Les Chrétiens du Proche Orient : inquiétudes et espérances

Rédigé le 23 mai 2011 par: Olivier Duhayon

En quelques années, les conditions de vie et sécurité des Chrétiens orientaux se sont considérablement dégradée. Conscient du problème, le pape Benoît XVI a invité les patriarches et les évêques du Moyen-Orient à participer au Synode pour les catholiques du Moyen-Orient qui s’est déroulé à Rome, en octobre 2010.

A l'aube du 7éme siècle, alors que l’Islam commence à faire ses premiers adeptes à Médine et à la Mecque, l’immense majorité du pourtour méditerranéen est chrétienne. Les conquêtes arabes vont mettre un terme à cette unité et consacrer la division de la Méditerranée. De trait d’union, elle devient la frontière qu’elle est encore aujourd’hui.

Le monde musulman qui émerge alors au sud et à l’est de la Méditerranée n’est pas pour autant uniforme du point de vue religieux. Une part de la population, relativement importante en fonction des régions, va garder sa foi chrétienne et la perpétuer jusqu’à aujourd’hui. Cette situation est favorisée par le Coran qui prône la tolérance religieuse pour les « Gens du Livre ». Les autorités vont donc mettre en place le régime juridique de la dhimma pour les Juifs et les Chrétiens. En échange d’un impôt, la jizya, les « Gens du Livre » ont le droit de pratiquer leur religion, de bénéficier d’une certaine autonomie de gestion et d’exiger de leur souverain musulman une protection en cas d’agression. Par ailleurs, ils sont exemptés de service militaire et de payer la zakat, l’aumône que tous les musulmans  sont invités à offrir aux plus pauvres de leur communauté.

La dhimma a offert pendant des siècles aux Chrétiens et aux Juifs un cadre de protection qui a valu au monde arabe sa réputation de tolérance. Aujourd’hui, la situation des Chrétiens et, a fortiori des Juifs, d’Orient est devenue plus précaire. L’exacerbation des tensions entre le monde musulman d’une part, l’Occident chrétien et Israël de l’autre a rendu la situation des minorités religieuses difficile dans les pays à majorité musulmane. Guerre civile au Liban, discrimination des coptes en Egypte, persécution  en Irak, ségrégation en Arabie saoudite, etc. 

Nécessité du dialogue entre Chrétiens

Les Chrétiens d’Orient sont répartis en une multitude de petites églises autonomes et plus ou moins concurrentes dont certaines reconnaissent même l’autorité du Vatican. Pendant des siècles, ces églises ont vécu l’une à coté de l’autre sans vraiment dialoguer, chacune disposant de sa communauté, de son histoire et de ses traditions. Dans leur lutte pour la survie, ces Eglises copte, maronite, melkite, chaldéenne, syriaque… sont contraintes à renforcer leurs collaborations.

Toutes les Eglises orientales sont ainsi engagées dans le dialogue œcuménique. Au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Irak et en Terre Sainte, les chefs religieux chrétiens se réunissent pour échanger leurs inquiétudes et leurs espérances pour leurs Eglises. Le Conseil des Eglises du Moyen-Orient qui rassemble toutes les Eglises du Moyen-Orient, a déjà permis de résoudre de nombreux problèmes canoniques et pastoraux qui rendaient jusqu’ici impossible un dialogue sérieux entre ces nombreuses communautés.

Pourtant, ces difficultés théologiques ne paraissent pas influencer la vie quotidienne des chrétiens orientaux. On rencontre dans les paroisses, catholiques comme orthodoxes, des fidèles d'autres confessions, qui jouent un rôle important dans la vie de ces paroisses. Les fidèles s'intéressent finalement peu aux problèmes canoniques, notamment en ce qui concerne les sacrements.

Dans la vie quotidienne, la vie entre chrétiens n'est plus marquée par la différence des rites mais plutôt par leur appartenance à une même foi en Jésus-Christ. Ainsi, de nombreuses voix s’élèvent pour demander qu’une date commune soit fixée pour la fête de Pâques afin de dépasser les conflits traditionnels dus à l'utilisation de calendriers différents.

Par ailleurs, les communautés elles-mêmes commencent à se mélanger. Les mariages mixtes sont fréquents. L’usage des pays du Moyen-Orient voulant que seul le mariage religieux soit valide, des négociations ont été lancée entre les différentes églises afin de trouver un accord sur ces mariages mixtes.

