Les battements de leur coeur suivent les vibrations de la forêt, les Pygmées

Rédigé le 10 juin 2011 par: Laure Malchair

Considérés, au mieux, comme un peuple sauvage de la forêt et, au pire, comme une race située quelque part entre l’homme et le chimpanzé, les pygmées sont l’un de ces groupes incompris et constamment dévalorisés à travers le monde et l’histoire. Au-delà de la petite taille qui les caractérise, l’aspect le plus communément partagé par les pygmées est la discrimination et la violence qu’ils subissent de la part de leurs voisins, souvent bantous.

De plus, aujourd’hui, leurs lieux de vie - les forêts – sont exploités massivement et brutalement, et cette nouvelle donne les oblige bien souvent à s’installer proches des villes et villages où ils vivent d’expédients. Exclus des services publics (soins de santé, éducation, etc.) et parfois même réduits à l’esclavage, les pygmées sont aujourd’hui à un tournant de leur ancestrale histoire, menacés de disparition ou d’acculturation. Leur connaissance des cycles de la forêt et leur connexion intime à la nature est-elle en danger ? Pour quelle protection faut-il se battre ?

Qui sont-ils ?

Quelques points de repères, en très bref. Les pygmées - du grec « pygmaios », utilisé pour désigner une personne de moins d’1, 50 m - sont un peuple présent dans neuf pays d’Afrique, à savoir le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Congo (Brazzaville), la RDC, la RCA, le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda. Ils font partie de groupes distincts (Aka, Baka, Binga, Twa, Bagyeli, Betzan, Mumbuti, Mbuti, Bakunda, etc.), dont chacun possède sa propre langue. Toutefois, l’existence de certains mots communs (tel que « l’esprit de la forêt » : Jengi ) permettent de penser qu’ils ont jadis partagé une même langue.    

Ils partagent un respect inaltérable pour la nature, ayant avec la forêt une relation profonde et vitale. Ils connaissent ses rythmes, quand poussent les plantes, où se déplacent les animaux, à quel moment chercher chenilles et autres escargots. Ils ont vécu pendant des siècles en harmonie avec leur milieu naturel, ne prélevant de la forêt que le strict nécessaire, malgré la disponibilité de la ressource, qu’elle soit animale ou végétale : « dans l’imaginaire pygmoïde, le lien entre la personne et la nature est très étroit car celle-ci est le pourvoyeur par excellence des biens visant à satisfaire les besoins quotidiens »[1]. Pas de recherche d’accumulation de biens ou de richesses chez les pygmées, mais une connaissance précise et poussée de la faune et la flore qui, tout en comblant leurs besoins vitaux, leur a également permis de développer une riche pharmacopée et une expression musicale propre.

Leur vie sociale est par ailleurs très organisée. Les rôles sont répartis de façon souple en fonction de la force physique : les hommes s’occupent traditionnellement de la chasse et de la collecte du miel tandis que les femmes sont responsables de la cueillette, de la pêche, de l’éducation des enfants et de la gestion de la maison. Un système de troc est, de plus, souvent instauré avec leurs voisins, qui leur permet de se fournir en denrées non disponibles dans la forêt (savon, allumettes, etc.)

Aujourd’hui pourtant, cette situation est en train de changer rapidement. De nomades habitant au cœur des grandes forêts africaines, ils sont de plus en plus contraints de se sédentariser et d’abandonner leurs modes de vie ancestraux et ce, à cause de la destruction progressive des forêts. Leur position au plus bas de l’échelle sociale dans tous les pays où ils vivent ne facilite guère la transition dans ce nouveau cadre.

De discrimination en exclusion

Etonnante constante que ce phénomène d’exclusion et de racisme qui marque les relations entre les pygmées et leurs voisins, toujours aux dépens des premiers bien entendu. Incompréhension de leur mode de vie ? Besoin de disposer d’un bouc émissaire particulièrement vulnérable ? Permanence de certains stéréotypes ou préjugés négatifs à leur égard ? Quelles qu’en soient les raisons, probablement mixtes, il est patent que la marginalisation extrême que subissent partout les pygmées handicape sérieusement leurs relations avec les populations locales mais également avec l’administration, les établissements scolaires et autres lieux de vie publique et politique. Hors de leur cadre dont ils connaissent les codes, ils deviennent des proies faciles et sont mal armés pour se défendre en cas de violations de leurs droits.

Si les femmes pygmées en font particulièrement les frais, à cause des fréquentes violences sexuelles qu’elles subissent, tous sont régulièrement l’objet de tracasseries et d’abus divers.

Loin de mettre en place des mesures de protection, l’Etat fait preuve, dans la presque totalité des cas, d’une négligence totale à leur égard. Ainsi, ce témoignage du Congo quant à la question des cartes d’identité dont, dans la grande majorité, les pygmées ne disposent pas : « le gouvernement ne juge pas utile d'envisager des mesures pouvant faciliter l'obtention de pièces d'état civil à cette couche minoritaire et vulnérable de congolais ou à élaborer un programme de sensibilisation pour inciter les pygmées à se faire enregistrer ou se faire délivrer des cartes nationales d'identité"[2].

