Le privilège blanc

Rédigé le 16 novembre 2017 par: Nicolas Rousseau

C’est quoi, être « Blanc.he », ici et aujourd’hui ? Voilà une question loin d’être anodine mais qui reste largement impensée. Pourtant, à l’heure où les références aux « Blanc.he.s » se multiplient, il est nécessaire de se la poser.

Les « races » n’existent pas ! Que ce soit sur le plan moral ou biologique, ce concept est aujourd’hui disqualifié. Toutefois, face aux discriminations que subissent les minorités en Belgique, il est nécessaire d’admettre que les « races », en tant que constructions sociales, existent encore dans nos imaginaires. Et qu’en pratique, elles continuent d’impacter la position sociale des individus.

Cela dit, les « races » semblent souvent ne concerner que les Autres. On va par exemple se demander ce que cela implique d’être perçu.e comme « Noir.e » dans notre société. Mais qu’en est-il des « Blanc.he.s » ? Est-ce d’ailleurs seulement une couleur ?[1]

Des « Blanc.he.s » en danger !

Ces dernières années, les références à l’existence, à l’appartenance ou à l’identification au groupe des « Blanc.he.s » se multiplient. En France, Nadine Morano parle de la France comme d’un « pays de race blanche »[2], tandis que pour Robert Ménart, « être Français, c’est être blanc et catholique »[3].

En Belgique, comme ailleurs, pensons aux discours sur la montée du « racisme anti-Blancs »[4]. Initialement portés par les milieux d’extrême droite, on les retrouve aujourd’hui dans de nombreuses sphères de la société, en ce compris dans certains milieux antiracistes. Plus insidieusement, l’idée d’une appartenance au groupe des « Blanc.he.s » se cache souvent derrière des slogans tels que « Et nos SDF ? », en lien avec l’accueil et l’accompagnement des migrants. Derrière ce « nos », difficile de ne pas voir une référence au groupe des « Blanc.he.s ». Le même raisonnement prévaut lorsqu’il est question de « se sentir seul et en insécurité dans le métro dans certaines villes », ou encore, dans le milieu des footeux, lorsqu’on regrette « qu’il n’y ait qu’un seul Belge dans l’équipe », alors qu’il y en a en réalité bien davantage… mais qui ne sont pas « Blancs ».  

Ainsi, les références au groupe des « Blanc.he.s », à une identité blanche, se multiplient et gagnent en visibilité. Présentée dans de nombreux discours comme homogène et liée à une culture et un territoire national, cette catégorie sociale semble être utilisée comme un « fantasme protecteur »[5] face au risque de se voir exclu et minorisé par les « non-Blanc.he.s ». Des discours qui trouvent un écho particulier auprès des personnes « Blanches » précarisées, à qui l’on fait comprendre que leur blancheur est le dernier privilège qu’elles ont. Dans ce contexte de crispation identitaire, parler des « Blanc.he.s » est loin d’être insignifiant.

Davantage qu’une simple couleur de peau

Instinctivement, être « Blanc.he » fait référence à une couleur de peau. Je suis « Blanc.he » car j’ai un teint de peau clair. De fait, la couleur de peau est un des principaux facteurs permettant de catégoriser les gens, de diviser le monde entre eux et nous.

Toutefois, parler des « Blanc.he.s » est loin de se résumer à cela. Dans le cadre des Whiteness studies[6], nombre d’auteur.e.s ont démontré qu’être perçu.e comme « Blanc.he » – on parlera aussi de blanchité – n’est en rien quelque chose de figé, d’immuable, de naturel. Mentionnons notamment l’anthropologue Katherine Brodkin Sacks qui « montre, à partir de l’exemple de sa propre famille, que les Juifs ont été historiquement racialisés de manières très diverses, et que ce n’est qu’au sortir de la Seconde guerre mondiale qu’ils ont progressivement été acceptés comme « Blancs » (…) »[7]. De même, a été mise en évidence la manière dont les Irlandais catholiques immigrés aux Etats-Unis au 19è siècle étaient dans un premier temps méprisés et maintenus au bas de l’échelle sociale, avant de progressivement « devenir Blancs », notamment en soutenant la politique esclavagiste[8]. Il s’agissait pour eux de « se différencier symboliquement des esclaves noirs pour mieux affirmer leur propre blanchité, laquelle s’affirme non comme une catégorie naturelle mais bien comme le produit d’une construction »[9].

Dans la même logique, Magyd Cherfi, Français d’origine algérienne et membre du groupe de musique Zebda, explique comment il s’est senti devenir « Blanc » au fur et à mesure de son élévation dans la hiérarchie sociale, s’éloignant en même temps de la culture et de la langue de ses parents[10].

Bien plus qu’une couleur de peau, être « Blanc.he » fait donc écho à des questions d’histoire, de positions et d’inégalités sociales, de redistribution des richesses, de rapports de force entre différents groupes sociaux et, plus précisément, à la manière dont les individus appartenant au groupe social dominant vivent cette domination et les privilèges qui en découlent.