Dans un sens, le poids de l'Islam dans ces pays joue un rôle positif pour l'union des chrétiens. Les responsables comme les fidèles sont éveillés au témoignage d'une foi vivante.

Nécessité du dialogue interreligieux

Au delà de la question du dialogue entre Chrétiens, le dialogue interreligieux est une urgence pour le Proche-Orient malgré l'héritage lourd de tensions parfois séculaires. Les Eglises orientales vivent en minorité dans un monde musulman et ne peuvent donc faire l’impasse si elles veulent vivre en paix.

Malheureusement, l'histoire de la relation entre Chrétiens et Musulmans est pleine de guerres et de souffrances. La reconquista, les croisades, la chute de Constantinople, le siège de Vienne de 1529, la terreur provoquée en Europe pendant presque 1000 ans par les pirates barbaresques et l’impérialisme européen des 19 et 20ème siècles sont autant d’éléments qui ont marqué les esprits et les marquent encore. Les Chrétiens d’Orient sont les victimes collatérales de cette histoire tourmentée.

Par ailleurs, l'extrémisme - islamique, juif comme chrétien - crée une tension continuelle qui perturbe la vie quotidienne des populations locales. Le zèle évangélisateur de certaines églises anglo-saxonnes, l’extrémisme parfois irrationnel de certains juifs ultra-orthodoxes ou l’intolérance des salafistes en sont quelques exemples. Cette tension permanente alimente l’idée que les religions sont la source de toutes divisions. Les guerres civiles du Liban, le conflit israélo-palestinien, l’insécurité en Irak et les récents événements d’Egypte ne font rien pour contredire cette thèse.

Pourtant, en dehors des temps de crise, la vie quotidienne reste agréable. Il existe des initiatives très constructives de part et d’autres. Ainsi, le 25 mars, fête de l'Annonciation de la Mère de Dieu, a été déclaré jour férié au Liban. Dans tous les instituts théologiques chrétiens en Orient, l'islamologie est enseignée comme matière obligatoire, et dans beaucoup d'instituts de théologie islamique au Liban, en Syrie, en Jordanie et dans d’autres pays encore, la théologie chrétienne fait partie du programme.

Participation des Chrétiens à la vie de la société

Chrétiens et Musulmans, même s’ils passent beaucoup de temps dans leurs communautés, sont amenés à se côtoyer. Ainsi les Chrétiens s’impliquent dans la vie politique de leurs pays et jouent un rôle important dans l’éducation ou la santé. Cette situation est cependant contrastée d’un pays à l’autre.

On peut ainsi diviser la position des chrétiens dans les pays arabes en plusieurs catégories. Il y a par exemple les pays où les chrétiens sont partie prenante de la vie politique des pays, tel le Liban où le Président est lui-même catholique et où le pouvoir est partagé par moitié entre chrétiens et musulmans. En Syrie et en Jordanie, les chrétiens participent à la vie politique du pays mais d'une manière minoritaire. On peut également distinguer l'Egypte comme cas particulier. Les chrétiens coptes qui y forment une importante minorité, participent à la vie politique bien que leur sécurité ne soit pas toujours assurée. Dans d’autres pays comme dans les Emirats, en Arabie saoudite, au Sultanat d'Oman et au Koweït, les chrétiens n’ont pas accès à des responsabilités politiques pour des raisons diverses ; soit parce qu’ils sont des étrangers, ou des citoyens depuis peu de temps.

Les Eglises chrétiennes ont des établissements scolaires et universitaires importants et réputés dans plusieurs pays orientaux. Cependant, c’est le Liban qui possède le plus grand nombre d'écoles et universités chrétiennes. Malheureusement, pour bon nombre de familles, le minerval ou le droit d'inscription réclamé par ces écoles est trop élevé et constitue un réel problème d’accès à l’éducation. Ces écoles libanaises participent malgré tout à former des élites chrétiennes du Liban mais aussi des pays voisins.

Comme dans le domaine scolaire, les Eglises s'occupent du domaine de la santé dans plusieurs pays orientaux. Elles ont les hôpitaux les plus importants et les plus réputés et il est reconnu que ce sont ceux-ci qui offrent les meilleurs soins. De nouveau, ces soins ne sont pas non plus accessibles à tous. Les Eglises orientales sont donc appelées à poursuivre leur mission dans le domaine de la santé en faisant plus attention aux citoyens plus démunis et pauvres.

