Les caractéristiques du discours complotiste

Rédigé le 26 décembre 2016 par: Porzia Stella

Les théories du complot se concentrent sur des événements différents mais elles présentent des caractéristiques récurrentes, des signaux à travers lesquels on peut facilement repérer la nature conspirationniste d’une publication ou d’un discours.

Complots et théories du complot : un nouveau phénomène ?

L’histoire ancienne, moderne ou contemporaine nous indique que l’existence de complots est avérée et démontrée par le travail des historiens. Celle-ci a été démontrée à travers des recherches prolongées, objet d’évaluation collégiale de la part de la communauté académique. Il en découle que la suspicion de l’existence d’un complot peut être en partie justifiée. Toutefois la démonstration du fondement de cette suspicion passe nécessairement par un travail d’investigation de type scientifique, qui est par nature long et complexe, ce qui est à l’opposé de la tendance de la plupart des sites propageant des discours de nature complotiste.

L’invention et la diffusion de théories conspirationnistes n’est pas non plus un phénomène récent. Ce qui est certainement récent dans le phénomène ‘théories du complot’ est l’ampleur que ce phénomène a récemment prise, sa diffusion de plus en plus importante parmi les jeunes et les très jeunes, grâce notamment à la capacité d’internet et des réseaux sociaux à faire office de caisse de résonnance.

Point de départ : la méfiance

Le point de départ de chaque théorie du complot est le doute : se méfier de la ‘version officielle’ est devenu le moteur rhétorique de ceux qui diffusent les théories du complot sur le web. Pourtant douter de quelque chose est un réflexe utile, ne pas croire de manière aveugle à tout ce qu’on lit ou écoute constitue la base même de ce qu’on appelle l’esprit critique. Ce principe est pourtant dénaturé dans le cadre du complotisme. On parle alors d’’hypercritique’, ce qui peut être défini comme une méthode d'argumentation consistant en la critique systématique et excessive des moindres détails d'une affirmation.

Ce doute toujours présent est le symptôme d’une rupture majeure de la confiance de la part des citoyens, et bien sûr des jeunes, à la fois envers le monde politique et envers le discours médiatique dit « officiel ».  Cette rupture est certainement due à de réels abus[1] qu’il serait inutile – voir nocif – de nier dans le cadre d’une approche pédagogique aux théories du complot.

Rapidité d’apparition

Ce qui caractérise en premier lieu les thèses complotistes qui se propagent à travers les nouveaux médias, c’est la rapidité foudroyante avec laquelle ces théories sont produites et diffusées suite à des événements dits « suspects ». Sophie Mazet[2] donne l’exemple de Thierry Meyssan[3] : le jour même de l’attentat à la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, il publiait un article[4] visant à démonter l’hypothèse d’un acte de terrorisme de matrice islamiste. Meyssan affirmait que les commanditaires de l’attentat se trouvaient plutôt du côté du gouvernement américain. Or, la démonstration de complots ayant réellement existé a pris chaque fois plusieurs années de recherche historique. 

L’absence du ‘complot’ chez les complotistes

Il est très intéressant de remarquer qu’au sein de nombreux discours qui invoquent le ‘complot’, ce terme et ses synonymes sont bannis! Emmanuel Taïeb[5] explique que le conspirationniste évite de se dévoiler en tant que tel. Le complotisme est en effet délégitimé à la fois socialement et médiatiquement.  Ce sont « les autres » qui collent une étiquette de complotiste, avec le but de décrédibiliser un discours et des propos. Le conspirationniste se présente plutôt comme un analyste politique, s’associant à une « avant- garde » ou à la « dissidence », dans une posture d’initié « antisystème », ce qui pour Benoît Bréville, « contribue à l’attrait des théories du complot »[6].  

Opposition systématique à la « version officielle »

L’argumentaire conspirationniste fait la part entre la « thèse officielle » - la thèse validée par ceux qui tirent les ficelles du complot - diffusée par les médias mainstream, et la version « alternative », véritable et dénonciatrice, soutenue par leur nébuleuse. De cette manière, le discours conspirationniste arrive à mettre dans une même catégorie des médias tout à fait différents, tels que, par exemple, BFMTV et le Nouvel Obs, évacuant d’emblée la variété du monde de l’information. Il y a d’une part le système et d’autre part la dissidence. Cette division manichéenne amène à un soupçon permanent, une forme de scepticisme constant, systématique.

« À qui profite le crime » ?  Cause, conséquence et corrélation se confondent

Souvent, derrière cette question rhétorique, se cache le début d’un discours conspirationniste. Il s’agit souvent de renverser la logique binaire cause-conséquence pour donner de la plausibilité à des théories : les conséquences d’un événement deviennent autant d’indices pour pointer du doigt les prétendus « commanditaires », ceux qui sont à la base de l’acte. Parfois, la confusion entre causalité et corrélation s’opère également dans ce type de discours. Or, si deux événements se succèdent ou se produisent en même temps, l’un n’est pas forcement la cause de l’autre. Un exemple de cette confusion se trouve  dans une théorie qui a circulé suite aux attentats du 13 novembre 2015. L’État français aurait organisé les attentats de Paris pour pouvoir justifier la mise en place de lois restrictives, ce qui a en effet eu lieu avec le dispositif de l’« état d’urgence » déclaré par les autorités françaises suite à ces attentats. Ici on peut remarquer que la conséquence des faits – l’état d’urgence déclaré suite aux attentats – en devient la cause (les attentats sont organisés pour justifier l’état d’urgence).        

