Le football se prête-il au racisme ?

Rédigé le 11 décembre 2018 par: Edgar Szoc

« Le foot est un sport d'imbéciles racistes », clament bien des détracteurs de ce sport. « Non, s'il y a du racisme dans le football c'est parce que la société est raciste ! », rétorquent alors bien des fans de football.

Il y a probablement de l'exagération dans la première affirmation et du vrai dans la réponse des amateurs du ballon rond et ce d'autant plus à l'heure où l'extrême-droite progresse partout à travers la planète. Ce constat ne doit pourtant pas empêcher de se demander si le racisme ne trouve pas dans le football plusieurs terrains propices à son développement et quelles en seraient les causes.

Dans leur ouvrage « Football et identités », Jean Michel De Waele et Alexandre Husting rappellent que «  le sport moderne est apparu dans nos sociétés occidentales au XIXe siècle à un moment où se déployaient également le processus de formation des identités au sein des nations. (...). Il devint dès lors normal que le sport, comme le folklore, les hymnes, langues ou l'histoire, puisses être amené à constituer un ressort important dans l'incarnation et l'expression de l'identité voir des identités. La polymorphie du sport s'y prêtant fort bien et le cadre sportif constituant un contexte idéal pour assurer la cohésion entre les individus (1)». De Waele et Husting ajoutent plus loin que « pour s'affirmer l'identité sportive a besoin d'un affrontement car l'identité elle-même se définit par opposition à l'autre. L'affirmation du ″Nous″ et l'identification des ″Autres″ se réalisent au travers de l'affrontement dont – si on en sort victorieux- « nous » (joueurs et spectateurs) devenons les vainqueurs (2)».

Dans un tel contexte, l'identification à une équipe de foot peut ainsi facilement entraîner la survalorisation du groupe auquel on prétend appartenir et la dévalorisation du groupe qu'on assigne comme diffèrent. Dans ces conditions, il n'est guère étonnant que des discours racistes voient le jour et se perpétuent dans le football. Le cas de l'Ajax d'Amsterdam en offre une belle illustration : le club étant situé à proximité d'un important quartier juif d'Amsterdam, les supporters du club se revendiquent souvent du judaïsme dans leurs chants. Face à cette affirmation identitaire de nombreux rivaux de l'Ajax s'adonnent fréquemment à des chants antisémites quand ils jouent contre ce club.

Toujours selon De Waele et Husting, les qualificatifs employés par les commentateurs pour parler des styles de jeu seraient marqués au coin des vertus alléguées à chaque nationalité : « le ″jeu à la française″ fait de technique et de finesse, ou le ″jeu à l'allemande″ plus physique, ou ″à la brésilienne″ très esthétique (3) ». Des stéréotypes associés à une nationalité ou à une couleur de peau, il en existe beaucoup d'autres dans le football. Ils peuvent parfois revêtir un caractère (en apparence) valorisant. Ainsi, on entend souvent que les Noirs sont grands et costauds ou que les Asiatiques sont très polis et travailleurs. Si ces stéréotypes peuvent être considérés comme positifs, ils relèvent néanmoins d'une forme d'essentialisation qu'il est difficile de pas considérer comme raciste au même titre – quan bien même ce serait de manière inversée – que des stéréotypes négatifs comme ceux qui prétendent que les Noirs seraient un peu bêtes ou que les Asiatiques seraient de petite taille.

Quel racisme dans les stades ?

L'explication du racisme dans le football doit aussi tenir compte des groupes d'extrême-droite qui se sont infiltrés parmi les supporters de nombreux clubs et équipes nationales. Ces groupes profitent du football comme d'un prétexte pour afficher leurs convictions racistes. En Italie, il arrive fréquemment que des supporters associent leur adversaire au judaïsme. On ne vise pas que l'adversaire en procédant ainsi, on trouve aussi un moyen d'affirmer ses convictions racistes.