Il existe par ailleurs plus de cinq chaînes télévisées chrétiennes, des dizaines de radios et encore plus de journaux et de périodiques ! Chacun participe à la vie culturelle des communautés chrétiennes. Malheureusement, quelques-unes de ces chaînes télévisées ou de ces radios ont adopté un ton apologétique, voire critique envers l'islam. Elles créent inévitablement une ambiance malsaine, ignorant la menace qu’elles font peser sur les minorités chrétiennes d’Orient.

Des communautés dispersées dans le monde entier

Malgré tous ces efforts, la vie des Chrétiens d’Orient, plus particulièrement ceux résidant dans des zones en conflits comme l’Irak ou instables comme l’Egypte ou la Syrie de cette année 2011, n’est pas aisée. Nombre de Chrétiens ont pris la route pour se réfugier sur d’autres continents.

La migration des chrétiens d'Orient a commencé à la fin du 19ème siècle et elle n’a cessé depuis cette période. Les génocides des Syriaques et des Arméniens ainsi que les massacres en Syrie et au Liban en sont une des causes. La guerre du Liban de 1975, les deux guerres d’Irak, les tensions en Palestine et les révolutions du printemps 2011 n'ont fait qu'amplifier ce mouvement. Sept millions de Libanais chrétiens seraient ainsi dispersés dans les cinq continents alors que la population libanaise n’est aujourd’hui que de quatre millions d’habitants.

Ces chrétiens orientaux s’intègrent généralement assez vite dans les sociétés qui les accueillent. L’itinéraire de Carlos Slim[1] est à cet égard exemplatif. Ces diasporas chrétiennes orientales sont donc une source de richesse pour les familles restées en Orient, et plus largement d’ailleurs pour les divers pays dont ils sont issus.

Un avenir d’espoirs et d’incertitudes

Les révolutions en Tunisie, en Egypte, en Syrie et ailleurs font entrer le monde arabe dans une ère nouvelle. Ces bouleversements permettront-ils aux Chrétiens de devenir des citoyens à part entière ou, au contraire, vont-ils accentuer les tensions religieuses ?. L'avenir nous donnera la réponse mais nous devons nous attendre à une période de turbulences où les éléments extrémistes de tous bords n’hésiteront pas à jeter de l’huile sur le feu pour raviver ces tensions. Il restera probablement toujours des Chrétiens en Orient. Cependant, l’évolution actuelle tend à laisser penser qu’ils seront de moins en moins nombreux, de moins en moins visibles et auront de moins en moins d’influence ?

Il serait intéressant de créer des espaces de rencontre, de rassemblements plus larges : la création d’une fête nationale ou même méditerranéenne, en l’honneur du Prophète Abraham, Père des trois grandes religions monothéistes, pourraient y contribuer. A l’instar de ce qu’a dit le pape Jean-Paul II, il nous semble primordial de fortifier la paix au Liban, et de le renforcer comme exemple de pays où le dialogue et la concorde prévalent.

L'Orient a grandement besoin de « prophètes d'unité » comme Robert Schuman, Konrad Adenauer et d’autres l’ont été en Europe. L’urgence réside actuellement en Orient dans la protection des chrétiens d’Irak, qui vivent pour bon nombre d’entre eux dans la peur. Il est donc important de faire connaître leur situation. Nous soulignons d’ailleurs la demande des évêques de Belgique le 31 janvier dernier adressée aux Ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'Union européenne de condamner de façon claire et sans équivoque les persécutions contre les chrétiens dans le monde           


Le Groupe BePax de Charleroi a organisé une veillée d’information avec l’aide et la collaboration du Père Samih Raad, prêtre melchite catholique du Diocèse de Sidon (Saïda) au Liban, actuellement à la Paroisse Saint-Jean Chrysostome à Bruxelles, et de Monseigneur Harpigny, évêque de Tournai, afin de sensibiliser un large public à la situation des Chrétiens orientaux.


Image : Pope Shenouda III, The Coptic Orthodox Christians' Pope in Egypt, June 4, 2009. (Official White House Photo)

 


[1] Carlos Slim Helú Haddad, né le 28 janvier 1940 à Mexico, est un homme d'affaires mexicain d'origine libanaise. Il est considéré comme l'homme le plus riche du monde, avec un patrimoine de 74 milliards de dollars américains en 2011 selon le magazine Forbes1, qui établit chaque année un classement des fortunes mondiales (in http://fr.wikipedia.org/, 20.05.11) 

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