Le plateau du Golan, enjeu stratégique pour Israël

Rédigé le 27 juin 2011 par: Laure Malchair

La double tentative d’infiltration de réfugiés palestiniens sur le plateau du Golan au cours de ces derniers mois a remis sur le devant de la scène la situation de cette région au statut litigieux. Entre problème des réfugiés et conflit territorial pour la gestion de l’eau, le Golan illustre à la fois les appétits géostratégiques et les difficultés politiques d’Israël et de ses voisins, principalement Palestiniens et Syriens.

Situé à l’extrême sud-ouest de la Syrie, ce plateau couvre une superficie de 1860 kilomètres carré. Y vivent 18 000 Druzes, de nationalité syrienne pour la majorité, ainsi que 20 000 colons israéliens. Sa position géographique comme ses ressources naturelles en font une zone de haute importance stratégique. Ce plateau d’origine volcanique, situé à 1 000 m d’altitude, est en effet au carrefour de quatre pays (Syrie, Israël, Jordanie et Liban) et, outre la richesse de son potentiel agricole, il contribue de façon significative à l’approvisionnement en eau de la région.

Or l’accès à l’eau douce est depuis toujours une préoccupation centrale des peuples vivant aux abords des zones désertiques, préoccupation qui les oblige à développer des trésors d’ingéniosité, voire à utiliser des méthodes plus agressives, pour assurer leur survie. La Terre promise est l’une de ces terres arides qui doit principalement compter sur les eaux de pluie, largement insuffisantes. « Les deux tiers des pays arabes disposent de moins de 1 000 mètres cubes d’eau par habitant et par an, ce qui est considéré comme le seuil de pénurie », présentait déjà en 1999 un rapport de la Ligue arabe.[1] La question des ressources précieuses – comme l’est de toute évidence l’eau dans ces zones désertiques ou en bordure du désert – est indissociable de celle des conflits pour le contrôle de son exploitation et des conséquences sur les populations.

Par ailleurs, de nombreux camps de réfugiés palestiniens se situent le long de la frontière avec le Golan et leurs habitants, dont le droit au retour continue à être refusé par Israël, semblent vouloir utiliser cette zone délicate pour manifester pacifiquement leur intention de se faire entendre et respecter.

Rappel historique : la Nakba de 1948, la guerre des six jours et l’annexion du Golan

Le Golan, s’il est toujours reconnu par la communauté internationale comme syrien, est toutefois sous administration israélienne et ce, depuis la Guerre des Six Jours de juin 1967, lorsque Israël mena une offensive éclair victorieuse. 

Petit retour en arrière… En 1947, le plan de partage des Nations-Unies, qui prévoit la partition du pays en trois entités (création d’un Etat juif, d’un Etat arabe, et placement de Jérusalem sous contrôle international) est adopté. Il provoque la joie de la communauté juive, se voyant enfin reconnaître le droit de créer son Etat (ce qui sera chose faite en 1948), mais déclenche la fureur des palestiniens qui, soutenus par les pays arabes, s’estiment lésés d’une grande partie de leur territoire. Rapidement, la situation dégénère dans les zones où les deux communautés se côtoient. Attentats sanglants, attaques surprises sur les routes, représailles et contre-représailles, la violence se généralise et des milliers de palestiniens s’enfuient pour échapper aux combats. A la fin de l’année 1948, on compte entre 700.000 et 730.000 réfugiés palestiniens, ayant fuit ou ayant été chassés de leur terre. Ce premier grand exode est à la fois intérieur (Bande de Gaza et Cisjordanie) et extérieur (Syrie, Liban et Jordanie). À la fin de la guerre[2], plus de la moitié des Palestiniens sont des réfugiés : il en reste moins de 150 000 en Israël, 400 000 en Cisjordanie, 60 000 dans la bande de Gaza[3].

Après une période alternant calme relatif et tensions, la situation s’enflamme à nouveau brusquement en 1967 entre Israël et ses voisins arabes. A la suite d’une décision égyptienne de bloquer le détroit de Tiran[4] aux navires israéliens, les troupes de Tsahal (armée de défense d’Israël) déclenchent une « attaque préventive » contre la Ligue arabe (Egypte, Jordanie, Syrie et Iraq). Il ne faut qu’une journée à Tsahal pour détruire la moitié de l’aviation arabe, et six pour défaire ses ennemis. Cette guerre d’une extrême rapidité permit à l’Etat hébreux de tripler sa superficie en l’espace d’une semaine : l'Égypte perdit la bande de Gaza et le Sinaï, la Syrie fut amputée du plateau de Golan et la Jordanie de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est.

Sur le plan démographique, les conséquences furent également importantes puisqu’une importante population palestinienne passa alors à nouveau sous domination israélienne.

La conquête de l’entièreté de Jérusalem était quant à elle hautement symbolique : la Ville sainte des trois religions du Livre devenait la capitale « complète et unifiée » d’Israël, suite à une décision unilatérale, qui ne sera jamais validée au niveau international.