L’impossible hasard et la parfaite cohérence

Dans la rhétorique complotiste, les argumentaires se basent sur une série de détails qui sont présentés comme liés les uns aux autres. Tous les éléments analysés participent à expliquer la thèse de fond d’une conspiration. Le hasard n’est pas considéré comme un facteur pouvant expliquer un fait. D’ailleurs, les expressions « tout est lié »[7] et « rien n’arrive par hasard »[8] se retrouvent souvent dans les discours complotistes. En ce sens, le complotisme est une scénarisation du réel. Il lit l’actualité comme s’il s’agissait d’un roman d’aventure ou d’un film hollywoodien. Or, dans la vie de tous les jours, aucun scénariste n’organise les événements. Ceux-ci se succèdent sans que personne n’ait une réelle maîtrise sur eux. Le complotisme surévalue donc très largement la capacité du « système », quel qu’il soit, à avoir un contrôle sur le réel, imaginant que celui-ci est en mesure d’évaluer toutes les conséquences de chaque fait.

Ignorer les témoignages à l’encontre de la théorie du complot

Toujours dans le but d’apporter de l’eau au moulin de leur argumentation, les adeptes des théories des complots présentent une sélection souvent incomplète des données et témoignages. En ignorant ou dénigrant les sources qui contredisent leurs démonstrations, « le conspirationniste est imperméable à la contre-démonstration et ne retient que ce qui va dans le sens de la théorie du complot »[9]. Un exemple connu est celui des vidéos diffusées suite à l’attentat de Charlie Hebdo, qui s’appuient sur l’incohérence de nombreux détails, qui remettraient en cause la version officielle. Le plus connu est celui des rétroviseurs de la voiture des deux frères Kouachi, qui changeraient de couleur selon les images, ce qui pousserait à conclure qu’il ne s’agissait pas de la même voiture. La voiture utilisée avait pourtant des rétroviseurs chromés, qui prenaient donc une teinte différente en fonction de la lumière[10]. Des journalistes ont pu vérifier cela via une recherche rapide sur le modèle concerné.  

Utilisation particulière de l’avis d’experts (argument d’autorité). S’appuyer sur la science et la raison

Les complotistes recourent de manière constante à l’utilisation de l’avis d’« experts » pour valider leurs théories. Ils font appel à l’« argument d’autorité » : un raisonnement qui s’appuie sur l’avis d’une autorité reconnue en termes de connaissance ou de pouvoir.  Il s’agit dans ce cas d’amener de l’eau au moulin des théories conspirationnistes, pour leur donner plus de crédibilité. Mais cet argument est souvent utilisé de manière erronée : comment en effet croire à la compétence d’architectes d’intérieur qui contestent les thèses sur l’effondrement du World Trade Center[11] ?

 

Les vidéos complotistes

Les vidéos « complotistes » sont produites avec une véritable mise en scène : les effets présents dans ces vidéos sont conçus pour semer le doute parmi les spectateurs. Si les caractéristiques décrites ci-dessus se retrouvent dans la construction du discours de ces vidéos, ce média y additionne des caractéristiques qui lui sont propres.

On verra, dans la construction des phrases énoncées par la voix-off, une utilisation importante des modes  conditionnel et impératif, ainsi que la présence de nombreuses questions rhétoriques (qui resteront donc sans réponse) visant à plonger les spectateurs dans l’incertitude. Certains mots et expressions tels que « comme par hasard » ou « coïncidence » sont  récurrents.

De plus, dans la construction de la vidéo, le choix du son et des effets d’image n’est pas non plus laissé au hasard. La musique est utilisée pour donner un ton dramatique ou inquiétant à la vidéo. La voix qui commente la vidéo est anonyme et sombre. Les couleurs utilisées dans les montages sont sombres, ce qui accroît la sensation de menace.  

 

 


[1] Il suffit de penser aux mensonges construits par l’administration américaine, dans la période de la présidence Bush Junior, pour justifier son intervention en Irak en 2003 ou à la collusion évidente entre lobbies industriels et décideurs politiques.

[2] Sophie Mazet, Manuel d’autodéfense intellectuelle, Paris, Robert Laffront, 2015,  p. 67

[3] Créateur et animateur du « Réseau Voltaire », qui se définit comme « réseau de presse non-alignée, spécialisé dans l’analyse des relations internationales », Meyssan est à la base de la diffusion, dans le monde francophone, des théories conspirationnistes autour des attentats du 11 Septembre 2001

[5] « Les cinq règles de la rhétorique conspirationniste », Par Emmanuel Taïeb, Conspiracy Watch

[6] « Dix principes de la mécanique conspirationniste » par Benoît Bréville, Le Monde Diplomatique (juin 2015)

 

[7] V. Campion-Vincent, La Société parano : Théories du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot & Rivages, 2007

[8] Sophie Mazet, op.cit., p. 69

[9] E. Taïeb, op. cit.

[10] Voir article de Libération « Attaques jihadistes : cinq intox conspirationnistes démontées » dans la fiche 14.

[11] « 11 septembre : les théories du complot sans fondement scientifique », par Jérôme Quirant (28 aout 2011), Rue 89, voir lien Fiche 14 

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