Une histoire de privilèges

Alors, concrètement, c’est quoi être « Blanc.he », ici et maintenant ?  Voilà une question que je ne m’étais jamais posée. De fait, « être blanc, c’est avant tout ne pas avoir à se poser la question de savoir ce que c’est qu’être blanc »[11]. Un premier privilège qui en appelle bien d’autres. Car indéniablement, dans notre société, être « Blanc.he », c’est jouir de privilèges et ce, qu’on en soit conscient ou pas, qu’on les ait demandés ou pas[12].

Ainsi, les « Blanc.he.s » ne subissent pas les discriminations raciales. Sur le marché de l’emploi et du logement, par exemple, le fait d’être perçu.e comme « Blanc.he » n’entraine pas une disqualification a priori. Plus encore, lorsque les portes se referment pour les uns, c’est autant d’opportunités qui s’ouvrent pour les autres. Être « Blanc.he », bien souvent, c’est aussi grandir avec le sentiment que lorsqu’on réussit, c’est qu’on l’a mérité, qu’on a travaillé dur. Or, une chose est sûre : une personne « non-blanche » aura certainement dû en faire davantage pour arriver au même stade – mais aussi, en amont, ne serait-ce que pour en avoir eu l’ambition et s’être dit que c’était possible –, à fortiori si cette personne est une femme, non-hétérosexuelle et issue d’un milieu social précarisé.

Insidieusement, la blanchité implique aussi de ne pas subir le poids psychologique du racisme et de jouir quotidiennement de nombreux privilèges dont on n’a souvent pas conscience, que l’on considère comme allant de soi[13], tels ceux qui se trouvent dans le sac à dos invisible décrit par Peggy McIntosh[14].

Plus généralement, la blanchité, c’est aussi réduire les Autres à leur particularisme tout en étant souvent convaincu.e de se trouver soi-même tout à fait en dehors du particulier. Dans notre société, la blanchité représente l’universel, le neutre, l’indéfini. Là où d’autres sont avant tout « Noir.e.s », « Arabes », « Musulman.e.s », « Juif.ve.s », les Blanc.he.s sont, tout simplement. Déjà en 1972, Colette Guillaumin écrivait : « On dit des Noirs qu’ils sont noirs par rapport aux Blancs, mais les Blancs sont, tout court, il n’est pas sûr d’ailleurs que les Blancs soient d’une quelconque couleur »[15]. Le « Blanc » est donc la norme à partir de laquelle il convient de définir l’altérité.

« Nous sommes tous égaux ! » (mais en fait pas vraiment)

Cette appropriation de l’universel va avoir des impacts à la fois forts et invisibles. Y compris dans les sphères associatives. Par exemple, en tant que personne blanche, je ne serai jamais accusée de communautarisme, et ce même si j’évolue dans un milieu exclusivement composé de « Blanc.he.s », que ce soit sur mon lieu de travail, dans le Conseil d’administration d’une association ou dans un comité de parents d’élèves. Pourquoi diable serais-je communautariste, d’ailleurs ? À l’inverse, il suffit qu’une association issue et portée par des minorités cherche à se structurer ou organise des ateliers non mixtes pour que ce terme soit brandi en guise de disqualification immédiate. À croire que finalement, les problèmes se posent surtout lorsque les minorités souhaitent s’organiser et se comporter comme si elles étaient nos égales...

De même, une personne « blanche » pourra a priori travailler dans à peu près tous les domaines. Sur les questions de négrophobie ? D’antitziganisme ? Bien entendu. Pourquoi ne le pourrait-elle pas ? On imagine par contre difficilement un.e Afro-descendant.e travailler sur l’islamophobie par exemple, ou pire, sur la blanchité...[16] Les « non-Blanc.he.s » sont généralement supposé.e.s travailler sur les questions directement liées à leur particularisme. Mais dans le même temps, leur légitimité risque fréquemment d’être remise en cause en raison d’un « manque d’objectivité ». Le poids de l’histoire, leur vécu et leur « stigmate » les empêcheraient de rester neutres, de prendre de la hauteur. S’ensuit bien souvent un statut de témoin, et non d’expert, avec des conséquences à la fois matérielles et symboliques. Sans que, parallèlement, le poids du passé colonial et l’histoire de la domination blanche ne suscitent la même crainte, le même soupçon, en ce qui concerne les « Blanc.he.s ». Comment ne serais-je pas, moi aussi, influencé, voire façonné, par plusieurs siècles de hiérarchisation des races et de domination ?

Cette appropriation de l’universel[17] contribue certainement à invisibiliser les avantages sociaux qui découlent du seul fait d’être perçu.e comme « Blanc.he ». C’est là le grand paradoxe qui entoure la blanchité : elle est centrale dans nos interactions, omniprésente dans les esprits comme dans les structures, mais semble en même temps aller de soi, être naturelle et évidente au point d’être invisible. Ce qui, in fine, contribue à perpétuer les inégalités.

