Les potagers, graines de dialogue interculturel

Rédigé le 1 août 2012 par: Annabel Maisin

Des coins de terre partagés pour aider des citoyens d’origine étrangère à reprendre racine au sein d’une nouvelle communauté à côté des légumes, des fruits et des plantes… Des espaces verts où l’on parle une langue commune, la terre, pour apprendre à se connaître et à valoriser les différences culturelles par le partage des savoirs et expériences de chacun… Voilà des missions que l’on s’est fixées à Verviers et à Thulin où se sont développées deux belles initiatives : des potagers multiculturels.

Liés à différents adjectifs en fonction de leur spécificité et de leur histoire (solidaires, partagés, communautaires, collectifs, d’insertion ou encore didactiques), les potagers et jardins communs ont une vocation indéniable de création ou de renforcement du lien social. Ce sont des lieux où l’on cultive des valeurs d’ouverture et de respect autant que des denrées alimentaires. Les potagers multiculturels ont fait de cette mission sociale leur fil conducteur principal. 

Jardiner pour rassembler

« Jardiner collectivement permet à plusieurs participants de briser leur isolement, de tisser des liens avec d’autres personnes, de retrouver une appartenance à un milieu[1] », autant de défis auxquels sont confrontés de nombreux étrangers qui vivent chez nous, même après plusieurs années sur le territoire belge. La terre est un bien commun à tous les peuples. En prendre soin et en tirer ses ressources sont des actes réalisés par tous les hommes, depuis toujours. Quand on ne se trouve plus dans son environnement habituel, le travail de la terre est donc une activité qui rassure et met en confiance. Cela est d’autant plus vrai que grand nombre de migrants viennent de zones rurales où l’agriculture était leur moyen de subsistance. Ils possèdent donc une expérience riche en la matière. Quoi de plus logique, dès lors, de s’en servir comme outil pour fédérer, brasser les populations et valoriser les différentes cultures. 

En plus d’être des lieux de socialisation et de solidarité, les potagers sont également des espaces de découverte : nous jardinons tous, certes, mais chacun à notre manière, selon nos habitudes, nos connaissances éminemment liées à notre culture (mais aussi à nos origines sociales, économique, etc.). Jardinier, comme peindre ou chanter, est un acte coloré culturellement, différent s’il se pratique au Japon ou au Mali. Il permet donc d’en apprendre davantage sur l’autre et favorise le dialogue. Au début, les échanges portent sur les semences, les techniques de plantation ou la cuisine… puis, quelques oignons arrachés plus loin, les conversations dévient sur les premiers pas du petit dernier et les dernières difficultés rencontrées au boulot. Le potager est un lieu où règnent l’ouverture d’esprit et la convivialité.

« Racines d’ici et d’ailleurs » au cœur de Verviers

Voilà un nom de potager très évocateur. Nous sommes à Verviers, en compagnie de six jardiniers et d’Isabel Martin, l’animatrice de la section régionale de l’asbl Présences et Actions Culturelles (P.A.C.), mouvement d’éducation permanente et populaire. Le petit potager d’une quinzaine de m2 est situé en pleine ville. P.A.C. partage le bâtiment avec d’autres organisations. Il y a quelques années, l’association avait un groupe qui s’appelait « Terre d’Asile », constitué de primo-arrivants, de demandeurs d’asile et de Belges. Objectif visé : mettre tout ce petit monde en relation et, au travers d’activités diverses, établir un contact et un échange de cultures. Les membres du groupe avaient exprimé leur manque du travail de la terre et leur désir d’avoir un potager en ville, eux qui venaient, pour la plupart, de zones rurales. En 2008, le projet était lancé par Isabel. 

Échanges de cultures et de… cultures ! 