Si dans de nombreux cas d'actes racistes dans et autour des stades il s'agit uniquement de groupes d'extrême droite très déterminés, il est aussi très vraisemblable que beaucoup de personnes se permettent de tenir des propos qu'elles ne tiendraient jamais en dehors d'un stade de foot. D’une part, il existe donc une partie du public qui profite peut-être du relatif anonymat des stades pour exprimer des convictions racistes qui demeurent cachées en dehors des arènes sportives. D'autre part, quand on voit le nombre des personnes qui entonnent tel ou tel chant raciste (pour ne citer qu’un seul exemple parmi des centaines possibles, le fameux « Qui est juif ne saute pas du Football Club de Bruges), on peut supposer ou tout du moins espérer qu'il existe probablement aussi plusieurs personnes qui se rendent coupables de propos racistes sans l'être vraiment pour autant. L'effet d’entraînement de la foule dans les stades joue très certainement en faveur de ce type de panurgisme de la part des supporters. De plus, dès le moment où les supporters se considèrent comme un « Nous », il parait inconvenant de ne pas suivre ceux qui parlent au nom du « Nous » beaucoup redoutant alors qu'on les associe aux « Autres » s’ils osent se démarquer du groupe. C’est d’ailleurs là un des effets du chant des supporters brugeois : « Qui ne saute pas est un juif » constitue tant un dénigrement des « Autres » qu'une injonction à les dénigrer sous peine de ne plus faire partie du « Nous » et de rejoindre les « Autres ».

Que dire alors de tous les supporters ne se rendant coupable d'aucun acte raciste ? Comment vivent-ils les « débordements » fréquents et font-ils quelque chose pour les empêcher. Ils pourront dire qu'ils n'ont pas à s'excuser de comportement d'autres personnes qui disent soutenir la même équipe et ils auront sans doute raison. Il faut en outre reconnaître que pour ceux qui considèrent que ces actes sont intolérables, s'y opposer n'est pas chose facile. Comment marquer son opposition à un chant simpliste entonné par 2000 supporters quand bien on est 20 000 à le désapprouver ? En effet les chants dans les stades de foot se prêtent souvent facilement aux messages simplistes plus propices à véhiculer une vision (crypto-)raciste du monde qu’à diffuser un antiracisme intelligent.

Enfin il existe encore un ennemi de l'antiracisme dans le football : c'est le discours ramenant le racisme dans les stades à une forme bénigne de folklore et dès lors de stigmatiser, chez ceux qui le dénoncent, un « manque d’humour et de recul ». Pour citer un exemple connu : Bart de Wever avait déclaré en 2010 que les chants « Et les Wallons c'est du caca » entonnés par les supporters du club de Genk ce n’était que du folklore(4). Il n'était ni le premier ni le dernier à estimer que les manifestations racistes dans le football n'en sont pas réellement, et à invoquer le second degré à la rescousse de propos indéfendables. Pour argumenter en faveur de ce point de vue on affirme aussi que le football n'est qu'un défouloir, on travestit de cette manière l'idée qui veut que le foot et le sport en général soient un moyen d'oublier ses problèmes. Ainsi on excuse le racisme et on serait même tenter de dire qu'on le valorise puisqu'il ne s'agit que d'un jeu où il s'agit de se défouler.

Outre la beauté du spectacle offert pendant un match de foot, l'affirmation d'une identité collective positive est sans doute une des raisons qui explique l'attrait important pour le football. Est-il cependant possible de ne pas sacrifier cette d'identité collective si l'on veut lutter contre le racisme dans le football ? Les exemples le prouvant sont heureusement nombreux, et si l'on veut continuer à faire vibrer cette identité sans qu'elle ne soit un prétexte au racisme, alors il ne faut pas oublier de tendre la main à ces autres « Nous » tout aussi artificiels que nous mais avec qui nous faisons bien partie de la majorité des femmes et des hommes qui aiment le football.

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(1) Jean-Michel De Waele et Alexandre Husting, Football et identités, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, B ruxelles, 2008, p. 7.

(2) ibid., p. 12

(3) ibid., p. 13

(4) "Les Wallons, c'est du caca": pas raciste, selon B. De Wever 

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