Les exemples de violations de leurs droits, voire de violences directes à leur égard sont innombrables. De la Centrafrique au Rwanda en passant par le Cameroun ou la RDC, on ne compte plus les biens confisqués et les cas de travail forcé[3], les viols et massacres[4], la destruction de forêts primaires par les grandes entreprises et multinationales, etc.

C’est sans doute ce dernier aspect qui est le plus préoccupant pour la survie même des peuples pygmées. En effet, si les écosystèmes forestiers sont essentiels à l’équilibre écologique de la planète, ils le sont bien sûr avant tout particulièrement pour la population qui y vit directement. Les forêts se dégradent principalement à cause, d’une part, de la consommation trop importante de bois, mais également en raison du besoin croissant de terres agricoles. Avec la disparition progressive des grandes forêts primaires s’éteignent également un grand nombre d’animaux sauvages et de produits divers (noix, fruits, etc.) qui constituaient la nourriture de base des populations pygmées. Cette exploitation sauvage des ressources naturelles met encore en danger certaines espèces de plantes médicinales, dont les pygmées sont de grands et reconnus spécialistes[5].  

En termes de violation des droits des populations, un projet a fait couler beaucoup d’encre et illustre le déséquilibre des rapports de forces lorsque l’exploitation des ressources naturelles est en jeu. Il s’agit de la construction de l’oléoduc reliant les nappes pétrolifères du Tchad au Cameroun, réalisée entre 2000 et 2003. Le consortium à l’origine du projet, composé de Shell, Elf, Agip, Exxon Mobil et Chevron, et soutenu par la Banque Mondiale, avait prévu de « faire décoller » économiquement la région par la création de cet oléoduc long de 1070 kilomètres. Par ailleurs, au moins 80 % des revenus devaient être investis dans l’éducation, la santé, les infrastructures routières et électriques, et l’eau potable ; 5 % devaient être réservés aux populations habitant dans les zones pétrolifères et sur le parcours de l’oléoduc. Aujourd’hui, les populations vivant sur le tracé de l’oléoduc constatent que rien de tout cela  ne s’est produit. Bien au contraire. L’accès à leur terre leur est parfois interdit, les eaux sont gravement polluées, voire devenant inaccessibles, et la liste des dommages pourrait être longue.

Les pygmées ne sont pas les seuls à avoir été touchés par ce projet pharaonique, mais comme ils représentent, au Cameroun comme ailleurs, la population la plus pauvre et marginalisée, qui de plus vit essentiellement des ressources de la forêt, l’impact sur eux a été plus fort encore que sur les autres populations : « Nous vivons de la chasse et de la cueillette et avec cet oléoduc, on a dû abandonner certains de nos terrains. Nos parents avaient une science médicinale avec des arbres utiles. Nous avions aussi des lieux sacrés comme le Rocher où il y avait de nombreux porcs-épics et antilopes. Toutes ces richesses ont été détruites, des nappes d'eau ont été polluées… » (Témoignage de Jeanne Noah, pygmée Bagyeli)[6]. Par ailleurs, les résultats d'une évaluation publiée en 2009 et réalisée par la Banque mondiale et des observateurs indépendants sont clairs : « L'objectif de développement fondamental du programme visant à lutter contre la pauvreté […] n'a pas été atteint. »

Un patrimoine à préserver pour le futur ?

Les pygmées sont aujourd’hui menacés de disparition ou d’acculturation. Leur méconnaissance tant des modes de vie de leurs voisins que des ficelles utilisées par les « maîtres » de notre monde globalisé (moyens de communication, enjeux économiques liés à la logique capitaliste, etc.) constitue le cœur de leur fragilité. Vivre en totale symbiose avec la forêt ne prépare guère aux combats acharnés pour la maîtrise des ressources naturelles. La protection de ces populations doit devenir un point important de l’agenda africain et plus généralement international et passe par différents instruments.

En premier lieu, le statut de « peuples autochtones » qui leur est maintenant reconnu est une avancée intéressante puisqu’elle leur fournit une base légitime de protection, validée tant sur les plans national que international. La reconnaissance de ce statut a été réitérée au cours du premier Forum international des peuples autochtones des forêts d’Afrique (FIPAC 2007[7]).

Comme le rappelait Ban Ki-Moon lors de la Journée Internationale des peuples autochtones en 2010, « c'est aux peuples autochtones qu'on doit d'avoir préservé une grande partie de l'histoire culturelle de l'humanité. À eux seuls, ces peuples parlent la grande majorité des langues existant dans le monde et ont hérité, avant de les transmettre, d'une profusion de connaissances, de formes artistiques et de traditions religieuses et culturelles »[8]. Dans la même ligne, l’UNESCO a, en 2003, reconnu les traditions orales des Pygmées Aka de Centrafrique comme « chef d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité ». Mais il est également essentiel que les conventions internationales sur l’environnement dont sont parties les pays africains soient respectées.    

