de base aux négociations ultérieures du traité de paix entre les deux pays. Le Président russe de l'époque rencontre alors Hashimoto, le nouveau Premier Ministre nippon, lors du sommet de Sûreté Nucléaire de Moscou, en avril 1996. Ils conviennent de relancer les négociations pour la paix. A Denver puis à Krasnoïarsk en 1997, les deux hommes s’engagent à signer un traité de paix avant 2000. Les diverses rencontres ultérieures débouchent sur la déclaration de Moscou établissant un «partenariat créatif entre le Japon et la Fédération russe»[8]. Ce partenariat jette les bases d’une coopération dans plusieurs domaines : économique, culturel, militaire, etc. Il institue également des sous-comités sur la frontière et sur les activités économiques conjointes. Parallèlement, des «mesures pour créer un environnement approprié pour la négociation jusqu’à la résolution de la question territoriale» sont prises. Dans les faits, Japonais et Russes ont été autorisé à traverser la frontière et à se rendre mutuellement l’un chez l’autre[9] ; une recherche des cimetières détruits par les Soviétiques a été entreprise et les descendants des habitants des quatre îles ont été autorisés à se rendre sur les tombes de leurs ancêtres ; enfin, les troupes militaires russes ont été sensiblement réduites dans l’archipel.

Situation depuis 2000

En 2000, Vladimir Poutine devait se rendre au Japon pour discuter, une fois de plus, du transfert des quatre îles. Mais quelques éléments sont venus perturber les négociations : l’importance stratégique de l’archipel qui sépare la Mer d’Okhotsk de l’Océan Pacifique en était le moins relevant. Par contre, les différentes motivations[10] des parties en étaient le principal obstacle. La Russie, en effet, n’entendait plus, dans le contexte de la guerre en Tchétchénie, céder la moindre parcelle de souveraineté : l’opinion publique russe aurait en effet été peu encline à voir une nouvelle parcelle de cette souveraineté disparaître[11]. Le Japon se nourrit de la fierté nationaliste de son peuple pour tenter de recouvrer cette portion de territoire historique. A ces antagonismes nationaux, se greffe un problème économique : les îles Kouriles sont en effet situées dans une des mers les plus poissonneuses du monde et la richesse géologique des îles est considérable.

En 2004, l'ex-président russe et actuel Premier ministre Vladimir Poutine suggérait de restituer sous condition deux des quatre îles, comme l’avait imaginé Kroutchev en 1956, mais Tokyo avait alors jugé la proposition inacceptable.

En 2007, le quotidien économique russe, le Kommersant, relatait qu' « A en croire des sources dignes de confiance, Tokyo a proposé officieusement à la Russie une variante hasardeuse (selon le Japon) de résolution (du) problème. Il (se serait) agi de reprendre la déclaration conjointe de 1956 dans laquelle (…) Khrouchtchev (...) promettait de transmettre au Japon une partie mineure des Kouriles du Sud (à savoir l'île de Shikotan et les îles inhabitées des Habomai) en signe de bonne volonté, après la signature du traité de paix »[12].

 Nous avons, dans cette rapide synthèse, abordé les étapes des négociations d’un traité de paix en suspend depuis plus de soixante-cinq ans. Outre l’importance géostratégique de l’archipel (il barre en effet l’accès à la Mer d’Okhotsk et forme donc une barrière russe contre le Pacifique), c’est bien plus l’affaiblissement des frontières russes qui constituent un frein à la conclusion d’un traité définitif. Les problèmes dans le Caucase ont cristallisé le nationalisme russe qui verrait d’un très mauvais l’œil la perte de quelques 0,03% du territoire de la Russie[13]... La dernière visite du Président Medvedev dans les îles Kouriles revendiquées par le Japon ne laisse pas augurer d'une résolution rapide de ce vieux conflit hérité de la Guerre Froide et qui empêche toujours actuellement la conclusion d'un traité de paix en bonne et due forme entre les deux protagonistes…

 


[1]Archipel long 2000 kilomètres entre l’île japonaise d’Hokkaido et la péninsule russe du Kamtchatka. Il est actuellement peuplé d’environ 20000 habitants et fait partie intégrante de l'oblast de Sakhaline de la Fédération de Russie.

[2]G-P. CHOMETTE, «Plus d’un siècle de discorde russo-japonaise autour des îles Kouriles», Le Monde Diplomatique, septembre 2001, n° 570, p.11.

[3]M. TATU, «Tokyo-Moscou : le dégel ?», Politique internationale, hiver 97-98, n°78, p. 333.

[4]Archipel du sud du Japon conquis par les Américains durant la Seconde Guerre Mondiale

[5]Cité par M. TATU, op. cit., p.334.

[6]F. LASSERRE, « The Kuril Stalemate : American, Japanese and Soviet revistings of History and Geography ». Journal of Oriental Studies, 1996, publié en 1999, XXXIV, 1, p.13.

[7]---, « Japan’s Nothern Territories » (en ligne), The Ministery of Foreign Affairs of Japan, Japon, 1999. Disponible sur Internet : < http://www.mofa.go.jp/region/europe/russia/territory/index.html > .

[8]Idem.

[9]G-P CHOMETTE, op. cit., p. 10.

[10] ---, «Russia and Japan near accord on disputed islands», Asia Times Online, 21 avril 2000. Disponible sur Internet : http://www.atimes.com/japan-econ/BD22Dh01.html

[11]F. de MONICAULT, C. POULY, « Poutine s’accroche aux îles Kouriles », Historia Mensuel, 01 août 2001, n°656, p.20.

[13]M. TATU, op. cit., p.329. 

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