Changeons de perspective !

« Parler « des Blanc.he.s » est délicat », me dit-on. Ne risque-t-on pas de créer ou renforcer une division racialisée du monde entre « Blanc.he.s » et « non-Blanc.he.s » ? L’objectif n’est pas là. Il ne s’agit en aucun cas d’essentialiser ces groupes mais plutôt de les utiliser comme des abstractions, des catégories sociales afin de comprendre qu’être « Blanc.he » n’est pas neutre et influence la manière de concevoir l’Autre, la manière dont l’Autre me conçoit, mais également la manière dont je me conçois moi-même et dont j’envisage ma place dans la société.

Plus généralement, il s’agit de changer de perspective et d’aborder la question du racisme via une autre porte d’entrée : la dimension structurelle du racisme. Car ce dernier reste trop souvent réduit aux seuls comportements individuels moralement condamnables fondés sur le rejet et la haine de l’Autre. Réfléchir à la question des privilèges « blancs » montre qu’ils sont le produit d’une histoire et d’un racisme invisible, structurel, qui ne repose pas toujours sur une intention malveillante. Ces privilèges résultent d’un imaginaire historiquement marqué par le racisme et profondément ancré tant dans les esprits individuels que dans de nombreuses pratiques institutionnelles a priori neutres mais qui ne le sont pas. Il est bien sûr « difficile » d’accepter – en particulier dans le secteur antiraciste – que les « rapports sociaux de race »[18], producteurs d’inégalités, induisent des avantages sociaux continus au groupe majoritaire.

Cette prise de conscience n’est qu’une première étape et pas une fin en soi. Elle est pourtant nécessaire pour envisager à la fois la mécanique raciste et la manière d’envisager le combat antiraciste : lorsqu’une telle asymétrie est à la fois omniprésente et impensée, est-il vraiment possible de considérer les racisé.e.s comme de réel.le.s partenaires antiracistes, avec toute la reconnaissance et l’estime qu’est supposé recouvrir ce terme de partenaire ? 

 


[1] Référence à l’ouvrage de Laurent S. et Leclère T. (Dir.) (2013), « De quelle couleur sont les Blancs ? », La Découverte, Paris.

[4] Pour en savoir plus sur la question du racisme anti-Blancs, voir notamment http://www.bepax.org/publications/analyses/le-racisme-anti-blanc-n-existe-pas,0000772.html

[5] Laurent S. et Leclère T. (2013), p. 20

[6] Ce champ de recherche universitaire, qui s’est développé vers la fin des années 1980 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, entend réfléchir sur ce qui touche à la blanchité, au fait d’être (perçu comme) « Blanc », à la construction de l’identité blanche et ses implications. 

[7] Bosa B., « Plus blanc que blanc. Une étude critique des travaux sur la whiteness », 2010.

[8] À ce sujet, voir notamment Ignatiev N. (2008), « How the Irish became White ? », Routledge.

[9] Dornel L. (2013), « Xénophobie et blanchité en France dans les années 1880-1910 », in Laurent S. et Leclère T. (2013).

[10] Laurent S. et Leclère T. (2013)

[11] Tevanian P. (2013), “Réflexions sur le privilège blanc”, in Laurent S. et Leclère T. (2013)., p. 25.

[12] Bien entendu, si la couleur de peau blanche en tant que telle constitue une source d’avantages multiples, d’autres critères d’oppression interviennent et interagissent : le genre, la classe sociale, l’orientation sexuelle ou la mobilité, par exemple. Qu’il s’agisse des discriminations ou des privilèges, il importe de les appréhender sous le prisme de l’intersectionnalité. 

[13] Au même titre, que les hommes sont socialisés de manière à ne pas reconnaitre les privilèges liés à leur appartenance au sexe masculin dans une société historiquement et structurellement marquée par le patriarcat.  

[14] McIntosh P. (1988), « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack ».

[15] Guillaumin C. (1972), « L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel », Gallimard, Paris.

[16] Il s’avère par ailleurs, au moment de conclure ce texte, que les références utilisées dans cet article sont quasiment toutes blanches. Et ce alors que nombre de personnes non-blanches ont conscience et parlent de la blanchité et de ses implications depuis bien longtemps. C’est sans doute cela aussi, la blanchité...

[17] À l’inverse, relevons aussi que là où les « non-blanc.he.s » semblent constamment représenter leur groupe d’appartenance (ou celui auquel on les assigne), les personnes blanches ont le droit d’être perçues comme des individus, avec leur autonomie, leurs spécificités et leur libre-arbitre.

[18] Termes utilisés par Maxime Cervulle, Cervulle M. (2013), « Dans le Blanc des yeux », Amsterdam.  

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