Le groupe s’est directement mis au travail : étude du sol pour s’assurer de la faisabilité du projet, préparation du terrain (défrichage, nettoyage…), discussions sur l’organisation du potager, ce qu’on allait y planter, qui allait le gérer, etc. Les échanges étaient animés. Isabel se rappelle : « on s’était mis d’accord sur le projet d’une parcelle commune. Il y avait de leur part la volonté d’un vrai travail collectif, toutes les décisions étaient prises ensemble ». Avec des participants congolais, rwandais, angolais, palestiniens, tchétchènes et belges, cela faisait beaucoup d’habitudes et de pratiques agricoles différentes à concilier. 

« Les Mamans rwandaises et congolaises voulaient absolument des houes et d’autres outils qu’elles connaissaient. Ils n’étaient pas question pour elles de travailler la terre avec une bêche ! L’objectif était la découverte des cultures ; on a donc inscrit la houe sur la liste de nos achats », raconte Isabel. Elles ont ensuite montré aux autres comment l’utiliser et on leur a appris à se servir d’une bêche. Les échanges d’expériences et de connaissances faisaient le quotidien du potager. 

Ali, primo-arrivant tchétchène, venait chaque semaine travailler dans le potager, mais refusait de manger les légumes cultivés car ils ne les connaissaient pas. Pourquoi s’investissait-il alors ? Pour apprendre le français ! Par ailleurs, il était agriculteur en Tchétchénie. Le potager était un lieu dans lequel il se sentait bien, en sécurité… tellement bien qu’il s’est vite senti en confiance et a finalement accepté de goûter salades et radis.

«  Ici, on ne cultive pas que des légumes ! »

Quatre ans plus tard, Ali est toujours là et parle français. Son objectif a été atteint, mais il est resté. « Il était seul à son arrivée en Belgique ; nous sommes devenus comme une famille pour lui » explique Isabel. Ali est devenu l’un des pionniers du groupe. En effet, le projet « Terre d’Asile » s’est terminé : la majorité des participants ont été régularisés, ont trouvé un emploi ou suivent une formation. « Ils n’ont donc plus vraiment le temps de s’investir dans le potager, et c’est tant mieux ! L’objectif d’accompagnement dans l’insertion a été atteint », se réjouit l’animatrice. 

Le potager a tout de même survécu, en grande partie grâce à Mohammed, agriculteur palestinien, qui continue à s’y investir pour partager et enseigner son expérience et ses connaissances. Il a une vraie démarche pédagogique vis-à-vis des nouveaux jardiniers : le Mouvement Personne D’Abord, réunissant des personnes présentant une déficience intellectuelle. Mohammed les initie au jardinage et leur apprend les vertus de l’activité : patience, concentration, écoute, entraide… « Ca n’est pas toujours simple, ni pour eux ni pour moi, mais c’est très enrichissant » nous dit Mohammed. Gwendoline, l’animatrice du Mouvement, et Isabel s’accordent pour dire que jardiner est un « liant », une activité qui permet de rassembler des personnes différentes. Par ailleurs, le travail de la terre est très apaisant ; il permet d’évacuer le stress et désamorce ainsi les tensions et les conflits.

Cultiver des idées et un esprit solidaire sont les objectifs de ce potager hors du commun. Même si le projet n’a plus vraiment la vocation interculturelle du départ, il garde du sens pour P.A.C. : « on est dans une dynamique d’éducation permanente, le projet évolue avec les personnes, leurs besoins et leurs envies ». Le groupe participe à différentes activités autour du développement durable et de la consommation responsable : visite des Serres de Laeken, découverte de l’apiculture, rencontres avec d’autres jardins solidaires… et une journée « portes ouvertes » dans les mois à venir. Car l’un des défis est là : faire connaître le potager dans le quartier afin d’attirer les voisins et encourager encore la mixité du groupe.