Les Nations-Unies réagirent à cette expansion fulgurante par la résolution 242, réclamant un « retrait des forces israéliennes des territoires occupés » [5], mais celle-ci n’apporta aucune réelle accalmie sur le terrain, une des difficultés tenant au fait que les Arabes considéraient le retrait d’Israël comme un préalable à sa reconnaissance et donc à la conclusion d’un traité de paix et qu’Israël, de son côté, estimait que la reconnaissance et la conclusion d’un traité de paix constituaient le préalable à la rétrocession des territoires. Par ailleurs, la question des réfugiés n’étant que très superficiellement envisagée dans cette résolution (« nécessité de réaliser un juste règlement du problème des réfugiés »), les Palestiniens l’ont pendant longtemps refusée.

De toutes les zones occupées, seul le Sinaï fut finalement rendu à l’Egypte, lorsque Sadate, président égyptien, décida de se dissocier du combat commun de la Ligue arabe et de négocier un traité de paix avec Israël à Camp David[6], marquant par là-même une cassure dans le front du monde arabe. Le Golan syrien fut quant à lui officiellement annexé par l’Etat hébreux deux ans plus tard, en 1981[7]. Malgré les pressions internationales, constantes depuis lors, aucun argument ne put convaincre Israël de lâcher cette zone importante à double titre. Premièrement, de par sa situation en altitude, le Golan revêt une importance géostratégique puisqu’il permet à son occupant de surplomber la capitale syrienne Damas, une partie du Liban ainsi que les colonies israéliennes situées en contrebas. Toute tentative d’incursion – par exemple palestinienne - peut donc être repérée. D’autre part, le Golan est, comme nous le verrons ci-après, une « mine d’or bleu ».

La guerre de l’eau

De nombreux experts[8] annoncent depuis des années que, partout, la question de l’accès à l’eau potable va sans nul doute devenir un enjeu central pour la survie des peuples et risque de provoquer des flambées de violence dans un futur proche, comme elle l’a déjà fait par le passé[9]. La demande en eau douce est en effet en constante augmentation, en Israël comme ailleurs. Mais si la consommation d’Israël a augmenté de 50% depuis 1960, il n’en est va pas de même pour ses précipitations. Dans ce contexte, chaque fleuve ou nappe phréatique attise les convoitises de l’Etat hébreux et il est donc incontestable que, si l’eau a été un élément essentiel de la politique des premiers colons, elle marque encore aujourd’hui les relations d’Israël avec ses voisins. La guerre des Six Jours de 1967 fut en grande partie une guerre pour l’eau[10].

Le plateau du Golan fait en effet figure de véritable château d’eau naturel dans la région – 30% de la consommation totale d’Israël en est issue -, et la Cisjordanie dispose quant à elle de riche nappes phréatiques. En annexant ces deux régions, Israël assurait ses besoins croissants d’approvisionnement qui étaient menacés par les projets de ses voisins arabes sur le fleuve Yarmouk[11].

Les ressources en eau de l’Etat hébreu proviennent donc aujourd’hui non seulement du Jourdain, et du Lac de Tibériade (alimenté par les rivières du Golan), mais aussi d’une vaste nappe aquifère montagneuse située presque entièrement en Cisjordanie. Il semblerait que, après la guerre des Six Jours le potentiel des ressources en eau soit passé de 1600 millions de m3 à 2500 millions[12].

C’est l’Etat hébreux qui contrôle aujourd’hui l’accès à toutes les réserves d’eau des régions occupées. Cela signifie qu’aucun nouveau puits ne peut être construit sans son aval et qu’au-delà du quota imposé à chaque individu, chaque litre doit être acheté, au prix fixé par Mekorot, la compagnie israélienne des eaux : dans le cas de la Cisjordanie par exemple, il varie de 0,50 $ le m³ pour les Israéliens à 1,20 $ le m³ pour les Palestiniens[13]. Le déséquilibre est flagrant, en termes de consommation également. Comme le rappelle un rapport de l'organisation de défense des droits de l'homme B'tselem[14], un Israélien consomme en moyenne 330 litres d'eau par jour contre seulement 60 pour un Palestinien en Cisjordanie (et beaucoup moins encore à Gaza), alors que l'Organisation mondiale de la santé prône l'usage de 100 litres pour satisfaire à tous les besoins. Aujourd’hui, selon la Banque Mondiale, 90% de l’eau captée dans les nappes de Cisjordanie passe de l’autre côté du mur de séparation pour irriguer les cultures israéliennes, les palestiniens n’ayant droit qu’aux 10% restants.[15]

Cette question provoque également, depuis 1967, une tension profonde entre la Syrie et Israël, puisque la Syrie, elle aussi toujours à la recherche d’une stabilité en termes d’accès à l’eau, se voit privée d’une de ses sources hydriques essentielles. Les Israéliens justifient leur accès à cette ressource en avançant le droit d’usage, mais pour les Syriens ce« droit d’usage » fut acquis par Israël, par la force, en 1967.