Une autre piste importante pour le futur concerne l’éducation. Il semble en effet indéniable aux yeux de bon nombre de défenseurs des droits des pygmées, tel Kapupu Diwa Mutimanwa qui insistait d’ailleurs sur ce point lors du deuxième FIPAC du mois de mars dernier, que « l’émancipation des pygmées, n’en déplaise aux adorateurs d’images d’Epinal, passe par l’éducation et la maîtrise des outils du monde moderne »[9]. On ne peut manquer de s’interroger sur ce point : entre la préservation d’un mode de vie intimement connecté à la nature et cette exigence d’éducation, le grand écart est-il supportable ? Faut-il, en d’autres termes, que les pygmées sortent de la forêt pour intégrer le monde moderne ?

Jean Nke Ndih, chercheur à l’Institut d’Etudes de développement de l’UCL, nous assure qu’il ne voit nulle contradiction entre éducation et vie en forêt. Au contraire, les pygmées ayant poursuivi des études sont souvent les meilleurs défenseurs de leur cause tout en restant profondément liés à leurs racines.[10]

Les Pygmées sont encore dépositaires d’un savoir ancestral et ce, surtout sur le plan médicinal. En ces temps où la question de l’articulation entre les trois piliers du développement durable (ou de préférence soutenable) devient brûlante, l’humanité tout entière pourrait en bénéficier, mais si et seulement si elle fait l’effort de comprendre les pygmées. On parle en effet souvent à tort et à travers de ce qui « serait bon » pour les pygmées. Comme le souligne l’ethnologue Sorel Eta, « (…) avant de défendre les droits des Pygmées ou d'entreprendre des activités en leur faveur, il faut d'abord prendre le temps d'étudier et connaître le Pygmée et son milieu de vie. (…) Il faut plutôt chercher à pénétrer les arcanes de la forêt, s'intéresser à leur vie mystique et chercher à savoir pourquoi ils aiment tant la forêt. J'ai l'habitude de les emmener à Brazzaville et de constater que, à un moment donné, ils réclament implicitement ou non de repartir en forêt. Il est alors très difficile de les retenir.  Si nous voulons comprendre le mode de vie des Pygmées, nous devons éviter le jugement des valeurs. Nous Bantous avons notre façon de voir le monde. »[11]  


[1] Article de M. Dehoumon, doctorant en droits de l’homme, Université de Grenoble, mars 2011. Disponible sur : http://cogitafrik.over-blog.com/  

[2] Roch Euloge Nzobo, responsable du département juridique à l'Observatoire Congolais des Droits de l’Homme. Disponible sur : www.droits-fondamentaux.prd.fr/codes/modules/articles/article.php?idElem=938276696

[3] Un exemple parmi tant d’autres, issu d’une étude sur le cas de violation des droits de l’homme envers les pygmées Aka, publiée en février 2011 par l’ONG COOPI en République Centrafricaine : « Parmi les violations subies plus fréquemment, 35,1% consistaient en pillage et confiscation de biens, et 19.5% en travail forcé » – Etude complète disponible sur www.coopi.org/repository/etude%20des%20cas%20de%20discrimination_rca.pdf

[4] Un autre exemple révélateur : « Aujourd’hui, l’armée a notamment recours au viol, à l’enterrement vivant et au cannibalisme dans le but d’exterminer les pygmées afin de pouvoir mettre la main sur leurs minéraux et leur bois-d’œuvre. », témoignage de A. Muley, représentante des Pygmées Batwa de RDC,  adressé à l’Instance permanente sur les questions autochtones de l’ONU en 2008 - Afrique Relance, ONU.

[5] De nombreuses études existent à ce sujet, mais ce sont surtout les populations locales (bantoues ou non) elles-mêmes qui peuvent témoigner de l’importance des connaissances pygmées en la matière.

[6] COTINAT, M. , « Oléoduc Tchad-Cameroun : huit ans après, les pygmées abusés », 28 avril 2011, article publié sur le site www.rue89.com

[7] Ce 1er forum s’est tenu à Impfondo (Likouala). Le FIPAC 2011 a quant à lui permis l’élaboration d’une « Déclaration des peuples autochtones » , accessible sur www.docip.org/Nouvelles.78+M5b625725923.0.html

[8] Message à l’occasion de la Journée Internationale des peuples autochtones 2010. Disponible sur www.un.org/fr/events/indigenousday/sgmessage.shtml 

[9] SALIN, F.,  « Fier d’être pygmée », interview de Kapupu Diwa Mutimanwa, coordinateur du REPALEAC, 23 mars 2011 – Afrik.com 

[10] Entretien avec Jean Nke Ndih, Louvain-la-Neuve, 11 mai 2011.

[11] Sorel Eta, dans une interview au journal « Les dépêches de Brazzaville », en janvier 2008. Disponible sur :  www.brazzaville-adiac.com/index.php?action=depeche&dep_id=20099&cat_id=3&oldaction=home&regpay_id=0

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