Thulin : un potager multiculturel comme « terrain » d’entente

Cap sur le Hainaut, dans la commune d’Hensies. Autre terrain, autre ambiance : la parcelle de forme octogonale, symbole de l’unité, est beaucoup plus grande et on n’y voit que des femmes. Le projet est, en effet, né de la rencontre entre Renata Gemma, responsable de l’asbl Femmes immigrées et cultures, et le groupe des Mamans de Mons. La première, arrivée d’Italie en 1975, est engagée depuis des années au service des femmes immigrées. Elle met en place différents projets qui ont pour vocation le partage des savoirs et des compétences. Le mouvement est collectif, la dynamique interactive. Lorsqu’elle a été sollicitée par les Mamans africaines de Mons pour les aider à trouver un terrain afin de cultiver l’amarante, leur plante alimentaire, Renata Gemma a eu envie d’aller plus loin : pourquoi ne pas créer un potager ensemble ? Cela lui semblait être un bon outil de cohésion sociale, un terrain favorable aux échanges. Elle raconte : « pour de nombreuses femmes immigrées, les difficultés proviennent des clivages culturels. Le travail collectif de la terre permet de détourner ces problèmes ; la diversité des plantes et des techniques agricoles connues par ces femmes est utilisée ici pour les rapprocher et mieux se connaître ».

Le projet a rapidement pris place et rassemble aujourd’hui huit communautés de femmes : des Belges, des Africaines d’Afrique centrale, des Turques, des Maghrébines, des Italiennes, des Russes, des Espagnoles et des Sud-Américaines. Cette diversité culturelle ne suffisait toutefois par à Renata Gemma : « C’est bien de montrer la diversité, mais c’est encore mieux de la dépasser et de chercher un dénominateur commun. C’est pourquoi nous avons décidé de cultiver en priorité le safran, épice qui intervient dans la plupart des cuisines du Sud ». Elles récoltent aussi d’autres légumes tels que le bilolo, une sorte d’épinard cultivé en République démocratique du Congo et considéré comme une mauvaise herbe chez nous.

L’ambition du potager est aussi d’ouvrir les esprits et de vaincre les préjugés d’une grande partie de la population belge. Les réactions et comportements négatifs de certains voisins survenus alors que le projet était encore à l’essai démontrent que nous avons besoin d’apprendre à vivre-ensemble. De telles initiatives en faveur du respect des cultures sont donc utiles. Renata Gemme et ses amies jardinières bénévoles ne se découragent donc pas : le projet grandit et va probablement déménager à Montroeul-sur-Haine, autre localité de la commune d’Hensies. Il a été nominé au concours « Égaltitude » 2012 de la Région wallonne. Une belle reconnaissance pour toutes ces femmes qui promeuvent, de manière originale et agréable, la diversité culturelle, la rencontre et l’échange entre communautés.

Des initiatives à faire connaître 

Bonne humeur et simplicité sont les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on découvre de tels projets. Ces caractéristique sont induites par l’activité potagère, mais aussi par l’essence-même de celle-ci : le plaisir d’être en contact avec la nature. Or nous constatons que cet élément est souvent oublié dans notre travail d’éducation permanente, à l’exception des associations dont l’éducation à l’environnement est l’objet social. Pourtant, comme l’explique Éric Lambin dans son ouvrage Une écologie du bonheur[2], « le rapport avec la nature est une source de réalisation de soi, il donne sens à la vie et procure du bonheur ». Se trouver dans un cadre naturel procure un sentiment de bien-être et de tranquillité. La nature amène des dispositions idéales pour s’ouvrir à l’autre, entamer un dialogue interculturel et favoriser l’émancipation individuelle et collective, mission première de l’éducation permanente. Elle mériterait donc d’occuper une place plus importante dans notre travail. 

Des initiatives locales comme celles que nous avons relatées ici gagnent à être connues davantage, notamment auprès des services sociaux, et soutenues par les autorités locales ; elles sont souvent perçues comme des activités de détente au sein des quartiers alors qu’elles ont, comme nous l’avons vu, une utilité sociale réelle. À chacun d’entre nous d’en faire écho !

 

 


[1] Clermont Gilles-Charles, « Les jardins collectifs, une innovation verte en milieu urbain », in Franc Vert, le webzine environnemental, vol.3, n°1, hiver 2006 :

[2] Lambin E., Une écologie du bonheur, Paris, Éditions Le Pommier, 2009.

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