Le dialogue soutenu : reconstruction du tissu social en situation de conflits

Rédigé le 27 juin 2011 par: Le groupe de jeunes de Pax Christi WB

Les conflits entre communautés font partie intégrante de notre existence. S’ils ne sont pas toujours négatifs car ils permettent certaines remises en question nécessaires, il n’est jamais bon qu’ils durent trop longtemps au risque de s’aggraver et de devenir violents.

Afin de résoudre ces conflits, il peut être nécessaire de recourir à des outils comme la médiation ou la négociation. Tous deux sont les nécessaires préalable à la signature de traité ou d’accord de paix.. Ces écrits ne peuvent en effet suffire dans des contextes de tensions complexes et parfois très anciennes. Tout processus de paix doit donc être appréhendé de manière multidimensionnelle.

La paix n’est pas qu’une affaire d’états et de politiques. Si leur intervention est nécessaire pour mettre fin à des confrontations violentes et établir un processus de réconciliation, la table des négociations doit impliquer d’autres acteurs ; ceux qui se trouvent au cœur même du conflit. En effet, une fois que les combats finis, les communautés qui ont été divisées doivent à leur tour reconstruire les relations entre elles sinon la paix ne pourra être durable.

Conscients de ces réalités, plusieurs personnes à travers le monde ont construit et partagé des instruments, outils, processus, expériences de paix tenant compte de ces éléments et parfois de nombreux autres facteurs profondément inhérents à la nature humaine et aux complexités du « vivre ensemble ». 

Voici un de ces personnages qui a contribué récemment à de nouveaux apports en la matière. Il s’agit de Harold H. Saunders, secrétaire auxiliaire d’Etat des Etats-Unis de 1974 à 2001. Il a joué un rôle primordial dans des négociations de paix dans le Moyen-Orient et en Asie australe pendant les années 70 et il a été à la tête de plusieurs missions dans des régions de conflits.  A travers ces expériences, il a appris trois choses primordiales qui vont l’aider à formuler une véritable théorie de (re-)construction du dialogue :

  1. Un engagement permanent/de longue durée des participants est important pour la (re) construction du dialogue. Cet investissement à long terme doit notamment permettre de transformer de l’intérieur l’environnement politique lorsqu’il y a un conflit. Il est important de prendre conscience que cela doit être un processus qui s’érige dans le temps et non qui prend place à un moment donné pour un résultat immédiat ;
  2. Les conflits sont humains. La complexité des rapports humains doit donc être prise en compte. Il est difficile d’établir des critères objectifs et immuables dans la réparation de ces relations. Beaucoup de sentiments (peur, tristesse, colère, etc.) et de besoins (sécurité, subsistance, reconnaissance, etc.) sont à l’œuvre face aux conflits/tensions. Pour cette raison, il ne peut y avoir de route toute tracée.
  3. Tous les acteurs doivent être pris en compte, aussi bien ceux qui ont des statuts officiels liés au gouvernement que les différents membres de la société civile. Il est fondamental de faire interagir ces deux sphères parallèles. Les communautés présentes directement sur le terrain du conflit sont touchées de plein fouet auront parfois besoin de l’appui du gouvernement, voire des instances internationales pour s’en sortir et inversement.

A partir de cette synthèse de son expérience, H. Saunders a décidé d’élaborer une véritable méthode qui regarde la paix non comme le résultat de négociations ponctuelles mais comme un véritable processus systématique qui vise la transformation des relations communautaires avec et pour toute la société.  

Cette méthode porte le nom de « Sustained Dialogue » (« Dialogue soutenu[1] »).

Partant de la conviction de base de H. Saunders voulant que tout processus de paix est multidimensionnel, le « Dialogue soutenu » intègre les enseignements précités. Il s’inscrit dans l’humainen s’adressant à des personnes en tant que telles et pas seulement à leurs problèmes,  il implique des communautés (l’individu est pris dans sa dimension sociale agissant dans l’intérêt du groupe auquel il appartient) et se fera sur le long terme, de manière « soutenue », afin de restaurer ou de créer la confiance de manière durable.