Conclusion

Alors qu’Israël et Syrie sont officiellement en guerre depuis 1948 - la situation ayant été aggravée par l’occupation puis l’annexion du Golan en 1981 - les négociations de paix achoppent systématiquement sur la question du Golan. La Syrie en réclame en effet la restitution complète (frontières d’avant 1967) et Israël exige quant à lui l’accès aux réserves d’eau principales. La dernière reprise des négociations, en 2008, a pris fin en janvier 2009 (opération Plomb durci), sans avoir abouti. On avait pourtant peu entendu parler de ce conflit jusqu’à très récemment. Les incursions palestiniennes rappellent à tous que les tentatives de médiation dans le cadre du conflit entre Syrie et Israël ne peuvent faire l’impasse sur le dramatique problème des réfugiés palestiniens. Nous nous devons d’insister sur le fait que l’usage de la force de la part d’Israël pour réprimer des marches non-violentes est inadmissible.

Si la vie des populations locales du Golan, principalement druzes et de nationalité syrienne, est rendue extrêmement difficile par les pressions constantes d’Israël et les complications administratives, de l’autre côté de la frontière, en Syrie, ce sont les réfugiés palestiniens qui ont la vie dure dans les camps, leur droit au retour leur étant refusé.

La question de l’eau, sur le plateau du Golan comme en Cisjordanie, et celle des réfugiés constituent deux redoutables bombes à retardement et doivent être, à nouveau, discutées dans le cadre de négociations internationales. En septembre prochain, l’Autorité palestinienne s’apprête à demander la reconnaissance de l’Etat palestinien à l’ONU. Nous insistons pour que notre gouvernement, ainsi que l’UE, adoptent une position forte en reconnaissant dès à présent l’Etat palestinien.


 

Image : An abandoned Israeli tank Centurion from the Yom Kippur war on display in the Golan Heights. Taken by Shmuel Spiegelman


[1] « Major aspects of scarce water resources management with reference to the Arab countries », rapport de la Ligue publié à l’occasion de la Conférence internationale sur la gestion et les politiques de l’eau dans les zones arides (Amman, 1er-3 décembre 1999).

[2] On peut même parler « des guerres », puisque la guerre civile de 1947-1948 sera directement suivie par la guerre israélo-arabe (1948-1949)

[3] MORRIS, B., Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste (titre original Righteous Victims. A History of the Zionist-Arab Conflict, 1881-1999.), Éditions Complexe, 2003

[4] Ce détroit est composé d'étroites bandes de mer, formées à l’ouest par le Sinaï égyptien et l’Arabie saoudite à l’est. Il doit son nom à l’île de Tiran, située à son entrée Sud. Il s’agit d’un lieu stratégique pour le commerce de la région.

[6] Le retrait des dernières troupes israéliennes du Sinaï eut lieu en avril 1982, et Israël obtint en échange un accès au canal de Suez. Pour plus de détails, voir AIT-CHAALAL, A., KHADER, B., ROOSENS, C., Proche-Orient : entre espoirs de paix et réalités de guerre, GRIP, 2010, p.143.

[7] Annexion qui vaudra à Israël une condamnation de l’ONU. 

[8] Citons, par exemple, Ismail Serageldin, vice-président de la Banque mondiale : « l'eau sera le mobile des guerres du XXIe siècle ».

[9]Des conflits dont l’enjeu est l’approvisionnement en eau ont créés des tensions locales, nationales et même internationales : Inde et Pakistan (de 1947 à 1960), Egypte et le Soudan (1958), Israël, Jordanie et Syrie (dans les années 1960 et 1970), Afrique du Sud (1990), Irak et le Koweït (1991). Voir sur www.un-echo-israel.net/Dossier-l-eau-probleme-majeur-du

[10] Voir à ce sujet l’article « Une source de conflits au Proche-Orient », dans L’Atlas mondial de l’eau. Une pénurie annoncée, de Salif Diop et Philippe Rekacewicz, Editions Autrement, 2003.

[11] Cette rivière, l’un des deux affluents majeurs du Jourdain, sépare Israël et la Jordanie dans sa partie la plus basse, et la Syrie de la Jordanie dans sa partie haute. Elle forme la limite sud du plateau du Golan.

[12] DREYFUS, F-G., « Eau et géostratégique au Moyen-Orient », in Géostratégiques, juillet 2006.

[13] Institut européen de recherche sur la coopération euro-arabe : www.medea.be/fr/pays/territoires-palestiniens-occupes-tpo/eau-palestine/ 

[14] B’tselem est “the Israeli Information Center for Human Rights in the occupied Territories”. Voir l’article complet sur www.btselem.org/english/Water/Consumption_Gap.asp

[15] Rapport (n° 47657 – GZ) de la Banque Mondiale “West Bank and Gaza : Assessment of Restrictions on Palestinian Water Sector Development », avril 2009.  

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