 Le Dialogue soutenu est une méthode qui engage des groupes/communautés dans un processus de longue durée de (re)construction d’une communication ouverte.

Afin de mieux comprendre comment se déroule ce processus, nous allons examiner les différentes étapes de mise en œuvre du processus du « Dialogue Soutenu »[2] à travers une expérience concrète qui a eu lieu dans la région du Lofa County au Libéria[3].

La situation de départ offrait le panorama suivant. Deux communautés ethniques :

  • les Lormas, principalement agriculteurs, chrétiens et de religions traditionnelles et
  • les Mandingos, essentiellement marchands et musulmans,

vivent de fortes tensions entre elles. Ces animosités ont été accentuées par la guerre civile (1989 – 2003).

A l’initiative d’une association présente sur le terrain : Development Education Network-Liberia (DEN-L) et avec le soutien des chefs de village, il est décidé d’utiliser la méthode du « Dialogue soutenu » pour tenter de restaurer la confiance et le dialogue serein entre ces deux communautés.

Les 5 étapes du Dialogue Soutenu

1ère étape : Les parties décident de s’engager dans le dialogue

Avant toute chose, il faut procéder à l’identification d’une douzaine d’individus suffisamment représentatifs de  leur communauté respective.

Ces individus doivent être :

  • respectés par l’ensemble de leur communauté, ils ont une certaine autorité au sein de leur groupe ;
  • concernés et suffisamment impliqués pour pouvoir discuter de la situation en profondeur ;
  • désireux et capables de s’engager dans toutes une série de réunions régulières qui pourront se dérouler sur plusieurs mois, voire plus.

Cette étape n’est pas évidente mais fondamentale, elle peut prendre pas mal de temps et il est parfois nécessaire de déployer des trésors de diplomatie pour former un bon groupe représentatif des différentes communautés et en leur sein des différents sexes, générations, métiers, niveau d’éducation, etc. 

En plus du groupe de participants, il est nécessaire de choisir et de former des modérateurs qui accompagneront l’ensemble du processus[4]. Ils doivent également représenter chacune des communautés présentes.

2ème étape : les parties se réunissent pour identifier les problèmes et les points de tension

Qu’il s’agisse de violences qui ont eu lieu entre les membres des différentes communautés ou que se soit la possession de ressources ou toute autre difficulté qui soient au cœur des tensions, il faut repérer progressivement les éléments bloquant la co-existence pacifique des communautés.

Dans le cas d’espèce, les points de tensions principauxqu’on a pu identifier étaient : 

  • les opérations armées et les massacres qui ont eu lieu pendant la guerre civile ;
  • les différences culturelles et religieuses ;
  • l’intermariage entre les communautés (la communauté des Mandingos refusait de donner leurs filles en mariage aux garçons de la communauté des Lormas – affrontement entre raison religieuse et incompréhensions). 
  • les délimitations de frontières pour la possession des terres

3ème étape : les parties définissent des relations et des difficultés

Après avoir identifié les problèmes et points de tension, il est important de pouvoir les cerner plus en détail avec l’ensemble des obstacles matériels et relationnels qui se jouent dans les tensions. Ainsi, il est utile d’avoir pu identifier les méfiances, peurs et perceptions négatives qui sont à l’origine des difficultés relationnelles entre les groupes. A travers des formations et exercices menés par les modérateurs, le groupe peut commencer à définir les types de relations souhaitées entre communautés.

4ème étape : les parties conçoivent un scénario des étapes à suivre pour transformer ces relations

Si l’on suit l’exemple des communautés Mandingo et Lorma au Libéria, le problème central identifié était la question foncière (problème de répartition et d’appropriation des terres, aucune régulation ni délimitation légale de la propriété terrienne dans la zone).

Le fait que les parties envisagent ensemble des scénarios pour commencer à résoudre ces conflits fonciers a déjà amené des changements tangibles dans les relations entre les deux communautés.

5ème étape : les parties élaborent les pistes à leur disposition pour concrétiser ce scénario

Les parties vont élaborer un vrai plan d’action.

La régulation et la délimitation des terres avec l’aide des autorités deviennent dans le cas de figure libérien des pistes intéressantes pour régler les conflits fonciers.

Suite à cette expérience d’un processus de « Dialogue Soutenu » ancrée dans le temps et intégrant des participants des deux communautés on a pu constater, de manière tangible, diverses transformations relationnelles. Ainsi :

  • L’augmentation du sentiment de sécurité au sein des deux communautés (avant que ce processus ne commence, il fallait rentrer dans sa partie de village avant la tombée de la nuit, il ne fallait pas se retrouver coincé dans la partie de village de l’autre communauté car c’était considéré comme dangereux) ;
  • L’augmentation du nombre de mariages interethniques entre les deux communautés (Même s’il subsiste encore des difficultés dans certaines familles plus traditionalistes, les mariages interethniques deviennent plus courant et plus facile) ;
  • L’augmentation des interactions entre les membres des deux communautés aux marchés et lors d’événements sportifs ;
  • L’augmentation des volontés des deux communautés de résoudre les conflits de manière pacifique ;
  • L’augmentation du respect par rapport aux pratiques culturelles des uns et des autres ;
  • L’amélioration de la communication entre les groupes ;

Si la méthode du « Dialogue Soutenu » a eu une influence déterminante sur ces résultats, il faut garder à l’esprit que c’est un processus qui convient surtout à des situations n’étant pas encore mûres pour d’autres types de règlement de conflits (ex : médiation ou négociation). Il convient ainsi plus à des relations tendues en situation de blocage ou de potentiel blocage.

Il peut être utilisé :

  • pour prévenir la violence entre groupes ethniques, pour atténuer des tensions et améliorer des relations au sein d’une communauté pendant des périodes de transition
  • pour renforcer la coopération entre les citoyens et le gouvernement local

Puisque la confiance nécessaire pour réparer des rapports brisés se développe lentement, les réunions pour (re)construire le dialogue doivent se dérouler pendant une certaine période. Le « Dialogue Soutenu » demande un engagement systématique et ouvert dans lequel un groupe fixe, composé de membres des communautés en conflit, se réunit régulièrement pour parler. Des modérateurs compétents guident le dialogue, conduisant les participants à découvrir de nouvelles pistes de collaboration ou des méthodes pour reconstruire la cohésion sociale. Mais les participants eux-mêmes contrôlent leur propre processus, définissent leurs objectifs et déterminent comment et quand il avance. Ce moyen est encore fort peu répandu en Afrique, il a surtout été mis en place sur les campus américains et sud-africains ou il peut y avoir des tensions raciales. La fondation pour le « Dialogue Soutenu ». En effet, l’Université de Princeton a travaillé durant l’année 1999 avec H. Saunders à la création d’une organisation basé sur les principes du « Dialogue Soutenu » et une similaire est menée depuis 2002 à l’Université de l’Etat de Virginie (USA)[5].

Nous avons pu découvrir cet outil de paix grâce à l’intervention de Mark Barwick (BePax International) lors de notre « Déjeuner en Paix » du 31 mars 2011.



[1] Traduction littérale et libre.
[2] Comme tout processus systématique, il existe des étapes distinctes et identifiées dans la méthode du « Dialogue Soutenu » mais il est évident que ces étapes seront adaptées avec plus ou moins de fluidité au cas d’espèce. On ne suivra pas nécessairement le même timing ou le même déroulement pour chaque situation. Rappelons que c’est un processus profondément humain.
[3] Expérience vécue et partagée par Mark Barwick, Chargé de projet auprès de BePax International.
[4] Le rôle des modérateurs
Ils :
                 organisent les réunions dans un endroit acceptable et accessible pour tous ;
                 dirigent le processus et s’assurent de son avancement ;
                 construisent des ponts et des relations de bonne entente entre les leaders des différentes communautés ;
                 quand il y a des conflits, sont appelés par les communautés à intervenir et négocient avec les parties au
                conflit ;
                 doivent rechercher et fournir en permanence une information pertinente aux participants du processus.
 
[5] http://www.student.virginia.edu/sd/history.html

 

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